Au pied des murailles du 11ème siècle qui ceignent la ville d’Avila, dans le centre de l’Espagne, des rangées de blocs de granit sur une pelouse méticuleusement tondue marquent l’emplacement d’un ancien cimetière juif.

Une plaque explique, en espagnol et en anglais, que les tombes furent détruites lorsque les Rois catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, voulant unifier la péninsule sous la bannière du catholicisme, ordonnèrent en 1492 l’expulsion de tous ceux qui refuseraient de se convertir.

« Nous ne pouvons pas ignorer cette réalité : beaucoup de gens, dans le monde entier, ont leurs racines ici, en Espagne, à Avila, et leurs ancêtres furent forcés de partir », explique le maire de la ville, Miguel Angel Garcia Nieto.

« Nous savions qu’il y avait ici un cimetière juif et nous avons décidé de le mettre en valeur, afin de signaler, pour toujours, qu’ici sont enterrés de nombreux citoyens juifs, qui habitaient la ville », poursuit-il.

La mairie a investi 250 000 euros dans la construction de ce mémorial.

Comme à Avila, de nombreuses villes espagnoles recherchent aujourd’hui les vestiges de ce passé, tentant de retrouver synagogues médiévales, cimetières ou emplacements des anciens quartiers juifs.

Selon les historiens, 200 000 Juifs au moins vivaient en Espagne avant les expulsions de 1492. Science, musique, littérature : vivant aux côtés des Catholiques et Musulmans de l’Espagne médiévale, les Juifs ont laissé leur empreinte dans l’héritage du pays, particulièrement riche dans des villes comme Tolède et Séville.

Parmi ceux qui refusèrent de se convertir ou de fuir après l’ordre lancé par les Rois catholiques, beaucoup furent envoyés au bûcher.

Cela fait près de vingt ans que 24 villes, associées dans le Réseau des quartiers juifs d’Espagne (Red de Juderias), tentent de retrouver et de promouvoir leur héritage.

Le réseau travaille depuis deux ans en partenariat avec Turespaña, l’organisme public chargé de la promotion du tourisme en Espagne, dans plusieurs pays comptant d’importantes communautés de Juifs séfarades, originaires de la péninsule ibérique, comme l’Argentine, le Brésil, le Mexique ou les Etats-Unis.

Depuis peu, leurs efforts se sont vu renforcés par une initiative inédite en Espagne: désireux de réparer « une erreur historique », le gouvernement conservateur a adopté en juin un projet de loi facilitant la naturalisation des descendants des Juifs séfarades expulsés en 1492.

Restaurer la mémoire

Mais pour certains, les efforts de l’Espagne et de ces villes visent à attirer la manne des touristes étrangers plutôt qu’à rendre hommage à leur patrimoine juif.

« La composante économique joue ici un rôle essentiel, car s’il s’agissait réellement de redonner sa place au passé, on en ferait plus que simplement restaurer quelques vieux immeubles et ruelles », déclare Michael Freund, chroniqueur au Jérusalem Post.

« Il faudrait dans ce cas restaurer la conscience nationale et la mémoire. On enseigne très peu de choses sur l’Inquisition, qui cherchait à chasser et persécuter les Juifs, dans les écoles espagnoles », ajoute-t-il.

D’autres critiques dénoncent la volonté d’attirer les touristes vers d’anciens quartiers juifs où il ne reste plus rien, des cimetières à l’emplacement incertain et d’anciennes synagogues qui n’existent plus que dans l’imagination.

A Avila, un petit hôtel dont chacune des 21 chambres porte le nom de penseurs juifs s’élève sur le site de ce qui a pu un jour être une synagogue. Et deux petits immeubles privés sont construits sur l’emplacement des deux autres synagogues de la ville sans que rien, ou presque – quelques discrets panneaux dans la rue – ne signale leur passé comme lieux de culte.

« Dans certaines villes, les maisons ne sont plus là, les rues ne sont plus là », reconnaît Assumpcio Hosta, secrétaire générale du Réseau des anciens quartiers juifs d’Espagne.

« Mais il existe en revanche de nombreux documents intéressants datant de cette époque. On ne peut pas dire que ces villes n’ont pas d’histoire, juste que leur histoire n’est pas toujours visible. »