Le gagne-pain d’Anat Berko, criminologue et chercheuse en terrorisme, était d’interroger les terroristes palestiniens. Il y a quelques années, elle est entrée dans la cellule de prison d’un membre du Hamas et lui a offert un verre, comme elle le fait toujours. L’homme a refusé, lui disant qu’il jeûnait.

« Il a montré une barre de fer qui se trouvait quelque part, et a dit : ‘Comment vous sentiriez-vous si je vous battais avec cela, comme les Israéliens l’ont fait pendant l’Intifada ?’ »

Berko se souvient de ce moment de tension, mais elle n’a pas perdu son sang-froid. « Je l’ai regardé et lui ai dit : ‘Vous ai-je fait du mal ? J’effectue un travail de recherche. Je suis assise avec vous et vous n’êtes pas menotté. Vous menacez une femme ? Bien sûr, vous êtes plus fort que moi. Vous êtes un homme qui menace une femme venue ici pour comprendre votre vie. Comment vous sentez-vous avec cela ?’ »

Le détenu, évidemment embarrassé par sa réprimande, a immédiatement fait marche arrière et l’entretien a pu commencer.

Beaucoup de politiciens israéliens parlent du Hamas, mais très peu peuvent dire qu’ils ont eu des rapports étroits avec les membres du groupe, sans parler de ses plus hauts dirigeants.

Berko, candidate à la Knesset pour le Likud, a passé sa carrière à étudier les auteurs palestiniens d’attentats-suicides et leurs maîtres et en a interrogé de nombreux. Elle s’est même longuement entretenue avec le cheikh Ahmed Yassine, l’ancien chef spirituel et opérationnel du Hamas.

« L’entrevue a eu lieu dans une très bonne ambiance », dit-elle à propos de sa rencontre, en 1996, avec le cerveau terroriste, responsable d’innombrables morts israéliens avant d’être éliminé par les troupes de Tsahal en 2004.

« Nous nous sommes assis pendant quelques bonnes heures et lorsque l’entrevue a pris fin, il m’a dit qu’il serait heureux de parler un peu plus. Je lui ai demandé : ‘même si vous êtes libéré de prison ?’ Il a répondu : ‘Si je sors de prison, je vous invite à Gaza et même sur la lune.’ »

Malgré le ton amical de l’interview, cheikh Yassine a clarifié qu’il n’était pas intéressé par un accord de paix avec Israël et ne cherchait rien de moins que la destruction de l’Etat juif.

Des rencontres comme celles-ci ont façonné la vision du monde du lieutenant-colonel (réserviste) Berko, qui a passé 25 années à l’armée et donne aujourd’hui des conférences au Collège de la Défense nationale d’Israël et au Centre interdisciplinaire de Herzliya.

Académicienne jamais impliquée dans la politique, elle n’a pu résister quand le Premier ministre Benjamin Netanyahu l’a appelée il y a quelques semaines pour lui offrir le 23e rang sur la liste du Likud pour les prochaines élections.

Les sondages annonçant 20 sièges pour le Likud, sa place dans la prochaine Knesset n’est guère assurée, mais la présence de Berko sur la liste du Likud majoritairement masculine et ashkénaze constitue un événement.

En tant que femme Mizrahi, Berko, fille d’immigrés irakiens, équilibre un tant soit peu la liste de la Knesset, avec ses diplômes militaires et une carrière respectable dans la recherche sur le terrorisme.

Mais cette mère de trois enfants domiciliée à Ramat Gan n’est pas un membre du Likud à l’emporte-pièce. Ses positions, très proches de celles de Netanyahu, sont résolument plus modérées que celles des faucons du parti tels Yariv Levin, Danny Danon, Zeev Elkin et Tzipi Hotovely.

Dans une longue interview donnée cette semaine, elle affirme s’opposer à l’annexion israélienne de tout ou de grandes parties de la Cisjordanie et ne pas rejeter d’emblée l’idée d’un Etat palestinien.

Elle révèle avoir soutenu le désengagement de Gaza en 2005, et même les accords d’Oslo en 1990. Elle a même défendu le droit de la députée arabe controversée Hanin Zoabi à siéger à la Knesset, disant que, si elle n’a pas de sympathie personnelle pour ce genre de députés, une démocratie doit tolérer les opinions même répulsives.

Berko, 55 ans, a rencontré pour la première fois Netanyahu en 2000, quand elle l’a interviewé pour sa thèse de doctorat sur le terrorisme. Aujourd’hui, elle se présente comme une vraie fan de cet homme politique.

Mais les deux n’ont eu aucun contact depuis 15 ans, jusqu’à ce que le Premier ministre, qui cherchait une femme pour la 23e place de sa liste, se souvienne des commentaires de Berko dans les médias à propos de l’opération Bordure protectrice de l’été dernier et lui offre la place.

« Il avait une vision, déclare-t-elle en se rappelant son entrevue avec Netanyahu. Il a parlé d’une révolution de l’information qui mènerait à un typhon mondial – selon ses termes – et à l’effondrement des régimes et des dictatures arabes autour de nous. »

Netanyahu était certain que les gouvernements arabes s’effondreraient. « Benjamin Netanyahu a réellement prédit le soi-disant printemps arabe. C’est incroyable ; j’apprécie vraiment sa vision sur cette question. »

Netanyahu, bien sûr, a également fait de nombreuses prophéties qui se sont révélées fausses. En 2002, par exemple, il a par exemple assuré au Congrès américain, « si vous destituez… le régime de Saddam, je vous garantis que cela aura d’énormes répercussions positives sur la région. »

Berko ne veut pas vraiment interpréter cela. Pour elle, il est « très difficile de blâmer » Netanyahu de la situation en Irak. Peut-être les choses se seraient-elles passées différemment si les Américains n’avaient pas fait tant d’erreurs. »

En effet, les opinions de Berko semblent totalement s’aligner avec celles du chef du parti. Elle salue son leadership « responsable, intelligent » au cours de l’opération Bordure protectrice, « qui a sauvé des vies ». Et sa position sur la solution à deux Etats est si nébuleuse qu’il est pratiquement impossible de la définir.

« Nous devons continuer à négocier avec les Palestiniens, à partir de bonnes intentions, pour créer une sorte d’entité – j’ignore comment l’appeler. »

Cette « entité » doit être entièrement démilitarisée et les Palestiniens ne doivent pas être autorisés à contrôler leurs propres frontières. Mais elle ne dit pas que l’ensemble de la Terre d’Israël doit toujours rester aux mains des Juifs et ne fait aucune déclaration qui exclurait des concessions territoriales.

Le gouvernement doit continuer à tenter de parvenir à la paix, mais il n’y aura aucun progrès si la situation sécuritaire de tout le Moyen-Orient ne se stabilise pas et tant que « nous ne saurons pas que nous avons un partenaire », poursuit Berko.

Mahmoud Abbas signe en direct à la télévision une demande d'adhésion à l'ONU (Crédit : Issam Rimawi/Flash90)

Mahmoud Abbas signe en direct à la télévision une demande d’adhésion à l’ONU (Crédit : Issam Rimawi/Flash90)

Actuellement, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas est engagé dans un « terrorisme diplomatique » contre Israël, affirme-t-elle.

Dans le court terme, par conséquent, la seule chose qu’Israël puisse faire est de continuer à coopérer avec l’AP, et peut-être même de la renforcer. « Cette entité existe respectueusement à nos côtés. C’est vivre et laisser vivre. »

Que pense une experte en terrorisme, qui donne des conférences devant les Nations unies, l’OTAN, le Département d’Etat, le FBI, le Congrès et des campus à travers l’Amérique, de la libération des prisonniers dits sécuritaires ?

« C’est une question très difficile. Libérer des terroristes mène à l’assassinat de citoyens – au meurtre. On voit que ces gens reviennent [au terrorisme] – ils ont des carrières de terroristes. »

Le gouvernement Likud a libéré plus de mille terroristes palestiniens en échange du soldat capturé Gilad Shalit et lors des récentes négociations de paix parrainées par les Etats-Unis.

Et pourtant, Berko refuse de critiquer la décision de l’administration Netanyahu d’avoir libéré des terroristes.

Manifestants israéliens protestant contre la libération de prisonniers palestiniens en août 2013. Il est écrit sur la pancarte : Formulaire de sortie de prison (Crédit  : Flash 90)

Des Manifestants israéliens protestent, en août 2013, contre la libération de prisonniers palestiniens. Il est écrit sur la pancarte : « Formulaire de sortie de prison » (Crédit : Flash 90).

C’est un dilemme et chaque cas doit être examiné individuellement, explique Berko. Par exemple, il est moins dangereux de libérer des terroristes femmes, puisque la plupart d’entre elles ne récidivent pas, affirme celle dont le dernier livre, The Smarter Bomb, traite des auteurs d’attentats-suicides femmes et enfants.

Elle est également peu disposée à condamner la volonté de Netanyahu de libérer les prisonniers sécuritaires au lieu de geler la construction d’implantations, ce qui aurait été une option. « Je ne veux pas justifier quoi que ce soit parce que je n’étais pas là. J’ignore quelles étaient les considérations. »

La sécurité doit être la principale préoccupation, dit-elle en ajoutant qu’elle n’est pas encore assez férue en politique pour se permettre un jugement sur les pressions politiques qui ont conduit Netanyahu à libérer les prisonniers, plutôt qu’à suspendre temporairement la construction dans les implantations.

C’est sa compréhension de la mentalité des terroristes palestiniens qui la distingue pour siéger à la Knesset.

« Le monde intérieur de ces personnes est ce qui m’intéresse ; l’aspect opérationnel ou militaire me passionne moins. Mais je sais ce qui peut les influencer, et cela à des implications opérationnelles. »

Aussi surprenant que cela puisse être pour une femme aux opinions politiques relativement bellicistes, Berko éprouve de l’empathie pour ses ‘sujets’ terroristes.

« Quand je parle avec eux, j’isole entièrement mes émotions intérieures. »

« Et si c’est une femme qui, hier, aurait pu se faire faire exploser et tuer mes enfants – parfois ils pleurent et m’étreignent. Je leur donne beaucoup d’empathie. » Faire preuve d’empathie avec les terroristes ne signifie pas s’identifier à eux, précise-t-elle. « Je peux les comprendre, surtout quand je parle de problèmes personnels – ce n’est pas de l’empathie envers ce qu’ils ont fait. »

Dans ses interviews, Berko ne pose pas de questions aux terroristes sur leurs actes sanglants, mais plutôt sur leur enfance, leur famille et leur conception de la vie.

Les terroristes emprisonnés ont « besoin de parler », même si c’est avec une Israélienne, note Berko.

« C’est presque une conversation thérapeutique. »

Mais pour elle, l’objectif est de mieux comprendre la mentalité de l’adversaire. A l’armée, l’accent est mis sur les armes que possède l’ennemi. Mais son arme clé, c’est le cerveau. « Vous entrez dans leurs têtes et comprenez leur façon de penser, pour pouvoir les combattre. »