C’était l’année 1995, deux jeunes écrivains juifs se gavaient d’œuvres de Joyce et de Beckett dans les pubs ténébreux de Dublin.

A la maison aux États-Unis, le procès télévisé d’OJ Simpson fascinait la nation, une jeune femme du nom de Monica Lewinsky venait juste de se faire embaucher en tant que stagiaire à la Maison Blanche de Bill Clinton, et un maniaque dérangé nommé Timothy McVeigh faisait des recherches sur les voitures piégées et visait Oklahoma City.

En Irlande, pendant ce temps un garçon de Chicago nommé Daniel Weiss obtenait sa maîtrise en littérature irlandaise à l’université de Trinity de Dublin et devenait ami avec le natif de New York David Friedman, qui écrivait une thèse sur James Joyce dans la même faculté.

Deux décennies plus tard, Daniel Weiss changera son nom en DB Weiss et David Friedman deviendra David Benioff.

Le duo comptera à eux deux plusieurs romans, de nombreux scénarios à succès et une série télévisée très populaire : « Game of Thrones ».

Sans doute l’une des séries du petit écran la plus culte depuis « Lost ».

Les racines juives du drame fantastique complexe de HBO sur les guerres entre plusieurs familles sur les continents de Westeros et Essos ne sont pas immédiatement apparentes.

Au contraire, les intrigues sur des assoiffés de pouvoir, des scènes pleines de nudité et de violence, et l’ambiguïté morale extrêmement complexe ont mis les chroniqueurs juifs dans tous leurs états, avec des rabbins s’exprimant sur les médias sociaux postant des messages sur les blogs et les sites d’information juifs sur ce que le Talmud dirait à ceux qui la regardent.

Mais grattez la surface dorée de ce spectacle gore et vous trouverez non seulement l’héritage juif de ses deux créateurs, mais aussi l’histoire juive profondément ancrée dans leur inspiration littéraire.

Les co-créateurs David Benioff et D.B. Weiss sont tous deux juifs.

Benioff, un ancien professeur d’anglais né à New York, a d’abord connu le succès avec « La 25ème heure », que Spike Lee a plus tard transformé en un film post-attentat du 11 septembre, acclamé par la critique, avec Edward Norton.

C’est seulement après ce succès que Benioff, qui a épousé en 2006 l’actrice hollywoodienne Amanda Peet (qui a une mère juive et un père Quaker) lors d’une cérémonie juive traditionnelle, qu’il a changé son nom de Friedman à Benioff.

Benioff est le nom de jeune fille de sa mère, et le changement n’aurait pas été fait pour paraître moins juif, mais pour se démarquer en tant qu’écrivain parmi les dizaines d’autres nommés David Friedman.

C’était lorsqu’il passait sa maîtrise à l’université de Trinity à Dublin, dans le but de faire un doctorat et de se tourner vers une carrière de professeur d’université, que Benioff a rencontré DB Weiss, un ancien assistant personnel d’ Hollywood qui s’était essayé à l’écriture de scénarios et a étudié la littérature anglo-irlandaise.

Amateur de jeux vidéo et un geek éhonté, Weiss a des racines allemandes dans sa famille juive. Lorsque les deux se sont rencontrés à l’orientation des élèves à Dublin, il raconte plus tard à Vanity Fair qu’ils ont senti immédiatement une sorte de lien de parenté.

« Nous étions deux Juifs américains à Dublin, sans racines irlandaises de toute nature, obsédés par la littérature irlandaise et qui essayaient de trouver une salle de sport fonctionnelle à Dublin en 1995, ce qui n’était pas quelque chose dont les Irlandais se préoccupaient en 1995″, a déclaré Weiss au magazine plus tôt cette année.

Pour Benioff, cette année-là est une année d’éclaircissement. Il s’est rendu compte assez rapidement qu’une carrière universitaire n’était tout simplement pas pour lui.

« C’était une année géniale et je l’ai adorée, mais après avoir écrit ma thèse sur Beckett, et m’être presque tué pour l’écrire, et puis réaliser que seulement trois personnes sur la planète allaient la lire, peut-être, j’ai décidé que l’université n’était pas faite pour moi. J’allais devenir trop frustré », a-t-il raconté dans la même interview de Vanity Fair. « Je pensais qu’écrire sur les dragons serait mieux pour moi ».

Trois ans plus tard, les deux compères se réunissent à Los Angeles et s’essayent à la co-écriture d’un scénario. Ce projet, un film d’horreur sur un pensionnat où Satan est le principal personnage, n’a jamais vu la lumière du jour.

Ils trouvent le succès, cependant, avec leur tentative suivante : une série télévisée basée sur une saga fantastique française, sous forme d’une histoire en sept parties écrite par un immigrant juif français.

Maurice Druon est né en France en 1918, ses parents sont des immigrants juifs de Russie. Il s’est d’abord fait un nom dans le domaine des revues universitaires.

Mais il a aussi tenté sa chance avec les pièces de théâtre et les romans et dans les années 1950, il a acquis une vraie renommée quand il a commencé à publier la série « Les Rois maudits », une série de romans historiques faisant la chronique de la monarchie française aux 13ème et 14ème siècles.

La série a été adaptée à la télévision à deux reprises, mais son héritage s’étend encore plus loin sous la plume de l’écrivain fantastique américain George RR Martin, qui a utilisé ses livres comme base pour la partie de sa saga sur Westeros, « A Song of Fire and Ice ».

C’est la série de Martin qui fournira l’étoffe d’origine pour Weiss et Benioff quand ils commencent l’élaboration de leur scénario de « Game of Thrones ».

Martin a publiquement fait part de son admiration pour Druon, allant même jusqu’à écrire un article dans The Guardian l’appelant « le meilleur auteur historique de la France depuis Alexandre Dumas ».

« ‘Les Rois maudits’ a tout » , écrit-il dans cet article. « Des rois de fer et des reines étranglées, batailles et trahisons, mensonges et luxure … Que vous soyez un passionné d’histoire ou un fan de fantaisie, l’épopée de Druon vous tiendra en haleine et vous continuerez à tourner les pages : c’est le ‘Games of Thrones’ original ».