Samedi soir, le ministre de l’Economie Naftali Bennett a enfin abandonné ses exigences- la Défense ou le ministère des Affaires étrangères – pour le le prochain gouvernement et a officiellement fait savoir au Premier ministre Benjamin Netanyahu qu’il se contenterait du portefeuille de l’Education.

Selon les termes de l’offre formulée par Bennett, son parti HaBayit HaYehudi recevrait deux portefeuilles supplémentaires. L’actuel ministre du Logement Uri Ariel deviendrait ministre de l’Agriculture avec des responsabilités pour la Division des implantations, une agence actuellement sous la tutelle du Bureau du Premier ministre qui aide à planifier et financer la construction d’implantations en Cisjordanie. Un troisième ministère, probablement la Culture ou les Sports, irait à la députée Ayelet Shaked.

Pour HaBayit HaYehudi, ce repli revient à admettre de facto que les résultats des élections ont des conséquences. Avec seulement huit sièges dans la prochaine Knesset, le pouvoir de négociation de Bennett, face à un Likud fort de 30 sièges, est considérablement affaibli par rapport à l’assemblée sortante, quand le parti en comptait 12.

Mais l’ampleur du retrait de Bennett a surpris tout le monde. Plus tôt ce samedi, le meilleur pronostic des stratèges politiques établissait que Bennett conserverait le ministère de l’Economie, qu’il dirige actuellement, et qui aurait été légèrement élargi aux Affaires stratégiques et aux Renseignements.

Ces informations se sont révélées complètement erronées et ont été divulguées pour des raisons tactiques par différents protagonistes des pourparlers.

Un fait particulièrement notable est le degré de secret lié aux négociations.

La pièce de la Knesset dans laquelle se déroulent les négociations a été transformée en « zone stérile » par les gardiens de la Knesset. L’endroit, ainsi que tout le couloir qui y conduit, est sous étroite surveillance pendant les discussions. Les documents sont tenus près de la poitrine, et le mieux que les journalistes puissent faire est de tenter de discerner la direction des accords en développement à travers le brouillard de fuites soigneusement orchestrées et destinées aussi bien à manipuler qu’à informer.

Dans ce contexte, pourquoi l’annonce de samedi soir serait-elle fiable ?

Deux raisons permettent de l’affirmer : l’information vient de sources proches de Bennett ; l’information constitue une défaite pour HaBayit HaYehudi.

Et l’annonce comportait également une information digne d’intérêt. On pouvait ainsi y apprendre que Bennett a été celui qui a demandé le poste au Premier ministre après avoir passé les dernières semaines à parler à d’anciens ministres de l’Education, à des directeurs généraux de ministère et à des éducateurs.

Le président de HaBayit HaYehudi Naftali Bennett salue ses partisans après les élections le 17 mars 2015. (Cédit : Avi Lewis/Times of Israel, Jon Weidberg)

Le chef de HaBayit HaYehudi, Naftali Bennett, salue ses partisans après les élections, le 17 mars 2015. (Cédit : Avi Lewis/Times of Israel, Jon Weidberg)

Tout ceci est de bon augure pour Netanyahu. Si ce dernier n’a jamais été inquiet de sa capacité à former une coalition stable, ses partenaires ont passé leur temps à manœuvrer en coulisses pour étendre leur influence et laisser leur patte sur les décisions que le prochain gouvernement défendra. Bennett était considéré comme un élément-clé de ces pourparlers.

Moshe Kahlon de Koulanou, a déjà commencé à esquisser le budget 2015 avec les fonctionnaires du ministère des Finances, et ce sans avoir été officiellement nommé. Le parti YaHadout HaTorah a obtenu tout son cabinet et ses postes parlementaires et est très occupé à négocier, main dans la main avec Shas, une longue liste d’exigences financières favorisant les institutions et les électeurs ultra-orthodoxes.

Mais le repli de Bennett a une signification plus importante, et peut-être historique, pour HaBayit HaYehudi.

La biographie de Bennett, guerrier dans l’unité de commando d’élite Sayeret Matkal et PDG millionnaire grâce à la vente, en deux fois, d’une entreprise qu’il avait contribué à fonder, lui a donné le halo d’une sorte d’incarnation de l’Israélien idéal.

Il y a quelques mois seulement, les sondages lui donnaient 16 sièges et HaBayit HaYehudi semblait se diriger vers un succès sans précédent. Bennett évoquait explicitement la possibilité que sa formation prenne le pouvoir en Israël.

La clé de cette poussée, et de l’influence de Bennett, était le changement fondamental qu’il a essayé d’insuffler au sein du parti lui-même, avec des ramifications étroites au sein de la communauté des colons idéologues de Cisjordanie et aux confins du monde sioniste religieux.

Comme de nombreux partis israéliens sectoriels, comme les ultra-orthodoxes de YaHadout HaTorah, la Liste arabe unie ou, dans une certaine mesure, le parti centriste laïc Yesh Atid, HaBayit HaYehudi est plus qu’un simple parti politique. Pour sa base, il tient le rôle d’expression et de symbole de l’identité religieuse et communautaire.

Alors que son idéologie globale est tout sauf sectorielle (la recherche de la « rédemption » de la terre, la nation et même le monde spirituel des Juifs), il penche désormais vers la même sectorisation qui dessine l’identité religieuse et politique israélienne. Les sionistes religieux se définissent eux-mêmes comme migzar, un « secteur » ou « camp » distinct du grand public, des Israéliens laïques ou des ultra-orthodoxes.

Mais la vision de Bennett pour le parti dépasse ceci. Il a passé les dernières années à tenter de transformer le parti nationaliste-religieux en un parti-refuge pour les Israéliens patriotes désireux d’une « nouvelle politique ».

« Nous ne nous excusons plus » a été l’un des slogans de la campagne électorale. « Frères et sœurs » était la formule de salutation préférée de Bennett dans ses messages Facebook.

Lors des dernières élections, Bennett a utilisé sa prérogative de chef de parti pour nommer de nouveaux candidats inattendus à la course pour la Knesset.

La députée Ayelet Shaked, avec Naftali Bennet, HaBayit HaYehudi (Crédit : Flash90)

La députée Ayelet Shaked, avec Naftali Bennet (Crédit : Flash90)

Yinon Magal, rédacteur en chef du site d’actualités Walla, très fréquenté par les Israéliens, a figuré sur la liste alors qu’il n’est pas religieux. « Que je sois laïc, religieux ou traditionnel n’a pas d’importance. J’aime la terre d’Israël, le peuple d’Israël et la Torah d’Israël », avait déclaré Magal en annonçant sa candidature à la Knesset.

Sur sa page Facebook, Bennett a répondu de façon aussi simple que ne l’est son message : « Mon frère, bienvenue à la maison ».

Bennett insistait : tout Israël avait un « foyer » : le foyer de HaBayit HaYehudi. Et cette vérité ne serait reconnue par le public que lorsque la liste du parti pour la Knesset représentera une intersection plus large du courant dominant israélien que Bennett essayait d’attirer.

Mais ces bonnes intentions se sont écroulées au moment de la nomination par Bennett d’Eli Ohana à la liste pour la Knesset. Ohana est célèbre pour ses exploits : il fut l’un des plus grands joueurs de football israéliens entre les années 1970 et 1990. Ohana était célèbre, aimé, séfarade, membre du Likud et ami proche des dirigeants de ce dernier. En somme, il réunissait tous les ingrédients qui feraient de son entrée dans HaBayit HaYehudi un symbole puissant de la croissance et de la pertinence du parti.

Eli Ohana (Crédit : Lior Mizrahi/Flash90)

Eli Ohana (Crédit : Lior Mizrahi/Flash90)

Mais Ohana représentait également la culture du football en Israël : la gloire, les mœurs légères, les fans bruyants, les jeux empiétant régulièrement sur Shabbat. Même s’il a déclaré que son cœur était à la bonne place, Ohana ne pouvait pas combler le fossé. Il était un héros symbolique pour un autre Israël, étranger aux sensibilités religieuses de la base religieuse sioniste.

Le tollé de l’affaire Ohana a été si important que Bennett a été obligé de revenir sur cette nomination trois jours seulement après l’avoir annoncée, fin janvier. Et en quelques jours, les sondages donnaient à HaBayit HaYehudi deux sièges en moins à la Knesset.

Le désir qu’a Bennett de faire grandir HaBayit HaYehudi au sein de l’électorat est enraciné dans quelque chose qui dépasse sa simple ambition personnelle. Comme Bennett le répète, HaBayit HaYehudi est le seul parti qui est clair dans son rejet d’un Etat palestinien en Cisjordanie, « sans s’excuser ni se compromettre ».

Au début du processus de paix d’Oslo, dans les années 1990, c’était la position du Likud lui-même ; avant que Netanyahu n’évacue Jéricho et Gaza au milieu des années 90, avant que le Likud, sous Ariel Sharon, ne se retire de Gaza et avant que Netanyahu n’intègre les pourparlers de paix dirigés par les Américains avec leurs nouvelles conditions.

La progression de HaBayit HaYehudi était la seule façon d’empêcher ce que Bennett considère comme une catastrophe historique : le retrait d’Israël d’une bonne part du cœur biblique sacré du judaïsme qui fait maintenant partie de la Cisjordanie.

De son côté, le Likud a mené une campagne puissante, en repoussant la stratégie de Bennett consistant à attirer un électorat de centre-droit élargi, et faisant valoir qu’une droite divisée pourrait conduire à une victoire de la gauche. La stratégie a fonctionné : HaBayit HaYehudi est passé de 12 sièges à seulement 8 lors du scrutin du 17 mars.

Benjamin Netanyahu et Naftali Bennett à la Knesset - 29 juillet 2013. (Crédit : Flash90)

Benjamin Netanyahu et Naftali Bennett à la Knesset, le 29 juillet 2013. (Crédit : Flash90)

Dans ses commentaires du soir du scrutin, Bennett a salué son « camp », qui, dit-il, « a laissé passer la civière », c’est-à-dire sacrifié la puissance de son propre parti, et donc l’influence de sa communauté, afin d’assurer un gouvernement de droite au pays. Il s’agissait d’une déclaration pour sauver la face, mais aussi d’une reconnaissance du fait que Bennett a été contenu non par Netanyahu, mais par sa propre base.

Personne n’a compris la nouvelle situation de Bennett mieux que Netanyahu lui-même. Il y a deux semaines, des sources proches du Likud du Premier ministre ont lancé l’idée que Bennett, qui gesticulait encore en exigeant le ministère des Affaires étrangères, devrait prendre le ministère de l’Education à la place.

L’éducation était un bastion traditionnel du camp religieux-sioniste, une source d’influence à partir de laquelle le « secteur » idéaliste pourrait diffuser son programme religieux et politique à un public plus large. Zevulun Hammer, alors chef du Parti national religieux, précurseur de HaBayit HaYehudi, a occupé le poste de 1977 à 1984, de 1990 à 1992 et de nouveau de 1996 jusqu’à sa mort en 1998. Le député Yitzhak Levy, également du Parti national religieux, a repris les rênes jusqu’à ce que le premier gouvernement Netanyahu tombe en 1999.

A ce moment, la fuite de Netanyahu, n’était pas vraiment destinée à Bennett, mais à sa base insatisfaite. Alors que Bennett a cherché à peser sur la politique étrangère d’Israël, ou à défaut de rester dans un ministère de l’Economie élargi qui inclurait les affaires stratégiques et les renseignements, l’électorat national-religieux a un programme nettement plus domestique et « soft ». C’est bien l’éducation, et non la diplomatie, qui est le cœur de sa place dans la société israélienne.

Deux semaines plus tard, changement de programme : Bennett annonce, de façon encore informelle puisque Nethanyahu n’a pas encore officiellement accepté, qu’il a consacré les deux dernières semaines à l’ « apprentissage » des missions de l’éducation et à la prise de contact avec ceux qui ont occupé le poste dans le passé.

Il est peut-être plus exact de dire que Bennett a passé les deux dernières semaines à discuter avec son propre camp pour sonder ses électeurs. Ce qu’il a entendu, et ce que Netanyahu savait qu’il entendrait, c’est qu’il était temps pour l’ambitieux et féru de high-tech jeune leader du sionisme religieux de revenir aux priorités traditionnelles du parti : les tâches sacrées de l’éducation et de la construction.