Il y a à la fois une certaine forme de cynisme et un fond de vérité dans la décision d’Avigdor Liberman d’abandonner Benjamin Netanyahu et sa coalition de droite en formation deux jours seulement avant la date limite fixée pour former le prochain gouvernement.

Le cynisme est tellement évident que cela en devient comique. Le nouveau gouvernement « ne sera pas un gouvernement nationaliste, mais la quintessence de l’opportunisme », a dénoncé lundi le ministre des Affaires étrangères sortant lors d’une conférence de presse à la Knesset.

Ces mots sont ceux d’un politicien qui a passé la période électorale de 2015 à refuser de dire s’il recommanderait Netanyahu du Likud pour le Premier ministre ou Isaac Herzog de l’Union sioniste.

Liberman rejette le gouvernement de droite de Netanyahu, le laissant avec une courte majorité de 61 sièges, mince comme du papier, tout en déclamant qu’il le fait au nom de principes de droite. Mais son inquiétude est néanmoins réelle ; il craint pour la survie même de son parti.

Netanyahu, a-t-il accusé, a « sans aucun doute » l’intention d’inclure l’Union sioniste du centre-gauche dans le gouvernement tout en abandonnant ses alliés de droite Yisrael Beitenu et HaBayit HaYehudi.

Liberman en avait la preuve : les accords de coalition déjà signés avec Koulanou et Yahadout HaTorah incluent un article – l’article 5 – qui précisait que les accords pourraient être modifiés si la coalition passait à une majorité de 70 sièges à la Knesset.

« Lorsque vous écrivez ‘l’expansion de la coalition au-delà de 70 mandats’ a ironisé Liberman (…) Je suppose qu’il ne se référait pas à la Liste arabe unie ou Meretz, mais clairement l’intention est de faire entrer le Parti travailliste », qui mène l’Union sioniste.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu serre la main du leader de l'opposition, Isaac Herzog, au cours de la séance d'ouverture de la Knesset, le 31 mars  2015.  (Crédit photo: Nati Shohat / Flash90)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu serre la main du leader de l’opposition, Isaac Herzog, au cours de la séance d’ouverture de la Knesset, le 31 mars 2015. (Crédit photo: Nati Shohat / Flash90)

Un gouvernement formé par le Likud, l’Union sioniste, Koulanou et les ultra-orthodoxes – une coalition qui remplacerait HaBayit HaYehudi et Yisrael Beitenu avec l’Union sioniste – aurait en effet une majorité invincible de 77 sièges.

Netanyahu a-t-il réellement l’intention de former cette coalition d’unité ? Cela reste une énigme. Mais il est clair que Netanyahu a chargé son équipe de négociation de s’assurer que la possibilité de le faire soit écrite dans les accords de coalition.

Et c’est ce fait, plus que tout autre aspect de ces négociations souvent de mauvais goût et complexes, qui révèle une plus profonde crise de la gouvernance israélienne.

Vous ne pouvez pas garder toutes les portes ouvertes

Netanyahu est entré dans la politique israélienne il y a longtemps. Sa manière de penser, la manière dont il évalue les gens qu’il rencontre, sa perception de son propre but et de sa mission ont tous été façonnés dans une certaine mesure par ces longues années passées dans l’arène politique. Une des leçons les plus importantes qu’il a glanées sur son chemin vers le sommet est un principe simple : toujours garder des options ouvertes.

Quand en 2013-2014, des fauteurs de trouble au Likud ont monté une campagne de deux ans dans les institutions du parti pour dépouiller Netanyahu de certains de ses pouvoirs en tant que chef de parti et pour le forcer à accepter les diktats de la politique du Comité central du parti – le désaccord politique principal concernait l’Etat palestinien ; ils étaient contre –, Netanyahu a combattu bec et ongles pour garder son indépendance, retardant les votes, en partant en campagne dans les branches locales longtemps négligées du parti.

En fin de compte, Netanyahu a combattu ses adversaires et a obtenu un match nul, en préservant son indépendance tout en concédant seulement une poignée de modifications procédurales mineures à la constitution du parti.

La lutte a occupé son attention pendant des mois, mais pas parce qu’il était en désaccord avec la base du Likud sur la question palestinienne. Qu’il soutienne ou non un Etat palestinien, sur le principe – un point sur lequel il a donné des réponses apparemment contradictoires au cours des années – est un sujet au cœur d’un débat intense, probablement même dans le propre esprit de Netanyahu. Mais au final, même s’il croit qu’il est possible ou souhaitable d’établir un Etat palestinien en Cisjordanie, Netanyahu est certain qu’il est dangereux de le faire maintenant.

Netanyahu a combattu la faction de droite au sein du Comité central du Likud, non pas parce qu’il était persuadé que le comité se trompait fondamentalement, mais parce qu’il considère sa liberté d’agir comme sacrée. Il ne pouvait pas accepter les limites imposées par son propre parti sur sa capacité de négocier avec les Palestiniens et les Américains.

Une raison évidente : cela serait tactiquement stupide de le faire. Netanyahu estime que les Palestiniens ne feront pas de compromis significatif sur les questions où Israël et l’Occident sont en accord, comme le retour des réfugiés palestiniens en Israël.

Par conséquent, des pourparlers de paix avec la direction palestinienne actuelle sont, dans tous les cas, voués à l’échec. Il a le sentiment qu’il vaut mieux qu’ils échouent avec la balle dans le camp des Palestiniens.

Les négociations de coalition ont suivi une dynamique similaire au cours des dernières semaines. Netanyahu n’a pas placé la clause « gouvernement d’unité » dans les accords de coalition parce qu’il aspire « sans aucun doute » à partager le pouvoir avec ses rivaux de gauche, comme Liberman le prétend.

Il cherche plutôt les avantages qu’il y a à maintenir ses options ouvertes – tel un avertissement lancé à ses partenaires de droite pour leur faire comprendre qu’ils sont remplaçables, comme une trappe d’évacuation au cas où le gouvernement actuel s’effondre et qu’il a besoin de former rapidement un nouveau gouvernement avant que la Knesset ne vote de nouvelles élections, et comme solution de repli politique en cas de flambées avec l’Iran ou d’intensification de la pression internationale sur le front palestinien.

Mais lundi, l’actualité a rappelé à Netanyahu les limites du « garder ses options ouvertes ».

Au lieu de rendre Liberman, affaibli, plus malléable, la menace d’un remplacement par le centre-gauche a rendu le ministre des Affaires étrangères agressif, lui donnant une excuse toute prête pour mettre Yisrael Beitenu hors de l’orbite de Netanyahu.

Le véritable coupable

En fin de compte, le style de gestion manipulateur de Netanyahu et les caprices politiques de Liberman, qui sont sa marque de fabrique, sont les deux symptômes d’un malaise plus large : la dure réalité qui veut qu’aucun politicien israélien ou parti ne puisse réellement gagner une élection israélienne.

Même après avoir réalisé le meilleur résultat au scrutin que tous les autres partis au pouvoir depuis une décennie, Netanyahu peut encore se retrouver avec sa coalition ramenée à la majorité intenable d’un siège par les manœuvres politiques du seul Avigdor Liberman.

Benjamin Netanyahu et Naftali Bennett à la Knesset (Crédit : Flash 90)

Benjamin Netanyahu et Naftali Bennett à la Knesset (Crédit : Flash 90)

En effet, Netanyahu a de la chance, c’est Liberman qui s’est retiré. Si le leader de HaBayit HaYehudi, Naftali Bennett, avait décidé de se retirer de la coalition, Netanyahu aurait dû relever le défi de former une coalition avec une minorité de 59 sièges – et les Israéliens auraient pu raisonnablement s’attendre à retourner à nouveau dans les bureaux de vote, quelques semaines seulement après le dernier scrutin.

Un système politique ne peut pas être construit sur l’hypothèse que chacun de ses acteurs poursuivra toujours le bien commun.

Le retrait de Liberman, avec tous les ravages qu’il cause à la droite et au Premier ministre élu, est sans doute la manœuvre la plus stratégiquement sage qui se présentait à lui, compte tenu de l’effondrement électoral de son parti. Alors que les raisons invoquées pour cette décision peuvent être discutables, il n’y a rien d’immoral dans la décision prise par Liberman de quitter le bateau de la coalition.

Le véritable coupable est l’architecture de la politique d’Israël, qui permet aux seuls Liberman, Bennett ou Aryeh Deri de renverser un Premier ministre qui – en toute mesure – est le choix de la nation pour diriger l’exécutif.

La première promesse de campagne de Netanyahu pendant les dernières élections était une promesse non pas tant pour les électeurs que pour lui-même : réformer radicalement le système de la gouvernance israélien dans le but de rendre plus facile pour les Premiers ministres de former et de maintenir leurs coalitions.

A présent réduit à la formation d’une majorité de 61 sièges, et peut-être même obligé de supplier le centre-gauche de l’aider à la stabiliser, il y a peu de doute que Netanyahu ait eu une piqûre de rappel au sujet de cette promesse. On peut supposer sans prendre de risques que sa mise en œuvre sera l’une des premières initiatives du nouveau gouvernement.