Difficile pour les Israéliens – Arabes ou Juifs – de briser les tabous liés au culte. C’est en tous cas ce qui ressort du débat organisé jeudi soir par l’ambassade de France en Israël à Tel Aviv.

Durant plus d’une heure, des éditorialistes et des responsables de la presse israélienne ont largement assené que la liberté d’expression n’est en aucun cas absolue et doit comporter certaines limites d’ordre morale (et non juridique), le blasphème faisant évidemment éclater le cadre de ces limites.

Zouheir Bahloul, commentateur sportif Arabe israélien, récemment entré en politique en rejoignant le parti travailliste, considère que dans un pays comme la France, où vivent près de 5 millions de musulmans, la grandeur consisterait à s’adapter à cette population et à sa sensibilité religieuse.

Un point de vue partagé par le Professeur israélien Asa Kasher qui avance que la liberté d’expression absolue est impensable et qu’elle doit s’en tenir à une certaine bienséance et une certaine moralité.

« On a l’obligation de se comporter de façon à ne pas heurter la sensibilité de l’Autre, de ne pas porter atteinte à ses croyances, » 

souligne Kasher.

Côté palestinien, des caricaturistes dénoncent l’insulte faite aux musulmans par le biais des nouvelles caricatures de Mahomet.

Ramzy Taweel, par exemple, compare le journal satirique français à du papier toilette dans un de ces derniers dessins. « Est-ce qu’insulter un milliard de musulmans, ou de chrétiens, relève vraiment de la liberté ? », s’interroge le dessinateur palestinien.

Shimrit Meir, fondatrice et rédactrice en chef du journal  Al Masdar – qui réunit journalistes Arabes et Juifs pour un traitement plus représentatif, selon elle, de l’actualité israélienne – abonde également en ce sens.

« Nous avons diffusé certaines images de Charlie Hebdo et la réaction a été épidermique. Caricaturer le prophète, c’est un coup de poing dans le ventre des croyants. Il faut faire preuve de sensibilité. »

Dans la psyché française, ce type de discours est spontanément apparenté à une forme de censure.

Piotr Smolar, correspondant du Monde à Jérusalem et l’un des participants au débat, bondit de son siège. « Limiter la liberté d’expression en fonction des sensibilités de chacun ? Mais qui sera de la police des mœurs ? Qui sera de la police de la transgression ? Où sont les limites ? Dans une démocratie, la liberté des Hommes s’appliquent, pas celle des religions. »

En France, cette liberté de parole, cette liberté d’expression de la plume ou du crayon dans tous les domaines, religieux compris, trouve deux points d’ancrage principaux : la loi de 1905 qui entérine la séparation de l’Église et de l’État et qui a façonné les bases d’une culture française très irrévérencieuse vis-à-vis des religions, et la loi sur la liberté de la presse qui remonte à 1881 et qui reconnaît un droit à la satire et à la caricature.

Pour autant, un certain nombre de propos, racistes, antisémites, appelant à la haine, à la violence ou faisant l’apologie du terrorisme, sont des délits, selon la loi, qui fait ici office de limite (et non la moralité ou l’affect).

Zouheir Bahloul opère lors du débat une intrication entre moralité et légalité : « Un blasphème est une forme d’incitation à la haine. Où est la différence entre une caricature de la Shoah et celle d’une figure religieuse ? ».

« Limiter la liberté d’expression en fonction des sensibilités de chacun ? Mais qui sera de la police des mœurs ? Qui sera de la police de la transgression ? Où sont les limites ? Dans une démocratie, la liberté des hommes s’appliquent, pas celle des religions. »

Piotr Smolar

Kasher corrobore ses propos : « les caricaturistes se vautrent dans la douleur de l’Autre ».

L’inconscient collectif israélien semble être fortement marqué par cette déférence à l’encontre du monde religieux et des ressentis qu’il peut engendrer.

Ne pas heurter les sensibilités religieuses, une norme, mais aussi des lois

Si la législation israélienne se réfère au droit de la liberté d’expression comme droit fondamental, elle donne également une importance aux sentiments religieux.

A ce titre, l’article 173 du Code pénal (1977) interdit de heurter les sensibilités religieuses. Il existe également une loi de 1929 héritée du mandat britannique qui sanctionne l’offense vis-à-vis des religions et qui avait été adoptée à l’époque pour empêcher de nouvelles émeutes religieuses et raciales (soulèvements arabes des années 20, massacre de Hébron en 1929 etc.)

Le dessinateur israélien Ido Amin, a fait les frais de ce système : « Je n’ai découvert la loi que des années plus tard, quand l’une de mes caricatures critiquant une coutume religieuse ayant cours avant Yom Kippour a été l’objet de discussions à la Knesset. A la tribune, le ministre de l’Intérieur compara mon travail aux caricatures du journal nazi Der Stürmer, et sur les instructions du ministre, mon éditeur et moi-même furent convoqués afin d’être interrogés. Quelque temps, plus tard j’étais écarté du journal. »

La satire en Israël est politique, pas religieuse



Au-delà du fait que des journaux tels que Charlie Hebdo ou Le Canard Enchaîné ne pourraient pas exister en Israël sur le plan légal, on peut légitimement se demander s’il rencontrerait en tout état de cause un quelconque public.

En effet, il est intéressant d’observer que la caricature politique rencontre un franc succès en Israël. Aucun problème moral à singer Tzipi, Abbas au lit avec Bibi fumant une clope post-coïtale, les Israéliens en sont friands.

Il n’y a qu’à voir le succès d’émissions satiriques telles que celle intitulée Eretz Nehederet [Incroyable pays], une sorte d’équivalent des Guignols de l’info français qui pousse la caricature relativement loin, pour attester du goût des Israéliens pour la désinvolture.

Pourtant, lorsqu’il s’agit du religieux, la réception est tout autre et la tolérance se réduit alors inexorablement. 

Ceci pourrait s’expliquer par l’importance croissante de la religion dans la vie des Israéliens.

Une étude de l’Israel Democracy Institute (IDI), datant de 2009, montre que les Israéliens se réclament de plus en plus du religieux. Pour 85 % d’entre eux, les fêtes juives sont centrales et près de deux tiers des Israéliens croient en dieu.

Le spectre de la religion ne s’arrête donc pas aux ultra-orthodoxes mais à une majorité d’Israéliens dits ‘’traditionalistes’’. Sans parler des 20 % d’Arabes israéliens, croyants pour la grande majorité, venant ajouter une autre dose de sensibilité religieuse à la société israélienne.

Ces données et cette omniprésence de la religion nous aident à comprendre pourquoi tourner les rites et les figures religieuses en dérision n’est pas accepté en Israël.

Dans l’Etat hébreu, nous avons donc le droit parodier, railler, ridiculiser, satiriser le politique, mais pas le religieux. Une question se pose alors : que faire lorsque que le religieux EST politique ?

Michel Kichka (Crédit : Wikipedia communs/CC BY SA 3.0)

Michel Kichka (Crédit : Wikipedia communs/CC BY SA 3.0)

Michel Kichka, caricaturiste belgo-israélien, note cette flagrante contradiction dans une interview donnée à Akadem

« En Israël la religion est dans la politique, les partis religieux sont à la Knesset, les orthodoxes ont des partis, la droite nationaliste porte la kippa. La religion et la politique en Israël c’est une seule et même chose. C’est différent de la France ou Église et État sont séparés. »

En effet, même si Israël est une république parlementaire démocratique, le fait religieux tient un rôle prépondérant dans l’organisation civile, sociale et politique.

L’expression « Etat juif », entrée dans le langage courant, illustre le caractère structurel du rapport entre organisation politique et pensée religieuse.

Comment, par conséquent, se moquer en toute impunité d’une entité qui se situe à la frontière entre le politique (profane) et le religieux (sacré). « Si vous ne voulez pas que je vous croque, ne soyez pas à la knesset » ironise Kichka.

La scène (réduite) du dessin satirique en Israël 

Le paysage satirique israélien n’est cependant pas totalement vierge. La revue Shpitz (« acerbe » en Yiddish), qui paraît pour la première fois en 1993, est plus grinçante, plus controversée que tout ce qui a existé et existe en Israël dans le domaine du dessin et de la caricature.

Pas de tabou, le religieux est passé au tamis de la dérision, tant et si bien qu’ « à la sortie du numéro sur les ḥaredim, le rabbin et député, Meir Porush, qui siégeait alors à la Knesset, a intenté un procès contre l’Association des caricaturistes pour antisémitisme, » rapportent les travaux de Yonith Benhamou, doctorante à l’EHESS en études juives.

En dépit de l’existence de la revue Shpitz, et d’une certaine volonté de la part de beaucoup de caricaturistes de voir la satire prendre plus d’ampleur, force est de constater que celle-ci occupe toujours une place mineure en Israël, par rapport à la France ou d’autres pays dans le monde.

La satire religieuse ne trouve pas sa place dans la culture israélienne. Dans les journaux, la caricature, si elle existe, est reléguée à la dernière page.

« Les éditeurs ne la mettent pas en avant car ils ont peur de la critique, » regrette Nissim Hezkiyahu, premier rédacteur en chef du magazine Shpitz, interviewé par Yonith Benhamou.

Selon lui, c’est un véritable problème de liberté d’expression qui est posé à Israël et que le pays se doit de régler.

Certains caricaturistes, comme Nimrod Reshef, président de l’association des dessinateurs israéliens, appellent de leurs vœux la création d’un journal satirique sans filtre, sur le modèle d’un Charlie ou d’un Canard.

Pourtant, même si les questions d’ordre démocratiques demeurent légitimes, ne faut-il pas aussi prendre en compte le contexte géopolitique régional ultra-sensible ainsi que la forte présence et influence de la religion dans le quotidien des différentes populations ?

Ouvrir la boîte de Pandore serait-il bien raisonnable ? Ou est-ce le prix à payer lorsque l’on se veut une démocratie éclairée ?