Maastricht, Pays-Bas – Dans ses cauchemars, Tilly Walvis s’imagine des soldats allemands prenant d’assaut la maison où elle se cachait. Ils déportaient ses enfants et le couple de chrétiens qui les abritait.

Walvis avait de bonnes raisons d’avoir peur. A l’époque, sa famille vivait dans la maison d’Albert et Frederika Santing à Hoensbreok, un village hollandais dans la province du sud-est de Limburg.

Une famille de nazis hollandais habitait dans la maison d’à côté. Livrer des Juifs cachés aux forces d’occupation allemandes pouvait apporter des félicitations et de belles récompenses.

Heureusement pour Walvis, le soldat qui est entré dans la maison en 1944 était américain, et il cherchait des nazis, pas des Juifs. Selon un document de Yad Vashem à Jérusalem, Walvis voulait l’assurer qu’ils n’étaient pas hostiles, alors elle lui a dit en anglais qu’elle était juive.

« Moi aussi », a-t-il répondu, faisant couler des larmes de joie des yeux de Walvis et des cris sauvages d’excitation de la part des autres membres de la famille.

Walvis était parmi les 2 200 Juifs hollandais et allemands qui ont survécu à l’Holocauste dans Limburg, une petite province située à proximité des frontières belge et allemande. Les recherches récentes ont démontré que c’était l’endroit le plus sûr pour les Juifs dans les Pays-Bas pendant l’Holocauste.

Environ 10 % des Juifs qui se sont cachés à Limburg ont été capturés, globalement un tiers de moins que le taux d’Amsterdam.

Non seulement les Juifs de Limburg ont survécu à la guerre dans de plus grandes proportions que dans le reste du Pays-Bas, mais la région avait en fin de compte plus de résidents juifs après la Shoah qu’avant, selon Herman van Rens, un amateur d’histoire néerlandais dont le récent livre, Persécuté à Limburg, a été publié l’année dernière à l’approche du 70ème anniversaire de la libération de la région.

Pourtant, l’histoire de l’Holocauste à Limburg était restée inconnue jusqu’à ce que Van Rens et sa femme, Annelies, commencent à rassembler méticuleusement des listes de Juifs de dizaines d’archives municipales dans toute la province.

Grâce à ce travail, les Van Rens ont été capables de montrer que Limburg avait deux fois plus de Juifs qui se cachaient que ce que l’on pensait auparavant.

En 1933, la population juive de Limburg comptait 800 âmes. Deux vagues de réfugiés, des Allemands avant la guerre et des Hollandais à la suite de l’invasion allemande, ont porté la population juive à 2 200 en 1945, selon les Van Rens.

L’augmentation de 46 % apparaît en contraste fort par rapport au reste du pays qui a perdu 75 % de ses Juifs durant la Shoah, un taux uniquement dépassé par l’Allemagne elle-même, avec 88 %, selon la Ligue Anti-Diffamation.

Les résidents de Limburg parlent un dialecte unique et partagent la tradition fière des communautés soudées disposant de peu d’anonymat. Van Rens pense que ces caractéristiques ont contribué à leur volonté de prendre des risques pour sauver les Juifs.

« Quand vous avez trahi quelqu’un pour l’envoyer à la mort à Limburg, tout le monde le sait et cela a eu des implications sociales différentes qu’à Amsterdam », a déclaré Van Rens au JTA.

Ce sentiment était si fort que la police de Limburg avait arrêté les tentatives préventives de traquer les Juifs en 1943, à une époque où des unités spéciales de chasseurs de primes redoublaient d’efforts pour attraper les Juifs partout dans les Pays-Bas, et dans d’autres pays.

A Amsterdam, un groupe connu sous le nom de la Colonne Henneicke recevait 7,5 guldens pour chaque Juif livré aux Allemands. Le prix a ensuite été augmenté à 40 guldens. On considère que le groupe est responsable de l’assassinat de 8 000 à 9 000 Juifs.

En outre d’offrir un refuge, Limburg a aussi promis aux Juifs une issue à travers des zones entièrement contrôlées par les nazis. Cette région n’a pas la même densité de population et n’est pas aussi plate que le reste des Pays-Bas, et ses caves en calcaire permettent de traverser la frontière vers la Belgique.

En plus de ceux qui se sont cachés à Limburg, environ 3 000 Juifs ont transité par la province, en route vers l’Espagne et la Suisse.

Van Rens a également découvert une autre différence qu’il croit être fondamentale pour comprendre le taux élevé de morts dans d’autres régions. Cela permet de mettre en question l’idée que les Juifs hollandais étaient comme des agneaux allant à l’abattoir.

Contrairement à Amsterdam et au nord de Pays-Bas où la plupart des Juifs étaient raflés par la police qui arrivait en pleine nuit à l’improviste et les emportaient, ceux de Limburg avaient plus de temps avant de devoir se présenter à la police pour la déportation, a déclaré Van Rens.

En 1942, les Juifs de Limburg de moins de 60 ans disposaient de 24 heures pour se présenter à la police. Plus de la moitié des juifs ne se présentaient pas, préférant plutôt aller se cacher.

Quelques mois plus tard, les vieux Juifs disposaient d’une semaine pour se présenter à la police. Là encore, plus de la moitié d’entre eux est allé se cacher.

« La perception des Juifs hollandais comme étant dociles, obéissants, ne tient clairement pas. Quand on leur donnait une chance de se sauver, même 24 heures, la plupart d’entre eux tentaient vraiment de fuir les griffes de nazis », a déclaré Van Rens.

Cela a été pour moi une découverte encourageante. La recherche de Van Rens a entraîné un regain d’intérêt pour les recherches sur l’Holocauste. Son travail a également été salué par certains des meilleurs experts hollandais sur la Shoah, y compris Johannes Houwink ten Cate de l’Institut hollandais de la Guerre, de l’Holocauste et des études sur les génocides, ou NIOD, qui a qualifié la recherche de Van Ren d' »incontestable ».

« Personne avant n’avait eu la patience de conduire une recherche si détaillée », a déclaré ten Cate. « C’est un travail minutieux. »