CAMP DE REFUGIE SHUAFAT, Jérusalem Est — A l’entrée, juste après le barrage de la police des frontières, il est difficile de dire ce qui est le plus accablant : le gaz lacrymogène qui frappe au premier tournant sur la route ou bien l’odeur des poubelles brûlées qui vous suit tout le long du camp. Dans presque chaque coin, on retrouve des piles de détritus, certains brûlés et d’autres non.

Les travailleurs de l’UNRWA semblent occupés à essayer de dégager un peu des détritus des rues, sans véritablement réussir. Quelques dizaines de mètres plus loin, au-dessus de la rue principale, un large panneau est suspendu, impossible de le manquer. Le visage d’Ibrahim al-Akary, le terroriste qui a fatalement renversé deux Israéliens le 5 novembre, flotte au-dessus des passants. Le texte écrit à côté, loue le « brave martyr qui a mené l’attaque à la voiture-bélier », signé, l’aile militaire du Hamas, Izz al-Din al-Qassam.

Se déplacer en voiture est presque impossible. Les routes sont endommagées et surchargées. Les jeunes du coin essaient de diriger les voitures, criant sur des chauffeurs s’ils ralentissent le traffic. A côté du mini-marché de Ramoni, près de l’école, le traffic est au point mort. L’odeur de poubelle y est particulièrement forte. Même dans les camps de réfugiés de Cisjordanie, il est difficile de trouver des difficultés comparables à celles qui vous frappent dans les yeux, dans le nez, ici à Shuafat.

Des groupes d’enfants errent partout, marchant dans les rues le matin, ne faisant rien de leur journée. Et l’école aujourd’hui ? Non, de toute évidence. La plupart finissent par rejoindre la jonction à l’entrée du camp, au tournant de la rue opposée au barrage de police des frontières.

De plus en plus d’enfants se rassemblent autour d’un groupe de figures masquées qui ne sont pas beaucoup plus vieux. Il y a des enfants âgés entre 6 et 16 ans, et les plus âgés portent des keffiyehs, tandis que les plus jeunes enfants semblent particulièrement excités à l’idée d’aller se battre.

La police des frontières à Jabel Mukaber le 19 novembre 2014 (Crédit : Nati Shohat/FLASH90)

La police des frontières à Jabel Mukaber le 19 novembre 2014 (Crédit : Nati Shohat/FLASH90)

Ce camp de réfugiés est différent des autres quartiers et villages de Jérusalem Est. Très pauvre et sous-développé, il est entouré par des murs gris et, en dehors, deux quartiers juifs, la Colline française et Pisgat Zeev.

Une visite fait clairement comprendre, au moins ici, que « l’intifada al-Quds », l’intifada de Jérusalem, a déjà commencé, et n’attend pas les commentateurs pour prononcer officiellement le mot. Pour les jeunes dans les camps, les confrontations au cours des récentes semaines sont une affaire de routine quotidienne. Le désespoir est vu ici dans toute sa gloire, tout comme la haine d’Israël et des juifs. Personne ici n’a pleuré pour les vies des cinq Israéliens massacrés la veille dans une synagogue à Har Hof.

Dans ce temps là, les jets de pierre ont repris et quelqu’un au-dessus du mur répond avec des gaz lacrymogènes.

Maintenant l’odeur du gaz recouvre celle des poubelles brûlées.

Une sanglante diffamation

La première intifada en décembre 1987 avait été provoquée par un accident de voiture dans le camp de réfugiés de Jabaliya à Gaza entre un conducteur de camion israélien et une voiture transportant des travailleurs palestiniens.

Quatre Palestiniens avaient été tués. Juste après l’accident, une fausse rumeur avait circulé sur le fait que le meurtre avait été intentionnel et que le conducteur israélien avait voulu venger la mort d’un proche dans un attentat terroriste.

Les média palestiniens (qui opéraient alors sous la supervision israélienne, pas sous celle de Mahmoud Abbas ou de l’Autorité palestinienne) avaient attisé les flammes et transformé la rumeur en fait. Une énorme vague de protestations avait commencé, et, avec cela, six ans « d’Intifada de pierres ».

Lundi matin, le corps d’un conducteur de bus palestinien, Youssef al-Ramouni, a été retrouvé pendu dans son bus sur le parking de Har Hatzovim au nord de Jérusalem. La police de Jérusalem a insisté en affirmant, d’après les conclusions de l’autopsie, qu’il s’agissait bien d’un suicide et qu’il n’y avait aucune suspicion de meurtre.

Israël était occupé ce jour-là avec les nouvelles relatives aux élections anticipées, et les affirmations palestiniennes que Ramouni avait été assassiné n’ont pas reçu beaucoup d’attention. Pourtant, afin de réduire les tensions potentielles de l’incident, la police a décidé d’autoriser une autopsie à l’Institut médico-légal Abu Kabir, en présence d’un médecin palestinien, Sabr al-Alul.

Yusuf Hassan al-Ramouni, le conducteur de bus retrouvé mort le 16 novembre 2014 (Crédit : Facebook)

Yusuf Hassan al-Ramouni, le conducteur de bus retrouvé mort le 16 novembre 2014 (Crédit : Facebook)

Selon les médecins israéliens, l’autopsie a abouti à la conclusion sans équivoque que Ramouni s’était bien suicidé.

De plus, ils ont déclaré qu’Alul était d’accord avec les conclusions. Mais pour des raisons qui restent encore peu claires, personne n’a demandé à ce qu’il signe le rapport.

Ici, les choses commencent vraiment à se compliquer. Alul, pour certaines raisons, a fuité dans la presse palestinienne une conclusion différente : Ramouni serait mort de strangulation, mais pas à la suite d’un suicide. Il a détaillé pourquoi et comment il était arrivé à cette conclusion.

La rumeur qu’un autre Palestinien (après le meutre de l’adolescent Muhammad Abu Khdeir par des juifs extrémistes, à la suite des meurtres des trois adolescents juifs par une cellule liée au Hamas cet été) avait été assassiné par des Juifs s’est répandue comme un feu.

Il est difficile de se souvenir d’un tel consensus parmi les Palestiniens, religieux ou laïques, jeunes ou vieux, riches ou réfugies comme celui qui affirme maintenant que des habitants d’implantations ont étranglé Ramouni. Les quartiers de Jérusalem Est étaient à nouveau en feu.

Mais pour l’intifada d’al-Quds, contrairement au soulèvement populaire de 1987, les Palestiniens ne se contentent plus de simples émeutes.

Mardi matin, les cousins, Ghassan et Uday Abu Jamal, sont sortis de leur domicile à Jabel Mukaber dans le sud-est de Jérusalem et se sont dirigés vers le quartier de Har Nof à l’autre bout de la ville. Apparemment, ils connaissaient la synagogue qu’ils visaient. Ils sont entrés dans la synagogue et ont tué quatre fidèles innocents et un policier druze qui tentait de les arrêter.

Lorsque je demande aux jeunes de Jérusalem Est de m’expliquer la brutalité de ces meurtriers, ils me répondent encore et encore que c’est une réaction normale.

Jabel Mukaber

Mercredi, contrairement à ce que le gouvernement israélien a annoncé, les entrées des quartiers arabes de Jérusalem-Est n’étaient pas fermées, pas même à Jabel Mukaber, le quartier des tueurs de Har Nof. La circulation était fluide et libre dans le village, il n’y avait pas de ralentissements ni de contrôles. Le seul ralentissement était dû à la tente du deuil que la famille des terroristes avait installée.

Des dizaines de voitures avaient envahi cette rue exceptionnellement escarpée. Il s’agissait des voitures des journalistes et des personnes venues présenter leurs condoléances. Ici aussi, l’odeur est pesante – l’odeur du gaz lacrymogène et peut-être aussi l’odeur putride du liquide que la police utilise pour disperser les émeutes se mélangent et laissant dans l’air du village une marque notable.

Les deux terroristes qui ont attaqué la synagogue d'Har Nof le 18 novembre 2014 (Crédit : Deuxième chaîne)

Les deux terroristes qui ont attaqué la synagogue d’Har Nof le 18 novembre 2014 (Crédit : Deuxième chaîne)

Jeudi, il y a eu des affrontements violents entre les jeunes locaux et la police, et cela a recommencé vendredi après-midi.

Il y avait des dizaines de personnes dans la tente du deuil mercredi. Il n’y avait pas spécialement de signes religieux ostentatoires ni de drapeaux des différents groupes, même pas celui du Hamas, du Jihad islamique ou du Fatah de Mahmoud Abbas.

Les frères d’Uday et de Ghassan sont assis avec des keffiehs rouges autour de leur cou, qui pendant la première Intifada, représentaient le Front populaire de libération de la Palestine, dont étaient membres les terroristes de Har Nof.

L’organisation, qui est censée être laïque, s’est empressée de revendiquer l’attaque d’Har Nof de mardi. Même s’il est quasiment certain que personne de l’organisation n’ait donné des instructions ou guidé les terroristes.

L’une des personnes dans la tente explique la « situation est merdique. Vous avez laissé la religion prendre le pas sur le conflit. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de nous provoquer au sujet d’al-Aqsa ? Regardez les vidéos sur nos portables, les femmes ont été battues à al-Aqsa. Est-ce une manière de se comporter ? ».

Près de lui, est assis Nidal Shekeirat, 40 ans. C’est l’un des seuls qui n’a pas hésité à attaquer Israël et à exprimer son admiration pour l’attaque de Har Nof. « Cette attaque est une source de fierté pour tous les villageois. Nous la glorifions, et nous sommes sûrs que d’autres attaques surviendront. Tous les villages à Jérusalem-Est sont fiers d’eux maintenant et un jour, nous serons fiers de leur fils quand eux aussi, à leur tour, mèneront une attaque comme celle-ci. Chaque jeune qui devient un martyr est un honneur pour nous ».

« Mais ils ont assassiné des civils innocents », lui-répondis-je.

« Vous aussi vous avez tué des civils. Vous avez tué le chauffeur de bus palestinien, vous avez tué Mohammed Abu Kdheir. Vous avez affirmé que les meurtriers d’Abu Kdheir étaient des fous au lieu de les emprisonner à vie ». (Les suspects sont jugés en ce moment, le suspect principal plaide la folie.)

« Vous, avec la pression que vous mettez sur al-Aqsa », poursuit-il, « vous avez créé cette réalité et ce sentiment de haine parmi les jeunes ». (Il fait référence aux événements violents qui ont eu lieu sur le mont du Temple ces dernières semaines et aux affirmations des Palestiniens que les Israéliens projettent de changer le statu quo au mont du Temple pour autoriser la prière sur le site saint. A maintes reprises, Netanyahu a démenti toute intention de modifier le statu quo.)

« Vous êtes des habitants de Jérusalem, Nidal, vous savez, vous êtes des Israéliens, vous travaillez pour les Juifs », lui ai-je rétorqué. « Comment tout cela va-t-il se finir ? ».

« La fin arrivera par la force. Ce qui a été pris par la force sera libéré par la force. Les sionistes doivent abandonner al-Aqsa. Sinon, ce genre de chose continuera. Il y aura plus d’attaques, et inshallah, ce sera pire ».