L’Italie et des milliers de lecteurs pleuraient samedi la disparition d’Umberto Eco, un des grands intellectuels européens, admiré aussi du grand public pour ses romans, dont le best-seller Au nom de la rose.

Eco, qui souffrait d’un cancer, est mort vendredi soir à l’âge de 84 ans chez lui à Milan, a annoncé sa famille aux médias italiens.

Le Premier ministre italien Matteo Renzi a aussitôt rendu hommage à l’un des Italiens les plus connus dans le monde, romancier mais avant tout sémiologue, linguiste et philosophe.

« Il était un exemple extraordinaire d’intellectuel européen, a déclaré Matteo Renzi. Il a su allier à la fois une singulière intelligence du passé et une inlassable capacité à anticiper l’avenir. »

Ses amis se souviennent d’un bon vivant, qui aimant le whisky et les bons mots, et pour qui l’écriture était « un jeu d’enfants qu’il ne prenait pas au sérieux », comme il l’avait lui même expliqué quand on lui demandait pourquoi il avait tant tardé à publier son premier roman.

Lui qui a reçu quantité de prix universitaires ou littéraires, aimait à dire en les recevant : « à partir de maintenant, c’est le Nobel ou rien ».

Il ne lui sera jamais accordé, mais Eco était révéré dans le monde entier. Il laisse pourtant derrière lui un grand nombre de romans, dont le dernier, Numéro zéro, publié l’an dernier, parlait de l’Italie et de la presse.

Une énergie incroyable

Jean-Jacques Annaud, le réalisateur français du « Nom de la Rose », s’est rappelé une « personnage fascinant » qui respectait son droit de porter le roman complexe à l’écran de sa propre manière.

Jean-Jacques Annaud, le réalisateur du "Nom de la Rose", à Rome le 24 mars 2015.  (Crédit : AFP / TIZIANA FABI)

Jean-Jacques Annaud, le réalisateur du « Nom de la Rose », à Rome le 24 mars 2015. (Crédit : AFP / TIZIANA FABI)

« On a beaucoup visité de monastères ensemble, il était d’une folle dynamique », a déclaré Annaud sur France Info.

« Il me laissait toujours totalement libre, y compris pour le choix de Sean Connery qui l’avait catastrophé », a ajouté le réalisateur.

« Sauf que quand il a vu le film, il a dit que c’était la chose la plus réussie », s’est souvenu le cinéaste.

« C’était un personnage tout à fait fascinant, parce que d’une érudition embarrassante, qui vous fait toujours sentir un petit peu crétin, et d’une gaieté de vie stupéfiante, un mélange détonnant », a-t-il confié.

La Repubblica, le quotidien italien pour qui Eco écrivait souvent, a écrit : « Le monde perd un des hommes les plus importants de sa culture contemporaine » ajoutant que « son regard sur le monde nous manquera ».

Les drapeaux ont été mis en berne à Alessandria, petite ville du Piémont non loin de la frontière française, où Umberto Eco est né le 5 janvier 1932.

Polyglotte, il était marié à Renate Ramge Eco, une professeur d’arts allemande qu’il a épousé en 1962 et avec qui il a eu un fils et une fille.

Eco a enseigné dans plusieurs universités, en particulier à Bologne (nord) où il a occupé la chaire de sémiotique jusqu’en octobre 2007, date à laquelle il a pris sa retraite.

Son nom de famille serait un acronyme du latin ex caelis oblatus, « un cadeau des cieux », qui a été donné à son grand-père, père fondateur, par un responsable de la ville.

Le jeune Umberto a eu une éducation catholique romaine, étant éduqué à l’une des écoles de l’institution Salesian.

Son père pensait qu’il étudierait le droit, mais il a la place choisi la philosophie médiévale et la littérature à l’université de Turin.

A la fin des années 1950, il a commencé a développé des idées sur la sémiotique – l’étude des signes, communiqués par des langages parlés, écrits, scientifiques ou artistiques.

Il a été nommé professeur à l’université de Bologne où il a occupé la chaire de sémiotique jusqu’en octobre 2007, date à laquelle il a pris sa retraite.

Il a également été titulaire de la chaire européenne du Collège de France en 1992-1993.

Mystère médiéval

Son voyage du monde académique à la gloire internationale a eu lieu en 1980 avec le succès du Nom de la Rose, qui a depuis été traduit en 43 langues à plus de 10 millions d’exemplaires.

Mystère meurtrier gothique qui prend place dans un monastère médiéval italien, il combine la sémiotique, l’analyse biblique, les études médiévales et la théorie littéraire.

Sean Connery (William de Baskerville, à droite) et Christian Slater (Adso de Melk) dans le "Nom de la Rose", adapté depuis le roman d'Umberto Eco par Jean-Jacques Annaud. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Sean Connery (William de Baskerville, à droite) et Christian Slater (Adso de Melk) dans le « Nom de la Rose », adapté depuis le roman d’Umberto Eco par Jean-Jacques Annaud. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Il a été adapté au cinéma par Annaud en 1986, Sean Connery jouant le moine détective William de Baskerville et Christian Slater son jeune assistant, Adso de Melk.

Après Le Nom de la rose, il a notamment offert à ses lecteurs Le Pendule de Foucault » (1988), sur trois employés d’une petite maison d’édition qui concoctent une conspiration imaginaire contre une secte chrétienne médiévale appelée les Chevaliers du Temple.

Il a également publié des romans comme L’île du jour d’avant (1994), Baudolino (2000), Le mystérieuse flamme de la reine Loana (2004) et Le cimetière de Prague (2010), qui décrit les étapes de la montée de l’antisémitisme moderne, y compris l’affaire Dreyfus, la publication des Protocoles des Sages de Sion et d’autres évènements.

Eco était extrêmement critique des efforts pour permettre un boycott culturel d’Israël, a rapporté Haaretz. Alors invité à la foire du livre international de Jérusalem en 2011, Eco avait déclaré aux journalistes qu’il considérait comme « absolument fou et fondamentalement raciste d’identifier un chercheur, un citoyen privé, à la politique de son gouvernement ».

Il est aussi l’auteur de dizaines d’essais sur des sujets aussi éclectiques que l’esthétique médiévale, la poétique de Joyce, la mémoire végétale, James Bond, l’art du faux, l’histoire de la beauté ou celle de la laideur, comme Histoire de la Beauté (2004) ou Histoire de la laideur (2007), des explorations de ce que nous considérons comme étant physiquement attirant ou repoussant, et pourquoi.

« Le beau se situe à l’intérieur de certaines limites tandis que le laid est infini, donc plus complexe, plus varié, plus amusant », expliquait-il dans une interview en 2007, ajoutant qu’il avait « toujours eu de l’affection pour les monstres ».

Réputé difficile d’accès dans ses essais mais aussi dans certains de ses romans, Umberto Eco expliquait simplement: « les gens sont fatigués des choses simples, ils veulent être mis au défi ».

Par ailleurs, disait-il, « je pense qu’un auteur devrait écrire sur ce que le lecteur n’attend pas. »