L’Italie publie sa première édition critique de Mein Kampf
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Interview‘Il est important de comprendre profondément Hitler’

L’Italie publie sa première édition critique de Mein Kampf

Après avoir vu de nombreuses versions dépourvues de toute analyse, des universitaires ont retraduit et annoté La Mia Battaglia pour montrer la dangerosité de la politique moderne

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Les copies historiques de Mein Kampf d'Adolf Hitler exposées lors du lancement de la nouvelle édition critique du livre à l'Institut fuer Zeitgeschichte à Munich, en Allemagne, le 8 janvier 2016. (Crédit : Johannes Simon/Getty Images)
Les copies historiques de Mein Kampf d'Adolf Hitler exposées lors du lancement de la nouvelle édition critique du livre à l'Institut fuer Zeitgeschichte à Munich, en Allemagne, le 8 janvier 2016. (Crédit : Johannes Simon/Getty Images)

Des copies du premier volume de Mein Kampf avaient été distribuées gratuitement en Italie avec l’édition du 11 juin 2016 d’Il Giornale. Les éditeurs du quotidien de droite, possédé par l’ancien Premier ministre Italien Silvio Berlusconi, avaient défendu leur décision en expliquant que pour rejeter le livre, le public devait le connaître. Des politiciens et des associations juives avaient cependant protesté.

Le manifeste antisémite d’Adolf Hitler Mein Kampf a été publié pour la première fois en italien à la fin des années 1930, avec l’aide du gouvernement fasciste et allié aux nazis de l’Italie. Le pamphlet a à nouveau été imprimé dans les années 1960, puis en 2002 et 2006. L’édition distribuée aux lecteurs du Giornale comprend des annotations de l’historien contemporain Francesco Perfetti, mais est basé sur la version fasciste de 1937.

Moins d’un an après la large distribution, deux chercheurs italiens ont publié la première édition critique et totalement annotée de Mein Kampf. Leur décision a été prise dans une époque de populisme rampant, a expliqué un universitaire au Times of Israël, il est nécessaire de comprendre la façon de penser d’Hitler. Il était temps de présenter le livre sous un nouveau jour, car les annotations attachées à l’ancienne version sont insuffisantes.

« Nous avons décidé de traduire Mein Kampf depuis que nous avons conclu que le livre est le parfait exemple de la dangerosité de la politique moderne. Hitler peut être considéré comme le père du populisme européen », a expliqué Vincenzo Pinto, historien italien du sionisme et de l’antisémitisme.

Le dictateur « avait très bien compris comment conjuguer les médias de masse modernes et les instincts ataviques du peuple afin de construire un projet politique », a dit Pinto.

La couverture de la première édition italienne critique de Mein Kampf, publiée en 2017.
La couverture de la première édition italienne critique de Mein Kampf, publiée en 2017.

En d’autres termes, a expliqué Pinto, le dirigeant nazi s’est décrit comme un médecin qui avait découvert la maladie affectant la nation allemande : le peuple juif.

Cependant, malgré les vagues actuelles de populisme et le renforcement des idéologies d’extrême-droite en Europe, « je ne pense pas que nous devions avoir peur d’un second Hitler, a dit Pinto. Je pense que le populisme est un phénomène culturel et historique qui a émergé entre le 19e et le 20e siècle pendant la naissance de la société de masse moderne. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde post-factuel et cela semble être une sorte de victoire posthume pour Hitler. »

Les leçons du passé doivent être apprises, a-t-il poursuivi. « Hitler était un être humain, et par conséquent un phénomène politique. En tant que tel, il peut être compris et opposé par des moyens politiques. Mais il est important de le comprendre profondément. C’est l’objectif principal de mon travail. »

La nouvelle édition de La Mia Battaglia, publiée le mois dernier, a été traduite et annotée par Pinto et son épouse décédée, Alessandra Cambatzu, une germaniste sarde et spécialiste du yiddish d’origine juive. Cambatzu est morte en septembre dernier.

« La conclusion scientifique la plus importante et innovante de notre édition est l’usage révolutionnaire du ‘paradigme divinatoire-probant’ par Hitler », a dit Pinto au Times of Israël pendant une récente interview par e-mail. « Ceci nous aide à comprendre son magnétisme et à partiellement résoudre l’énigme dite du consensus. »

Pinto, qui publie également Free Ebrei (Juifs libres), un journal en ligne dédié à l’identité juive contemporaine, a beaucoup publié sur l’antisémitisme et le sionisme, notamment les éditions italiennes des écrits de Theodor Herzl et de Zeev Jabotinsky.

En 2015, environ six mois avant que les droits d’auteur allemands n’expirent et ne permettent aux éditeurs allemands de publier leurs propres éditions annotées du livre, Pinto et son épouse ont décidé de faire la même chose pour le public parlant italien.

Une édition allemande de Mein Kampf (Mon Combat) d'Adolf Hitler à la Librairie régionale et centrale de Berlin (Zentrale Landesbibliothek, ZLB), le 7 décembre 2015. (Crédit : Tobias Schwarz/AFP)
Une édition allemande de Mein Kampf (Mon Combat) d’Adolf Hitler à la Librairie régionale et centrale de Berlin (Zentrale Landesbibliothek, ZLB), le 7 décembre 2015. (Crédit : Tobias Schwarz/AFP)

« Nous avons décidé de publier l’édition critique depuis que nous avons pensé qu’il était important de fournir une analysé sérieuse du livre d’Hitler, a-t-il dit. Deuxièmement, nous avons une nouvelle clef théorique pour comprendre Mein Kampf. Troisièmement, nous étions poussé par un objectif didactique : le meilleur moyen de surmonter le passé est de préparer le futur, c’est-à-dire d’enseigner ‘l’humanité’ du mal et de laisser les ‘fils’ devenir plus forts que les ‘pères’. Mais le moyen de surmonter le mal est de le connaître et de l’accepter. »

L’édition critique de Mein Kampf de Pinto a été reçue positivement par l’académie, même si tous les historiens du nazisme ne partagent pas l’importance qu’il accorde au populisme d’Hitler.

Une grande partie de la société allemande a, au moins en partie, partagé les opinions d’Hitler, et n’a pas eu besoin de beaucoup de propagande pour le suivre
Vincenzo Pinto

“A mon avis, une emphase trop importante sur la propagande d’Hitler masque le fait qu’une grande partie de la société allemande a, au moins en partie, partagé les opinions d’Hitler, et n’a pas eu besoin de beaucoup de propagande pour le suivre », a dit Othmar Plöckinger, co-éditeur de la récente version allemande critique de Mein Kampf.

« La structure de l’édition semble être raisonnable et sage », a dit Plöckinger au sujet de la nouvelle édition de La Mia Battaglia, « en particulier les introductions de chaque chapitre. Mais je ne suis pas très heureux qu’il y ait des photographies au milieu des chapitres, ce qui est peut-être nécessaire pour les lecteurs italiens. »

Même avant que la nouvelle version critique de Mein Kampf ne paraisse en allemand et devienne un best-seller en janvier 2016, des associations juives se sont opposées à la republication du livre, affirmant que les idées vénéneuses d’Hitler ne devaient pas avoir accès à une grande exposition.

L'institut d'histoire contemporaine de Munich republie "Mein Kampf", dans une version massivement annotée en deux volumes, le 8 janvier 2016. (Crédit : autorisation)
L’institut d’histoire contemporaine de Munich republie « Mein Kampf », dans une version massivement annotée en deux volumes, le 8 janvier 2016. (Crédit : autorisation)

Pinto comprend ceux qui voudraient enterrer les idées d’Hitler mais, naturellement, il explique qu’il est mieux de les disséquer scientifiquement que de laisser des personnes curieuses lire des éditions non critiques, largement accessibles sur internet et ailleurs.

« Je comprends les sentiments de nombreuses personnes qui ont connu la Shoah et craignent le retour de l’antisémitisme en Europe », a-t-il dit.

Il a cependant ajouté que « je pense qu’il est très important de comprendre la logique et la construction du mythe et des politiques d’Hitler afin de mieux lutter contre de tels ennemis du peuple juif et de l’humanité. »

Alors que la nouvelle édition critique de Mein Kampf n’a pas été publiée avant 2015, de plus anciennes sont facilement trouvables dans des librairies spécialisées dans les bibliothèques d’antiquaires et sur internet.

« Une édition critique peut aider à démolir le mythe et à comprendre comment il peut survivre sous d’autres formes à d’autres époques et d’autres endroits », a dit Pinto.

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