Révélé par « The dreamers » de Bernardo Bertolucci en 2003, Louis Garrel, enfant de la balle et beau gosse incontesté du cinéma français, n’a cessé de tourner depuis. L’ex-compagnon de Valéria Bruni-Tedeschi, tout récemment marié à Lætitia Casta, a multiplié les collaborations fructueuses ces dernières années.

L’interprète des « Amants réguliers » et des merveilleuses « Chansons d’amour », et qui sera de nouveau à l’affiche très bientôt dans le rôle de Robespierre a de qui tenir. Fils de Philippe Garrel, l’un des réalisateurs les plus emblématiques du cinéma d’auteur français, l’acteur au physique romantique était sans doute prédestiné à interpréter le cinéaste le plus célèbre de la Nouvelle Vague, Jean-Luc Godard.

Dans « Le Redoutable » de Michel Hazanavicius (oscarisé pour « The Artist » incarné par Jean Dujardin), il réussit l’une des métamorphoses les plus audacieuses de sa carrière. En se glissant dans la peau du réalisateur déjà culte d’ « A bout de souffle » et du « Mépris » il nous livre en effet une interprétation toute en finesse du cinéaste pris aux pièges des illusions de Mai 68. Sommé de choisir, quitte à y laisser des plumes (et son mariage), entre le cinéma ou la révolution maoïste…

Louis Garrel est venu présenté le film en ouverture du 34e Festival International du Film à Jérusalem. A cette occasion, il a accordé un entretien au Times of Israël. Naviguant entre ses premières impressions sur le pays, la politique et le cinéma, Louis Garrel se livre, en toute simplicité. Entretien.

Le Times of Israël : Dans quel état d’esprit êtes-vous en venant présenter « Le Redoutable » à Jérusalem, après sa sortie française ? Comment appréhendez-vous l’accueil des spectateurs et de la critique ici ?

L'affiche du film "Le redoutable", réalisé par Michel Hazanavicius. (Crédit : Facebook)

L’affiche du film « Le redoutable », réalisé par Michel Hazanavicius. (Crédit : Facebook)

Louis Garrel : On a été tellement bien accueillis… Vous savez, quand on est dans son propre pays, l’accueil des critiques, on peut arriver à la suivre, parce qu’on connaît le type de journaux qu’il y a, et dans quelle école de critiques se trouve le journaliste. Donc, on peut arriver à faire une lecture.

Après, quand on va dans un autre pays que le sien, on attend plutôt de savoir ce que pensent les gens, le public. On a un accès plus facile à leurs réactions.

Là, je reste trois jours, j’ai envie de discuter avec des spectateurs, pour savoir ce qui connaissent Godard, qu’est-ce qu’ils pensent du film, est-ce que ça les a intéressés, pas intéressés, etc…

C’est ça qui m’interpelle. Le film a été montré à Cannes, ensuite à Munich et maintenant à Jérusalem. C’est l’un des premiers pays étranger qui montre le film et j’étais très joyeux de venir ici. D’autant plus que le Festival m’avait invité déjà plusieurs fois.

Je voulais venir en tant que membre du Jury aussi, mais à chaque fois je ne pouvais pas, parce que je tournais. Maintenant je suis ravi, parce que j’ai rencontré le directeur du Festival et son adjoint… Les gens sont tellement contents qu’on soit là, c’est très agréable.

J’ai senti aussi que le Festival était très important pour la ville de Jérusalem. J’ai l’impression que c’est le dernier bastion culturel important. Je sens également qu’il y a une chaleur et une énergie énormes, qui peut parfois manquer dans des endroits en France où il y a plein de manifestations.

Quand on est dans un pays qui, dans son essence même, est très chargé, on sent la nécessité d’un tel festival. Que tout le monde puisse montrer des horizons différents et son point de vue, c’est vraiment bien.

Hier j’ai vu le film d’Amos Gitaï qui m’a beaucoup intéressé, « A l’Ouest du Jourdain » où il mélange pleins de points de vue différents, en étant très dialectique sur la situation d’aujourd’hui.

« Le Festival est très important pour la ville de Jérusalem. J’ai l’impression que c’est le dernier bastion culturel important »
Louis Garrel

Il a notamment inséré une interview d’Yitzhak Rabin qu’il avait faite en 1994. Il a questionné tout le monde, des journalistes qui sont de droite, d’autres de Haaretz, et au fond on voit que ce pays a besoin d’une volonté forte de faire la paix.

Tu ne peux plus la faire logiquement avec des arguments historiques, c’est absurde. On se rend compte qu’il faut juste que quelqu’un qui dise « stop ». Il faut à un moment donné le faire, parce que sinon ça ne s’arrête pas.

Quelle idée vous faisiez-vous d’Israël avant de venir ? Quels sont vos premières impressions ?

On a atterri à Tel Aviv, et on a tout de suite voulu voir [avec le réalisateur Michel Hazanavicius, ndlr] un petit bout de la ville avant d’arriver à Jérusalem. On est donc allé à Jaffa, et j’ai juste sauté dans l’eau, la mer était tellement chaude que j’ai eu l’impression que quelqu’un l’avait chauffée pour moi !

On est allé voir la mer Morte aussi et on a fait un peu le tour de la Vieille Ville de Jérusalem. C’est étrange, parce que je n’étais jamais venu en Israël et c’est un pays dont on entend parler tellement souvent, dont les gens se préoccupent tout le temps, on le voit quand même, pour des bonnes et des mauvaises raisons…

C’est toujours intéressant de voir de ses propres yeux le pays, même si je ne peux pas tout découvrir en trois jours ! Je peux juste sentir une atmosphère. En tout cas, à Jérusalem, dans la cinémathèque, je trouve les gens très généreux, très ouverts d’esprit, vraiment, des gens très bien…

Louis Garrel, à gauche, rôle principal du film, "Le redoutable", réalisé par Michel Hazanavicius, à droite, au Festival 2017 du film de Jérusalem. (Crédit : Gitai Silver)

Louis Garrel, à gauche, rôle principal du film, « Le redoutable », réalisé par Michel Hazanavicius, à droite, au Festival 2017 du film de Jérusalem. (Crédit : Gitai Silver)

Avez-vous subi des pressions du BDS pour ne pas venir ?

Je n’ai jamais entendu parler de cette organisation. Pas d’inquiétude sur ça ! On entend de temps en temps des gens dire qu’il ne faut pas aller en Israël et qu’il faut boycotter Israël mais c’est d’une absurdité tellement totale !

Si les gens veulent entendre parler d’Israël, qu’ils lisent [A.B] Yehoshua mais qu’ils ne se fassent pas des idées préconçues avec le journal de TF1 ! Il faut écouter des gens qui tous les jours réfléchissent à la question, comme Gitaï, Yehoshua ou d’autres intellectuels, ou la gauche israélienne.

Mais le boycott est quelque chose d’idiot, de vraiment bête. Le pays n’est pas un groupe unique. Il y a plein de sensibilités différentes, c’est une démocratie.

Alors, même si on peut ne pas être tout à fait d’accord avec certaines personnes, comme lors de la cérémonie d’ouverture du Festival où la ministre de la Culture [Miri Regev] a été sifflée, et bien, le Festival existe quand même, et il y a plein de gens différents.

Je trouve le boycott absurde. Si vous boycottez, vous installez une situation qui radicalise encore plus tout le monde. Ce n’est pas la bonne chose à faire.

Pour revenir sur votre parcours, votre père, Philippe Garrel, est cinéaste. Qu’est-ce qui vous faisait rêver enfant ? Quel était votre rapport au cinéma à cette époque ?

J’ai joué dans un film de mon père quand j’avais cinq ans, avec mon grand-père et ma mère. C’était quasiment une fiction autobiographique, donc il y avait un jeu avec ça… Après, c’est plutôt vers l’âge de quatorze-quinze ans que j’ai commencé à vouloir jouer.

J’ai suivi des cours de théâtre. Ensuite est venu le cinéma. Après, vers vingt-trois ans, j’ai commencé à faire de la mise en scène. Ce sont des apprentissages durant lesquels j’ai pu beaucoup parler avec ma mère, avec mon père, avec mes sœurs qui sont des actrices.

Dans « Le Redoutable » vous interprétez Jean-Luc Godard, cinéaste culte de son vivant. Comment vous-êtes préparé pour le rôle ? L’aviez-vous déjà rencontré auparavant ?

Non, je ne l’ai jamais côtoyé auparavant, jamais rencontré. Je le connaissais beaucoup par ses films.

C’est un cinéaste tellement personnel et tellement singulier, tellement fort, que le mieux, pour le connaître, c’est de regarder ses films.

Jean-Luc Godard à Berkeley, en 1968. (Crédit : Gary Stevens/CC BY 2.5/WikiCommons)

Jean-Luc Godard à Berkeley, en 1968. (Crédit : Gary Stevens/CC BY 2.5/WikiCommons)

Dans « Le Redoutable » Godard renie des films qui sont considérés comme des chefs-d’œuvre aujourd’hui. Quels sont vos films préférés ?

Il y en a beaucoup, mais je pourrais dire tous les films de sa première période, qui va d’ « A bout de souffle » jusqu’à « Week-end ». Après, il y a la période Dziga Vertov qui est plus liée à une époque que je comprends moins bien, puis c’est « Sauve qui peut la vie », « Prénom, Carmen », « Soigne ta droite » et « Détective », et enfin tous ces films récents que j’aime beaucoup, comme « Éloge de l’amour » et le dernier que j’ai beaucoup apprécié, « Film Socialisme ».

C’est quelqu’un qui m’intéresse beaucoup. Après, quand Michel [Hazanavicius, le réalisateur, ndlr] qui n’est pas du tout un spectateur fasciné ou aficionados de Jean-Luc Godard, est venu me proposer le rôle, j’ai pensé « Bon, étrange comme idée ».

Anne Wiazemsky dans "Il seme dell'uomo", en 1969. (Crédit : Gawain78]/Bomazi/Domaine public/WikiCommons)

Anne Wiazemsky dans « Il seme dell’uomo », en 1969. (Crédit : Gawain78]/Bomazi/Domaine public/WikiCommons)

Et puis j’ai lu le scénario, et comme j’ai vu qu’il avait adapté le roman d’Anne Wiazemsky [Une année studieuse, inspiré de son mariage avec Godard, ndlr] qui traite d’une période qui était les années 68, et qui se situe au moment où il bascule de sa première période de cinéma à sa deuxième, je me suis dit, tiens…

Comme c’est un cinéaste très particulier, comme Michel, qui a une espèce de plaisir à divertir ou même d’être très grand public, avec un sujet comme ça je me suis dit que l’alliance des deux pouvait faire un film assez intéressant et dialectique. Voilà.

Le fait d’avoir joué dans d’autres films évoquant Mai 68, cette période contestataire (« The Dreamers », « Les Amants réguliers ») vous a t-il aidé à appréhender l’état d’esprit de l’époque ?

J’ai joué dans deux films qui sont effectivement des évocations de Mai 68. Une troisième fois, je me suis dit, c’est étrange quand même ! Mais il y avait cette fois une manière très enfantine de parler de Mai 68, pas avec toutes les caractéristiques de cette période.

La vision d’Anne Wiazemsky est plus sur le versant sensuel, celui de Philippe (Garrel) plus existentiel et celui-ci serait comme un film fait par des enfants qui n’auraient pas connu cette époque, et qui se l’imagineraient très joyeuse.

Il y avait aussi quelque chose de très gai je trouve de voir un film avec une grande reconstitution, avec quand même un coté grand spectacle, pour les gens de vingt ans aujourd’hui.

Louis Garrel présente son dernier film, "Le redoutable", réalisé par Michel Hazanavicius, au Festival 2017 du film de Jérusalem. (Crédit : Yam Vigniola)

Louis Garrel présente son dernier film, « Le redoutable », réalisé par Michel Hazanavicius, au Festival 2017 du film de Jérusalem. (Crédit : Yam Vigniola)

C’est une bonne manière de montrer cette période à ceux qui ne la connaissent pas et de faire allusion à cette époque. Le film entier est une évocation. Ce qui structure le film, c’est une histoire d’amour, entre un metteur en scène et une actrice, et comment petit à petit leur relation se détériore.

Autour, ce sont des évocations : évocation de la figure de Jean-Luc Godard, évocation de Mai 68, et tout ça quasiment à la manière d’un « cartoon ». C’est une bonne manière de familiariser les gens à Mai 68, surtout pour ceux qui ne connaissent rien à cette période, ni au cinéma de Godard.

Avec une histoire d’amour, les spectateurs peuvent entrer dans le film.

Dans le film de Michel Hazanavicius, il y a aussi une sorte de jeu dans la mise en scène. On a l’impression au début de voir « La Chinoise », le film qui va justement provoquer cette remise en question chez le réalisateur…

Oui, il y a des re-créations de films de la première période de Godard, quand il a fait des œuvres très distanciées, très joyeuses, où il s’amusait avec la forme cinématographique, où il essayait de trouver une modernité dans la structure des œuvres, et même dans leur forme.

Et donc Michel, qui est un grand formaliste, très graphique, s’est dit : « Tiens, je vais parler de ce sujet-là, avec une forme qui sera comme un hommage aux films que j’ai tant aimés de Godard. »

Y a-t-il des films références, des biopics qui vous ont marqué ? Des acteurs qui vous ont inspiré dans le ton que vous vouliez donner à votre
interprétation ?

Comme dans le film le biopic est mis à distance, je dirais qu’il ne faut pas le voir au premier degré. On s’amuse avec le fait que je ne sois pas Jean-Luc Godard, que je fais semblant de l’être.

Il y a un film que j’ai beaucoup aimé de Todd Haynes sur Bob Dylan, qui était fait un peu dans le même esprit de distanciation et de jeu avec la figure du chanteur. Je me suis dit que c’était une bonne clé pour rentrer dans la fabrication du film.

Quels sont vos meilleurs souvenirs de tournage ?

C’était pendant l’été où on a tourné Mai 68 avec tous les figurants, parce que Michel s’entend très bien avec eux, donc ils avaient très envie de jouer.

Nadav Lapid (Crédit : Wikimedia commons/CC BY SA3.0)

Nadav Lapid (Crédit : Wikimedia commons/CC BY SA3.0)

Comme dans certaines parties du film c’est souvent « un homme seul contre tous », c’était assez drôle de voir des scènes où tous le monde s’engueule dans l’amphithéâtre.

Y a t-il des films israéliens qui vous ont marqué ? Des réalisateurs israéliens avec qui vous aimeriez tourner ?

J’ai vu « Kadosh » d’Amos Gitaï que j’adore, j’aimerais bien tourner avec lui.

Et Nadav Lapid aussi, qui est un cinéaste que j’admire beaucoup.

Quels sont vos prochains projets ?

En ce moment je joue Robespierre dans un film sur la Révolution française, qui s’appelle « Un peuple et son roi », d’un metteur en scène français, Pierre Schoeller.