LONDRES – Heinz Hirschberg avait 13 ans la première fois qu’il a échappé aux nazis. Et le Syrien Ahmed, au patronyme inconnu, avait une dizaine d’années quand il a fui son pays natal.

Quatre-vingt ans séparent ces deux expériences atroces, mais l’UNICEF les a réunies dans une vidéo, côte-à-côte, pour rappeler au monde la cause des réfugiés.

Hirschberg, 92 ans, a changé son nom pour Harry Jacobi en 1948, et est devenu rabbin libéral en Grande-Bretagne. C’est l’Association of Jewish Refugees, dont il a longtemps fait partie, qui l’a sélectionné pour ce film. Aujourd’hui, Ahmed vit en Suède, et dans une triste ironie, n’a pas pu entrer en Grande-Bretagne en novembre dernier pour le tournage de l’UNICEF.

Jacobi explique donc que le film a été tourné dans sa ville natale, à Berlin « et ça m’a donné une bonne excuse pour y retourner, voir des amis et des stolpersteine (des pierres tombales) là où j’ai vécu avec mes parents et mes grands-parents.

L’UNICEF a travaillé avec une agence de création, 180 Asterdam, et avec Smuggler, une société de production, pour trouver Harry et Ahmed.

« Le film est articulé autour d’un récit puissant. Il était donc vital que l’équipe travaille avec deux personnes qui soient disposées à partager des expériences personnelles vraies, au parallèle surprenant, exactement comme l’ont fait Ahmed et Harry », a déclaré un porte-parole de 180 Amsterdam au Times of Israel.

« Ils ont été filmés individuellement, et ont raconté leur histoire dans leurs propres mets. Tristement, ils ont tous deux vécus des expériences similaires, quitter leurs mères, fuir à bord d’un bateau, l’attente déchirante de ce qui va se passer. Les phrases d’Harry et d’Ahmed alternées créent une histoire unique, un rappel poignant de la crise à laquelle font face les enfants réfugiés d’aujourd’hui. »

La similarité des expériences relatées dans le film est marquante, et ce sentiment est renforcé par les scènes de la terreur nazie et celles de la Syrie ravagée par la guerre.

« Les gens hurlaient » raconte Ahmed. Mais ces mots auraient tout aussi bien pu sortir de la bouche de Jacobi.

Ahmed et son frère ont fui la tuerie, et ont dormi dans des rues, des champs et des parcs, avant d’atteindre l’Égypte.

En octobre 1938, Jacobi a fêté sa bar-mitsva – la dernière à avoir eu lieu au Friedenstempel de Berlin avant sa destruction durant la Nuit de Cristal – et en février 1939, il a quitté l’Allemagne pour les Pays-Bas.

Conséquences de la Nuit de Cristal à Magdeburg, en Allemagne, en novembre 1938. (Crédit : Archives fédérales allemandes/WikiCommons)

Conséquences de la Nuit de Cristal à Magdeburg, en Allemagne, en novembre 1938. (Crédit : Archives fédérales allemandes/WikiCommons)

« Mes parents étaient très assimilés » raconte-t-il. Sa bar-mitsva, il la doit à sa grand-mère maternelle, avec qui il allait à la synagogue le Shabbat.

Les parents de Jacobi ont divorcé quand il avait cinq ans. Il vivait avec sa mère et ses grands-parents. La famille habitait au troisième étage d’une grande maison berlinoise, dont le balcon surplombait la rue principale qui mène au stade olympique. L’un de ses premiers souvenirs, c’est Hitler en direction d’une cérémonie d’ouverture durant l’été 1936.

Adolf Hitler pendant les Jeux olympiques de Berlin, en août 1936. (Crédit : capture d'écran YouTube/British Pathé)

Adolf Hitler pendant les Jeux olympiques de Berlin, en août 1936. (Crédit : capture d’écran YouTube/British Pathé)

« L’adulation et la jubilation de la foule étaient oppressantes. Cette impression restera gravée en moi et elle explique comment des gens ordinaires peuvent se laisser emporter par une frénésie dénuée de sens », explique Jacobi.

« Mon père avait l’habitude de dire ‘je me suis battu pour le Front de l’Est durant la Première Guerre mondiale, j’ai la Croix de Fer, ils ne me toucheront pas’. La vérité, c’est qu’il était davantage fier d’être allemand que d’être juif ».

Mais son père faisait partie des 10 000 hommes juifs rassemblés et envoyé à Sahsenhausen, un camp de concentration durant la nuit de Cristal, et à sa libération, 3 semaines plus tard, il avait l’air d’avoir 70 ans, alors qu’il n’en n’avait que 50 ».

L’oncle de Jacobi avait eu un pressentiment et avait quitté Berlin en 1934 pour Amsterdam.

« Mon oncle m’a sauvé la vie », dit-il, en demandant les autorisations pour que le jeune garçon entre en Pologne.

Durant les deux mois qui ont suivi son arrivée en Hollande, l’adolescent juif a séjourné dans un camp de réfugiés, « où les conditions étaient tellement mauvaises que j’ai failli mourir de la diphtérie ».

La communauté juive locale a fini par transférer les jeunes réfugiés vers un orphelinat d’Amsterdam, où Heinz a fini sa scolarité dans une école de l’ORT, jusqu’en mai 1940, quand les nazis ont envahi les Pays-Bas, et qu’il fallait à nouveau s’enfuir.

« Cinq jours après l’invasion », se souvient Jacobi, « une femme non-juive [Geertruida Wijsmuller-Meijer qui a été par la suite honorée par Yad Vashem] a loué des bus et a pris tous les enfants vers le port néerlandais de IJuiden. Elle a convaincu le capitaine d’un cargo de 8 000 tonnes de nous prendre à bord et de partir. Deux heures après avoir embarqué, le néerlandais a capitulé face aux nazis. »

Il aura fallu cinq jours pour que les enfants atteignent Liverpool, à nouveau réfugiés. Dans le film de l’UNICEF, Jacobi raconte comment « des avions volaient au-dessus de nos têtes et frappaient notre bateau. J’ai plongé et je me suis caché sous un canot. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. »

À côté de lui, Ahmed raconte « Puis, des hommes [des passeurs] sont venu et nous ont amené sur un petit bateau, prévu pour deux ou trois personnes. Mais nous étions 12. Le bateau pouvait chavirer à tout moment. Il faisait noir. Je ne trouvais mon frère. J’ai commencé à hurler ‘Bashar, Bashar’. »

Des enfants réfugiés jouent près d'une tente où figure le slogan " nous voulons aller en Allemagne,dans un camp de réfugiés Idomeni, le 1 mai 2016. (Crédit : Gili Yaari/Flash90)

Des enfants réfugiés jouent près d’une tente où figure le slogan  » nous voulons aller en Allemagne,dans un camp de réfugiés Idomeni, le 1 mai 2016. (Crédit : Gili Yaari/Flash90)

Après 10 jours en mer, Ahmed est finalement arrivé en Suède, où son grand frère l’attendait. C’est ce frère et sa femme qui l’ont accompagné sur le tournage de la vidéo de l’UNICEF.

Des réfugiés sur un canot attendent d'être secourus, le 24 mais 2016. (Crédit : AFP PHOTO/Gabriel Bouys)

Des réfugiés sur un canot attendent d’être secourus, le 24 mais 2016. (Crédit : AFP PHOTO/Gabriel Bouys)

À la fin du film, Ahmed, bien trop sage pour son âge, se tourne vers Jacobi et ils échangent un regard complice qui fait frissonner.

C’est un regard qui signifie : « Je sais exactement de quoi tu parles, je l’ai vécu aussi ».

Et c’est d’autant plus poignant car c’est très probablement la première fois que le jeune Syrien rencontre un juif, sans même parler du fait qu’ils s’assoient côte-à-côte pour partager une expérience commune.

Jacobi sait ce que c’est que la haine.

« J’ai commencé à haïr les Allemands dès la fin de la guerre », raconte-t-il. « Aucun d’entre eux n’admettaient la culpabilité ni ne reconnaissaient les faits. Mais en 1958, j’ai décidé d’y retourner et je me suis réconcilié, comme me l’a enseigné mon maître [Rabbi] Leo Baeck. »

À 92 ans, deux de ses enfants ont été ordonnés rabbins libéraux [Margaret et Richard]. Rabbi Jacobi s’amuse à imaginer ce que ses parents auraient pensé de la tournure qu’a pris sa vie. Mais avec Ahmed, ils sont arrivés à la même conclusion.

« J’ai eu beaucoup de chance », disent-ils.