En 2012, les déboires commencent pour un soldat éthiopien-israélien, né en Israël –
« Yitzhak ».

À l’époque, il n’était pas en contact avec son père ; sa mère était décédée ; et il partageait un logement social avec sa sœur, qui avait rejoint le judaïsme ultra-orthodoxe.

Néanmoins, il voulait servir dans l’armée.

Après plusieurs mois dans le commandement Sud, son aide financière de l’armée – contribution au loyer, à la nourriture et aux autres nécessités – a cessé d’affluer, manifestement pour des raisons de paperasse mal remplie.

Frustré et subordonné à un sergent de carrière démontrant peu d’intérêt pour sa situation, Yitzhak quitte la base et pour ne plus revenir.

Les 21 premiers jours suivant son absence, il est considéré comme « absent sans permission officielle ». Ensuite, il devient déserteur aux yeux de l’armée. Et, peu de temps après, la police militaire fait irruption à son domicile pour l’arrêter.

Yitzhak est condamné à 40 jours de prison militaire – connue en hébreu sous le nom de Kele Arba – située dans le camp de police militaire de Tzrifin.

Pendant ce temps, l’armée ne lui verse pas d’aide financière, alias « tash », et, pire, les autres détenus accusent le timide soldat d’être un informateur pour le compte de la police.

Il se retrouve dans l’isoloir et est régulièrement battu. A sa libération et à son retour à la base militaire, il est criblé de dettes. Il se tourne vers les usuriers et des amis, puis, de nouveau, se fait porter disparu.

Cette fois-ci, lorsque la police se présente pour le ramener en prison, en août 2013, il se réfugie dans un coin du troisième étage du balcon de son appartement et, dans des circonstances quelque peu ambiguës, s’écrase au sol.

En convalescence à l’hôpital pour multiples fractures et deux heures d’opération, la police militaire revient, le met dans un fauteuil roulant, les poignets enchaînés aux accoudoirs, et le fait rouler jusqu’à la garde à vue.

En fin de compte, Cpt. (res. ) Avtamo Yosef et un autre officier éthiopien-israélien de l’armée de l’air interviennent. Yossef, un ancien parachutiste, fondateur d’une ONG d’aide aux soldats éthiopiens-israéliens, témoigne au nom d’Yitzhak et réussit à établir un précédent : Yitzhak ne reçoit aucune peine d’emprisonnement.

Au lieu de cela, on lui accorde un congé de maladie d’une année et il espère reprendre le service en septembre 2014.

Cette histoire, relayée par Yossef et arrivée aux oreilles de la députée Penina Tamanu-Shata (Yesh Atid), est un exemple quelque peu extrême.

Mais les données réelles concernant le service des soldats de Tsahal, masculins et féminins, de la communauté éthiopienne sont aussi sombres, et ce depuis un certain temps.

Parmi les 130 000 Israéliens éthiopiens (ou plus), la motivation de servir dans l’armée israélienne est élevée, avec 89 % des adolescents et 62 % des adolescentes portant l’uniforme.

Mais, chose étrange, un soldat éthiopien sur quatre ne termine pas son service. Souvent, suite à la désertion ou à un cycle continu d’incarcération.

En effet, un soldat éthiopien sur trois purge des peines de prison pendant son service, un chiffre qui permet d’expliquer pourquoi les membres de la communauté, représentant 3 % de la population militaire, constituent 13 % de sa population carcérale.

Cette situation, qui, comme l’a exprimé Tamanu-Shata devant la Knesset, revient « tout simplement à créer une usine de criminels », a engendré tout une série de changements au sein de l’armée.

Désormais, l’armée entretient un centre d’appels 24h/24 en hébreu et en amharique pour les soldats, les adolescents et les parents.

Elle a simplifié le processus de demande de subventions, se contentant de la recommandation d’un officier et d’un sous-officier, sans exiger la foule de déclarations bancaires autrefois nécessaires.

Elle a ordonné des visites annuelles à domicile des commandants directs, au plus tard huit semaines après l’enrôlement du soldat. Elle a retiré plusieurs obstacles sur la voie du cours de formation d’officiers.

Elle continue d’offrir aux parents un aperçu de la vie militaire, les invitant par petits groupes à une journée dans une base, leur faisant revêtir d’uniforme, leur permettant de participer à des séances de tirs, de manger à la salle à manger, et de faire l’expérience, même brève, de la nature des ordres militaires.

Elle a accordé aux soldats éthiopiens des vacances pour la fête du Sigd [inédit pour une institution nationale]. Et elle offre des cours de conseils de carrière aux soldats en fin de service. « Mais le défi majeur est la préparation au service militaire », déclare le lieutenant Hila Halpern.

Pour Halpern, enceinte de six mois et donc habillée en civil, l’origine du malaise réside dans les résultats des tests, qui sont faibles et conduisent à des affections de second plan, qui, à leur tour, engendrent insatisfaction, aliénation et désertion. Les tests psychotechniques, dit-elle, « ne reflètent pas les qualités de ces enfants. »

Selon elle, les examens standards, « occidentaux », sont des barèmes inappropriés pour les Ethiopiens, même nés et élevés en Israël.

Leurs faibles résultats les cantonnent à des positions subalternes de chauffeurs et d’employés. « Sans l’ombre d’un doute », ajoute-t-elle, le taux de désertion est plus élevé dans ces catégories.

Par conséquent, pendant l’année écoulée, l’armée a mobilisé les Ethiopiens ayant échoué à leurs examens, plusieurs semaines avant les recrues non éthiopiennes, pour leur proposer plusieurs cours : amélioration de leurs compétences en hébreu, préparation à servir dans les unités de terrain, et, le plus important, la possibilité de modifier leurs résultats d’évaluation.

Un cours, Amir, ouvert aux hommes et aux femmes, « propose des évaluations cognitives qui testent la capacité d’apprentissage des soldats », précise Halpern.

La méthode Feuerstein, ajoute-t-elle, permet à l’armé d’affecter des soldats à des postes dans l’armée de l’air et dans le renseignement militaire, auxquels ils n’auraient pas eu accès en fonction de leurs résultats.

Pour elle, ce pas en avant n’est pas « simplement une mission militaire, mais un problème national ».

« Tant que l’armée ne digérera pas [le fait] qu’il y a du racisme dans la société israélienne, et qu’il dégouline dans l’armée, la situation ne s’améliorera pas », assure-t-elle.