Plusieurs centaines de manifestants se sont rassemblées lundi à Tel Aviv pour demander au gouvernement de reconnaître les enlèvements de masse présumés de l’affaire dite des enfants yéménites il y a près de 70 ans. Plusieurs députés étaient présents à la manifestation.

Les manifestants ont bloqué la circulation sur l’artère Kaplan de la ville, brandissant des panneaux avec des photographies et les noms des enfants disparus et de leurs parents, tout en scandant « reconnaissance, guérison, justice ! »

Certains demandaient à ce que le gouvernement publie les documents d’adoption qui sont encore classifiés dans ses archives, et d’autres appelaient au pardon posthume pour le rabbin Uzi Meshulam, mort en prison en 2013. Il avait dirigé un mouvement de protestation contre les enlèvements présumés, qui s’était terminé par une violente confrontation contre la police en 1994. L’un de ses fidèles était mort.

La perturbation du trafic, qui a duré une demi-heure, a été tolérée par la police, qui redirigeait les véhicules vers d’autres voies.

Depuis les années 1950, plus de 1 000 familles, majoritairement des immigrants du Yémen, mais aussi des dizaines venues des Balkans, d’Afrique du Nord, et d’autres pays du Moyen Orient, ont affirmé que leurs enfants avaient été systématiquement enlevés dans les hôpitaux israéliens et placés à l’adoption, parfois même à l’étranger.

Une soldate avec un panneau "Cher fils, maman attend de voir" pendant une manifestation de centaines d'Israéliens pour la reconnaissance gouvernementale de l'affaire des enfants yéménites, à Tel Aviv, le 25 septembre 2017. (Crédit : Times of Israël)

Une soldate avec un panneau « Cher fils, maman attend de voir » pendant une manifestation de centaines d’Israéliens pour la reconnaissance gouvernementale de l’affaire des enfants yéménites, à Tel Aviv, le 25 septembre 2017. (Crédit : Times of Israël)

Cette affaire, contestée par les universitaires et réfutée par trois commissions publiques qui ont examiné le dossier et conclu que la plupart des enfants étaient en fait morts, ne cesse de refaire surface en Israël, notamment parce que la plupart des familles n’ont pas eu accès au corps de leur enfant, ni n’ont été informé de leurs funérailles.

De plus, les certificats de décès sont truffés d’erreur, et la plupart des enfants disparus ont été convoqués pour faire leur service militaire 18 ans après leur mort présumée. Dans certains cas, des enfants adoptés ont aussi pu confirmer, par des tests ADN, qu’ils étaient les enfants de familles yéménites à qui on avait dit qu’ils étaient morts.

En décembre dernier, les archives de l’Etat ont déclassifié 400 000 documents sur l’affaire, mais la controverse est loin d’être résolue, puisque les familles ont rejeté les conclusions successives des commissions d’enquête officielles de la Knesset, et que des associations représentant les familles continuent de demander d’autres enquêtes. Les informations sur les adoptions restent classifiées, conformément aux lois à toute épreuve sur l’adoption.

Nurit Koren, députée du Likud qui a mené une grande partie des efforts pour faire déclassifier les documents, et dont des membres de la famille ont disparu, a été huée par les manifestants quand elle s’est adressée à la foule lundi, pour leur assurer que le gouvernement reconnaissait les enlèvements.

Elle a souligné que le gouvernement avait déclassifié les documents, avait mis en place une commission spéciale de la Knesset qu’elle préside sur l’affaire – mais qui n’a pas le statut officiel de commission d’enquête parlementaire – et qu’elle avait présenté un projet de loi, adopté en lecture préliminaire, pour que l’Etat rouvre les tombes présumées des enfants pour réaliser des tests ADN.

Les propos de Koren ont été ponctués de huées fréquentes.

La députée Nurit Koren (Likud) pendant une conférence sur l'affaire des enfants yéménites à la Knesset, le 21 juin 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

La députée Nurit Koren (Likud) pendant une conférence sur l’affaire des enfants yéménites à la Knesset, le 21 juin 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Isaac Herzog, chef de l’opposition, Yossi Yonah, député de l’Union sioniste, et Dov Khenin, député de la Liste arabe unie, étaient présents à la manifestation. Avi Gabbay, le chef du Parti travailliste, avait exprimé son soutien dans un communiqué publié avant le débit de celle-ci.

Assise en marge de la manifestation, Shoshanna Nachshon (autrefois Hashen), 88 ans, en foulard coloré, chemise blanche et jupe noire, s’appuyait sur sa canne. Elle était déjà mère d’un enfant et était enceinte d’un autre quand elle est arrivée en Israël en 1949. Les deux enfants lui ont été pris, séparément, et les autorités lui ont dit qu’ils étaient morts. Elle n’a jamais revu leurs corps.

« J’ai crié ‘où est l’enfant, où est l’enfant ?’ », raconte cette vieille dame, soixante-dix ans après, en décrivant comment son fils aîné avait été emmené dans un hôpital à leur arrivée en Israël. « Il était en bonne santé. Il n’était pas malade ! » Elle attrape son poignet pour décrire comment les médecins l’ont forcée à signer des papiers en hébreu qu’elle ne pouvait pas lire. Elle s’adoucit ensuite en racontant sa naissance, la nuit : « c’était un bel enfant. »

Shoshanna Nachshon (Crédit : capture d'écran YouTube)

Shoshanna Nachshon (Crédit : capture d’écran YouTube)

« Les gens disent qu’il y a des fichiers classifiés. Je veux qu’ils les ouvrent », a dit Nachshon.

Sa fille Rachel a ensuite dit au Times of Israël qu’un ami, qui travaillait au ministère de l’Intérieur, avait trouvé des documents liant l’un des enfants à une adoption dans une famille du New Jersey, mais ils n’ont aucun moyen de confirmer cela, a-t-elle précisé.

Certaines théories omniprésentes, et pas du tout confirmées, continuent de circuler pendant la manifestation. « La prochaine fois, nous serons devant la WIZO ! », a crié un homme, accusant l’association caritative d’avoir dirigé des orphelinats à l’époque où les enfants ont disparu.

C’est la communauté ultra-orthodoxe qui a fait ça, a dit une femme à un homme ultra-orthodoxe barbu en vélo, faisant référence aux accusations – non prouvées – qui affirment que des organisations ultra-orthodoxes ont placé des enfants à l’adoption à l’étranger pour les protéger de l’influence laïque en Israël.

Plusieurs Juifs yéménites de première et deuxième générations ont raconté leur histoire à la foule, notamment une femme qui a raconté que son mari avait ouvert la tombe où son frère aurait été enterré, pour n’y trouver que des rouleaux de Torah.

Un homme distribuait des tracts demandant un soutien financier pour les recherches sur les enfants disparus, et certains manifestants rappelaient la période des grandes fêtes avec des panneaux parlant de « grand pardon » et en chantant la liturgie traditionnelle de Yom Kippour.

Certains panneaux étaient plus personnels : « 64 ans, et j’y crois et j’attends ! ».