Après la démission surprise la semaine dernière du Premier ministre libanais Saad Hariri soutenu par les Saoudiens, et le discours de plus en plus belliqueux envers le Hezbollah de la part de Ryad, un ancien allié silencieux de l’opposition d’Israël au groupe terroriste soutenu par l’Iran arrive sur le devant de la scène.

L’Arabie Saoudite voit depuis longtemps Téhéran, et son allié du Hezbollah, comme un ennemi au Moyen-Orient, dans la course à l’hégémonie régionale et à l’influence mondiale. Les Etats-Unis, qui jouaient auparavant un rôle plus actif dans le combat contre l’Iran, ont réduit leur implication dans la région.

Parallèlement, le prince saoudien Mohammed ben Salmane, qui a été nommé ministre de la Défense (le plus jeune du monde, à 32 ans) et assistant du Premier ministre plus tôt cette année, essaie de se faire un nom. Cette tactique n’a pas bien fonctionné pour le moment, a déclaré Eldad Shabit, un ancien officiel de haut rang à la fois du Renseignement militaire de Tsahal que du Bureau du Premier ministre.

« Salmane veut réussir maintenant. Je dirais même qu’il cherche désespérément à réussir »

L’une des premières manœuvres du prince héritier à son arrivée en fonction a été d’essayer de forcer le Qatar à rentrer dans le rang avec les autres états sunnites pragmatiques à travers une interdiction de voyager et une fermeture de frontière. Mais le Qatar s’est montré obstiné.

« Au Qatar, malgré les énormes efforts de [l’Arabie Saoudite], ils n’ont pas pu obtenir une victoire décisive », a déclaré Shavit, qui travaille maintenant pour le think tank de l’Institut pour les Etudes en Sécurité intérieure à Tel Aviv.

La guerre civile continue au Yémen – un conflit par procuration entre l’Iran et l’Arabie Saoudite – »ressemble également à un échec » pour le royaume, tout comme les conflits en Libye et en Syrie, a déclaré Ofer Zalzberg, un analyste pour le think tank International Crisis Group basé à Jérusalem.

« Salmane veut réussir maintenant. Je dirais même qu’il cherche désespérément à réussir », a dit Zalzberg au Times of Israël dimanche.

« Alors maintenant, ils vont au Liban pour voir qui commande », a dit Shavit.

Saad Hariri, le 14 février 2013. (Crédit : capture d’écran Youtube/mtvlebanon)

Mais l’Arabie Saoudite n’a pas forcément intérêt à entrer en conflit direct avec le Hezbollah ou l’Iran.

« L’Arabie Saoudite n’a pas la capacité de défier militairement l’Iran et doit prendre en compte la menace d’une riposte iranienne sur son sol, a écrit Robert Malley, vice-président pour la politique du Groupe de Crise Internationale et ancien coordinateur de la Maison Blanche pour le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et la région du Golfe, dans un article pour The Atlantic la semaine dernière.

Besoin d’aide pour combattre l’Iran

Dans un éditorial de la semaine dernière, l’ancien ambassadeur américain en Israël Dan Shapiro a expliqué que l’Arabie Saoudite essaie d’entraîner Israël dans le combat et d’affaiblir le Hezbollah soutenu par l’Iran pour que Ryad puisse le remplacer par son propre allié.

« Il est plausible que les Saoudiens essaient de créer un contexte pour contester, d’une autre façon, la place de l’Iran au Liban : une guerre entre Israël et le Hezbollah », a écrit Shapiro dans Haaretz.

Vendredi, le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah a fait une déclaration similaire, affirmant, dans un discours, qu’il a obtenu des renseignements que « l’Arabie Saoudite a demandé à Israël de frapper le Liban » et a même offert des « dizaines de milliards de dollars » en échange. Pourtant, Nasrallah a affirmé qu’Israël ne voulait pas procéder de la sorte.

Des partisans du groupe terroriste chiite libanais Hezbollah regardent un discours télévisé de son dirigeant, Hassan Nasrallah, à Insar, au sud du Liban, le 6 mars 2016. (Crédit : AFP/Mahmoud Zayyat)

Shavit et Zalzberg ont noté que la logique derrière ces affirmations est claire : l’Arabie Saoudite et Israël partagent un ennemi dans le Hezbollah, et Tsahal est spécialement entraîné pour combattre le groupe terroriste.

« Certains en Arabie Saoudite voudraient voir Israël pulvériser le Hezbollah », a dit Zalzberg.

En effet, Ryad et Jérusalem agissent déjà – en parallèle, pour ne pas dire en coopération – aux Etats-Unis afin de faire adopter plus de sanctions contre le Hezbollah, et dans l’Union européenne pour ne plus discerner les ailes militaires des ailes politiques du groupe terroriste.

Israël cherche également à renforcer ses liens dans les états du Golfe, un effort qui serait facilité en combattant ouvertement aux côtés de l’Arabie Saoudite contre l’ennemi iranien.

Le hic, selon Zalzberg, Shavit et d’autres analystes, c’est que ce n’est pas dans l’intérêt d’Israël de lancer une guerre contre le Hezbollah. Il n’y a pas d’informations indiquant que Tsahal se préparerait à un conflit, par exemple par une mobilisation massive de réservistes en direction du nord.

« Netanyahu n’est pas intéressé pour entrer dans un conflit majeur avec le Hezbollah »

La raison n’a rien à voir avec la nature pacifique de l’Etat juif ou de sa compassion envers les civils libanais victimes dans les combats. Cela provient plutôt du fait qu’une troisième guerre du Liban serait désastreuse pour Israël, en termes de pertes civiles, pour l’économie et, potentiellement, pour la position internationale d’Israël.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu « n’est pas intéressé à entrer dans un conflit majeur avec le Hezbollah », a déclaré Zalzberg.

La guerre, c’est l’enfer

Selon des évaluations israéliennes, le groupe terroriste soutenu par l’Iran dispose d’un arsenal de 100 000 à 150 000 missiles de courte, moyenne et longue portée, soit dix fois plus que pendant la Guerre de Liban en 2006, ce qui pourrait provoquer une pluie de roquettes sur le nord et le centre d’Israël, à un rythme de plus de 1 000 roquettes par jour.

Une des batteries du Dôme de fer (Crédit : Flash 90)

Bien sûr, Tsahal travaille à contrecarrer cette menace depuis les 11 années après la précédente guerre, avec la mise en place d’un système de défense à plusieurs strates, mais l’armée prévient pourtant que malgré la technologie avancée de ses capacités d’interception, ils ne peuvent pas offrir un « couvercle hermétique » de protection.

En outre, le ministre de la Défense Avidgor Liberman a déclaré le mois dernier qu’une future guerre avec le Hezbollah ne serait probablement pas une guerre contre le Liban, mais une guerre contre le Liban, la Syrie et Gaza, puisque l’organisation terroriste pourrait fédérer d’autres groupes soutenus par l’Iran, y compris le Hamas, pour combattre à ses côtés dans ces zones.

L’année dernière, l’armée israélienne a estimé qu’en cas de guerre totale, des centaines de civils israéliens seraient tués, dépassant de loin les 50 civils tués pendant la Deuxième Guerre du Liban et les six morts pendant la guerre avec Gaza en 2014.

Les soldats évacuent un camarade blessé au cours de la seconde guerre du Liban, le 24 juillet 2006, (Crédit : Haim Azoulay / Flash 90)

Mais aussi terrible qu’une guerre puisse être pour Israël, le Hezbollah subirait des pertes bien plus importantes, lui portant potentiellement un coup dur, même si cela prendrait du temps.

« Israël est capable de frapper, mais le Hezbollah est en mesure d’encaisser ces coups, ce qui signifie que n’importe quelle opération israélienne de grande ampleur risque de ne pas aboutir à une situation très décisive », a écrit Malley, le vice président du Groupe de Crise International.

Pourtant, une fois la poussière retombée, Israël ne serait pas plus proche d’une paix durable avec son voisin du nord, pour ne pas dire encore plus éloigné, selon James Zogby, qui a fondé l’Institut Arabe Américain et qui est le directeur général de Services de Recherche Zogby.

Zogby, dont la recherche se focalise sur l’opinion publique dans le monde arabe, a noté qu’Israël a déjà combattu deux guerres totales au Liban – en 1982 et 2006 – avec un nombre significatif d’opérations militaires, sans aucun élément qui semble indiquer une réconciliation à long terme.

Les soldats israéliens couvrent leurs oreilles alors qu’ils tirent des obus d’artillerie dans le sud du Liban depuis l’extérieur de Kiryat Shmona, dans le nord d’Israël au cours de la seconde guerre du Liban, le 22 juillet, 2006. (Crédit : Pierre Terdjman / Flash90)

En outre, au niveau de la realpolitik, Israël aurait besoin d’un « justificatif » pouvant démontrer à ses propres citoyens et à la communauté internationale qu’il n’avait pas d’autre option que d’entrer dans une guerre certainement sanglante. Cela n’empêcherait pas totalement une frappe préventive inspirée par l’Arabie Saoudite.

« Même si cela fait sens stratégiquement, cela n’aurait pas nécessairement de sens électoralement », a déclaré Zalzberg. « La guerre serait tellement désastreuse qu’elle aurait des conséquences électorales, même si elle était bien gérée. »

Le Hezbollah ne semble pas non plus se préparer à la guerre.

« Personne ne peut totalement rejeter la possibilité d’une guerre », a déclaré Nasrallah vendredi. « Pourtant, nous disons que c’est improbable. »

Cela ne veut pas dire qu’une guerre n’aura pas lieu même si elle n’est pas dans l’intérêt immédiat d’Israël ou du Hezbollah. Mais, après tout, la volonté d’en découdre n’est pas une condition nécessaire au conflit.

La guerre entre les guerres

Pour l’instant, la seule guerre qu’Israël veut mener contre le Hezbollah est celle qu’il mène depuis les 11 dernières années, depuis la guerre du Liban : c’est ce que les officiels israéliens de la sécurité décrivent comme « la guerre entre les guerres ».

Il s’agit d’une référence aux opérations en cours – le bombardement de livraisons de missiles avancés, par exemple – qu’Israël mène contre le Hezbollah pour le décourager, ou au moins, l’empêcher d’obtenir des armes sophistiquées.

« Le défi actuel d’Israël est de savoir comment répondre à l’enracinement et à l’expansion de la présence iranienne en Syrie de manière globale, et le long de la frontière en particulier »

Cette stratégie est peut-être plus clairement observée non pas au Liban, mais en Syrie, où l’armée israélienne a mené de nombreuses frappes aériennes contre le Hezbollah. Les responsables de la défense et de la diplomatie travaillent également avec leurs homologues russes et anglais, qui négocient un accord de cessez-le-feu dans le sud de la Syrie, afin de s’assurer que les milices soutenues par l’Iran, y compris le Hezbollah, restent à distance de la frontière.

« Le défi actuel d’Israël est de savoir comment répondre à l’implantation et à l’expansion de la présence iranienne en Syrie de manière globale, et le long de la frontière en particulier », a déclaré Shavit.

Lundi, on a annoncé qu’un accord de cessez-le-feu a permis à des milices chiites de s’approcher à 5 kilomètres de la frontière israélienne, ce qui a poussé Netanyahu à affirmer qu’Israël continuera à agir « en accord avec nos besoins sécuritaires« .

Comme autre exemple du type de cible qu’Israël a dans sa ligne de mire, Zalzberg a mentionné les usines souterraines de missiles que le Hezbollah construirait au Liban. Selon l’analyste, le groupe terroriste a cessé de travailler à cause devant les menaces israéliennes.

Un missile balistique Fateh-110 pendant une parade militaire iranienne de 2012. (Crédit : military.ir/Wikimedia Commons)

« En Israël, la vision dominante est que l’on peut se permettre de se débarrasser de telles infrastructures même si les constructions devaient reprendre, parce que n’importe quelle riposte du Hezbollah à une frappe de ce genre serait probablement très localisée, sans risquer d’entraîner une guerre de pleine ampleur », a écrit Zalzberg dans une analyse pour le Groupe Crise vendredi.

Mais la guerre entre les guerres d’Israël avec le Hezbollah n’est pas sans risque, et un mauvais calcul pourrait provoquer une réponse plus violente que prévue.

Le mois dernier, par exemple, Israël a détruit un tunnel d’attaque du Jihad Islamique qui entrait dans le territoire israélien de Gaza, dans le cadre de sa guerre entre les guerres avec les groupes terroristes dans la bande de Gaza. Lors de l’opération, au moins 12 terroristes ont été tués, y compris deux commandants. Si l’armée a déclaré ne pas regretter leur mort, elle a également souligné que le but spécifique de l’opération était la démolition du tunnel, et non la mort des terroristes.

Deux semaines plus tard, l’armée israélienne est encore en alerte maximale dans le sud d’Israël, avec la crainte que le Jihad islamique palestinien puisse mettre en pratique ses menaces de venger ses membres décédés.

« Les dynamiques de dissuasion conduisent à l’escalade », a noté Zalzberg, qui travaille comme chercheur et analyste pour le Moyen Orient depuis des décennies.

C’est tout particulièrement vrai alors que le Moyen-Orient s’échauffe en général, augmentant le potentiel d’une situation qui partirait hors de contrôle.

« Les dynamiques de dissuasion conduisent à l’escalade »

Dans la guerre entre Israël et le Hezbollah, il y a « certains, dans la région, qui mettraient bien de l’huile sur le feu », a poursuivi Zalzberg.

Pourtant, a-t-il souligné, cela ne change pas la volonté générale, à la fois d’Israël et du Hezbollah, d’éviter, ou du moins de retarder, une guerre de grande échelle.

Zalzberg a également contredit l’affirmation formulée par de nombreux politiciens et militaires israéliens, stipulant que la guerre avec l’allié iranien n’était pas « hypothétique, mais une question de temps ». La logique derrière cette notion d’inévitabilité est que les deux parties ont des différences irréconciliables : la raison d’être du Hezbollah est la destruction de l’état juif et Israël n’a pas vraiment envie d’être détruit.

Cependant, Zalzberg a noté des précédents historiques où deux forces diamétralement opposées ne sont pas allées jusqu’à la guerre, à savoir les Etats-Unis et l’ancienne Union Soviétique.

« La Guerre froide n’a jamais vraiment été une guerre chaude », a-t-il déclaré. « Israël et le Hezbollah peuvent repousser les choses pendant très longtemps ».