Arriver à Washington pour la conférence de l’AIPAC, dans le contexte du discours du Premier ministre Benjamin Netanyahu devant le Congrès ce mardi, s’apparente à regarder au loin deux trains se foncer dessus en étant incapable de les arrêter.

Ces forces contradictoires entrent en collision avec violence et insistance. Les efforts visant à prévenir le choc ont échoué. Alors, tout ce qu’il reste à faire, c’est regarder la catastrophe se produire, puis réparer les dégâts.

Les prédictions malheureuses que l’on peut entendre de la part de certaines des personnes les plus étroitement impliquées dans le partenariat américano-israélien sont absolument inédites et sans précédent.

Quel mal peut bien faire le discours de Netanyahu aux liens qui unissent les Etats-Unis et Israël ? J’ai posé la question à l’un de ces activistes. Sa réponse était amère : « Eh bien, il ne s’agit que de décennies de relations bipartites minutieusement construites qui sont réduites en morceaux. »

Le Premier ministre a créé une situation lamentable, dans laquelle même son discours à l’AIPAC, la veille de son discours de mardi au Congrès, devient quelque peu problématique.

Que les parlementaires américains doivent choisir entre leur président et le Premier ministre israélien ne suffisait pas, comme l’observait ce week-end le vétéran de l’administration Dennis Ross.

Non : désormais, ce sont aussi les 16 000 spectateurs de l’AIPAC, majoritairement juifs, qui en ovationnant Netanyahu, seront perçus par certains critiques comme défiant la Maison Blanche, même si beaucoup de ces 16 000 participants n’ont aucune envie de choisir un camp.

Un autre activiste m’affirme : Netanyahu a manipulé cette confrontation avec une grande ineptie.

Le Premier ministre continue à se mettre à dos les dirigeants internationaux : Nicolas Sarkozy, François Hollande, Joe Biden et la liste n’est pas exhaustive. Il exacerbe aussi les problèmes que rencontrent les communautés juives – et notamment celles de l’Europe, qu’il a appelées à immigrer en masse en Israël.

« Forcer les ayatollahs à abandonner la bombe n’était pas irréaliste hier et n’est pas irréaliste aujourd’hui, s’il est clair pour eux que leur quête d’armes nucléaires mettrait en danger la survie même de leur régime. Ce choix difficile ne leur a pas été formulé. C’est le coeur de l’échec des négociateurs. »

Il y a une bonne part de vérité dans ces critiques. Il y a une grande part de vérité, aussi, dans les critiques formulées par les Israéliens contre ce voyage et cette insulte faite de sang froid au président Barack Obama : il s’agirait d’une manœuvre électorale calculée, visant à renforcer le soutien des électeurs de droite à un Netanyahu apparemment bien accroché à son poste, pour les empêcher de lui faire défection en faveur de partis rivaux et donc de lui empêcher une victoire le 17 mars.

Sans aucun doute, ce sont des manoeuvres politiques qui ont vu le cabinet du Premier ministre diffuser un court clip de Netanyahu « écrivant son discours » diffusé sur la Deuxième chaîne, ou prendre la décision assez cynique de filmer le Premier ministre devant le mur Occidental avant son voyage, utilisant ainsi le lieu le plus saint du judaïsme pour faire sa promotion.

Mais, outre l’inquiétude et le cynisme, il y a un autre aspect important du voyage du Premier ministre à Washington DC qu’il convient de garder à l’esprit : la communauté internationale, emmenée par les États-Unis, a mis en échec Israël, en même temps qu’elle-même, dans sa gestion de l’Iran lorgnant sur les armes nucléaires.

La défaite est sur le point d’être consommée par les anciens vainqueurs. Et Netanyahu a bien essayé désespérément de mettre en garde contre ce malheureux cours des événements.

Des responsables de l’administration qui ont souhaité rester anonymes ont donné un briefing ce vendredi au cours duquel ils auraient critiqué Netanyahu qui, bien qu’ayant abondamment critiqué les négociations, n’a jamais suggéré d’alternatives pour un accord avec l’Iran. En effet, de nombreux articles de presse relatifs au litige Obama-Netanyahu ont catégoriquement affirmé que le Premier ministre s’oppose par principe à chaque accord diplomatique avec Téhéran.

En vérité, pourtant, Netanyahu a souligné sans relâche qu’un bon accord serait un accord qui empêcherait l’Iran de fabriquer la bombe et qu’il serait infiniment préférable à l’action militaire.

Il a fait campagne de manière constante pour un accord qui démantèlerait l’infrastructure nucléaire militaire iranienne, tout en soulignant qu’un pays riche en énergie comme l’Iran n’a pas besoin d’un programme nucléaire, même aussi « pacifique » qu’on ne le prétend et que l’Iran a maintes fois trompé son monde à propos de ce programme, et qu’il continuera très certainement à mentir, manipuler et dissimuler jusqu’à obtenir la bombe si on ne se met pas en travers de son chemin.

Netanyahu a été l’un des premiers à soutenir le régime des sanctions très efficace qui a permis de forcer l’Iran à s’asseoir à la table des négociations.

Sa récente rhétorique, de plus en plus désemparée, est la conséquence de sa prise de conscience horrifiée à l’idée que les négociateurs P5 + 1, « lâchent du lest » comme il l’a dit dans son discours à l’ONU en 2013.

L’accord « alternatif » de Netanyahu consistait à demander à l’Iran de reconnaître sa volonté de se doter d’armes nucléaires, puis de lui demander de démanteler tous les processus qui pourraient lui donner la bombe.

Une application concertée du régime de sanctions pourrait atteindre un tel résultat : il en a été et en demeure convaincu. Mais les négociateurs dirigés par les Etats-Unis n’ont pas réussi à poursuivre cet objectif avec une résolution suffisante ; et le prix à payer peut être terrible pour Israël, pour d’autres Etats menacés dans la région et pour le reste du monde libre.

Le contre-argument des États-Unis est que Netanyahu n’est pas réaliste : l’accord qu’il prévoyait n’aurait jamais pu être conclu, l’Iran n’aurait rien concédé et la coalition internationale contre l’Iran se serait effondrée.

Et il n’y a aucun doute qu’un Netanyahu faisant la leçon à Obama en public lors d’une réunion américaine comme aujourd’hui, ne voulant pas le gel de la construction dans les implantations comme hier, s’aliénant les dirigeants européens, et ignorant les ouvertures de paix arabes, a souvent porté atteinte à sa propre mission, qu’il décrivait pourtant comme centrale et qui vise à contrecarrer l’Iran.

La situation s’est inversée. Alors que l’administration Obama boycottera Netanyahu cette semaine, le secrétaire d’État John Kerry négociera sérieusement avec le poli ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif.

L’allié le plus important d’Israël caresse l’espoir d’assister à l’éviction du Premier ministre, qui a été si irritant à propos de la question iranienne. Et ce, même si même l’on se dirige vers un accord qui permettra d’assurer la survie d’un régime rapace, meurtrier et financé par le terrorisme et qui a à coeur de détruire Israël.

L’Iran est en train de ricaner, les Etats-Unis sont déchirés, et Israël observe avec appréhension.

Le défi, l’impératif, après ce désormais inévitable accident de train qui se produira cette semaine, c’est de ramasser les morceaux.

Il faut le faire afin de guérir de la rupture avec le leadership américain qu’Israël ne peut tout simplement pas se permettre, et afin de recentrer les efforts conjoints pour barrer à l’Iran le chemin de la bombe.

Il n’est pas trop tard. Mais il le sera très bientôt.