Le Likud est en train de perdre les élections. Ce n’est pas l’évaluation des sondeurs ou des analystes, mais du Likud lui-même, qui a passé une grande partie de ces derniers jours dans une ruée de plus en plus frénétique pour mettre en garde les électeurs de droite : voter pour un autre parti de droite pourraient conduire à un gouvernement de gauche .
« Nous pourrions nous réveiller dans une semaine et nous apercevoir que Tzipi [Livni] et [Isaac] Bouji [Herzog] sont les Premiers ministres d’Israël » a prevenu Netanyahu lui-même dans une vidéo de campagne, mercredi, après que plusieurs sondages aient montré que le Likud était tombé à 21 sièges, tandis que son rival de centre-gauche l’Union sioniste était crédité de 24 ou même 25 mandats.

Ce scénario est « un danger réel », a averti Yisrael Katz du Likud.

« Lorsque le droite était divisée en 1992, cela a conduit aux Accords d’Oslo. En 1999, cela a amené le gouvernement d'[Ehud] Barak », prévient le clip du Likud de façon menaçante, exhortant les partisans de HaBayit HaYehudi, Shas, Koulanou et d’autres partis à voter pour le Likud afin d’éviter une calamité similaire.

Est-ce vrai ? Est-ce que le Likud, le parti au pouvoir pendant six années consécutives, est maintenant en danger de perdre l’élection ? Et est-ce que le parti travailliste qui conduit la liste de l’Union sioniste, mais qui n’a pas gagné une élection en 16 ans, est enfin prêt pour un retour au pouvoir ?

Pour répondre brièvement : la situation du Likud est en effet précaire, mais selon les sondages les plus récents, et en supposant que son déclin s’arrête à peu près au niveau actuel, il est toujours le favori dans la course.

Pour comprendre pourquoi il en est ainsi, il faut se projeter rapidement 0 mardi prochain vers 22h, quand les bureaux de vote fermeront enfin, et que les bénévoles de la campagne cesseront leur racolage, que s’essoufflera l’avalanche des textos exhortant les électeurs à remplir leur devoir. Un jeu radicalement nouveau commencera alors. C’est le moment où la rhétorique prendra fin et la politique commencera.

Si les résultats du jour de l’élection sont similaires aux résultats de la moyenne des cinq derniers sondages, tels que compilés par le Projet 61 à savoir : Union sioniste, 24; Likud, 22; Liste (arabe) commune, 13; HaBayit HaYehudi, 12; Yesh Atid, 12; Koulanou, 9; Shas, 8; Yahadout HaTorah, 6; Yisrael Beytenu, 5; Meretz, 5; Yachad, 4 – alors, quelques réalités politiques seront claires.

Un : une coalition de gauche ne peut pas être formée

La coalition la plus naturelle Union sioniste-Yesh Atid-Meretz parvient seulement à 41 sièges, 20 de moins que la majorité requise de 61 sièges.

La Liste arabe commune ne sauvera pas cette coalition. D’une part, ses 13 sièges (en supposant qu’aucune pic de participation de dernière minute ne se produise, une chose qui, d’après certains sondages, est susceptible de se produire) font passer la coalition de gauche à 54 sièges. D’autre part, la liste commune est tout sauf unie. Les nationalistes de Balad s’opposent profondément aux socialistes de Hadash et sont susceptibles de briser la liste plutôt que de soutenir une coalition menée par des sionistes, même des sionistes de gauche.

Une coalition de gauche devra être renforcée par des partis ultra-orthodoxes, le centriste Koulanou ou même Yisrael Beitenou pour obtenir une majorité. Mais chacune de ces options crée autant de problèmes qu’elle n’en résout. Dans chaque cas, un parti devrait transgresser un de ses principaux tabous politiques. Les ultra-orthodoxes ont dit à plusieurs reprises qu’ils ne rejoindront pas une coalition avec Yesh Atid de Yair Lapid – et puisque leur première exigence pour rejoindre la coalition sera le démantèlement de la loi sur l’enrôlement des ultra-orthodoxes que Lapid a fait passer au gouvernement sortant, il est difficile de voir comment Lapid pourrait siéger avec eux, même s’ils le voulaient. Quant à Herzog : gagner les 14 sièges ultra-orthodoxes en perdant les 12 de Yesh Atid ne le rapprochera pas beaucoup plus du pouvoir.

Yisrael Beitenou et Koulanou auront un problème similaire pour se joindre à une telle coalition. À savoir qu’aucun d’eux ne peut se permettre d’être le parti qui permette la mise en place d’un gouvernement qui s’appuie pour sa survie sur des députés arabes antisionistes. Si Herzog concoctait une majorité de 61 députés, Moshe Kahlon de Koulanou et Avigdor Liberman d’Yisrael Beytenu combineront probablement leurs 14 sièges pour faire en sorte que’une telle majorité soit insaisissable. Ils ne deviendront pas volontiers les catalyseurs d’un gouvernement soutenus par des forces politiques qu’ils considèrent comme une abomination. Et comme avec l’énigme Haredi-Lapid, ici aussi, les choix d’Herzog ne sont pas grands. Remoncer aux 13 votes de la liste arabe (en supposant qu’il puisse obtenir les 13) en faveur des 14 de Kahlon et de Liberman ne lui apportera qu’un seul soutien supplémentaire.

Le meilleur scénario pour Herzog, alors, est une coalition composée de l’Union sioniste, des partis ultra-orthodoxes, Meretz, Koulanou et Yisrael Beytenu (Pour simplifier, nous laissons de côté certains autres défis posés par une telle coalition , comme les engagements respectifs de Liberman et du Meretz de ne pas siéger ensemble), lui accordera un total de 57, loin du succès.

Encore une fois, s’il fait alors appel aux votes arabes pour se hisser au sommet, il risque presque certainement de perdre Liberman, et très probablement Kahlon également.

Deux : la voie du Likoud vers une coalition est à portée de main, même compte-tenu de sa baisse récente

Une coalition de droite plus ou moins classique comprenant le Likud, HaBayit HaYehudi, les partis ultra-orthodoxes, Koulanou, Yisrael Beytenu et Yachad recueillerait 66 sièges.

À l’exception de quelques tensions entre Yisrael Beytenu et les ultra-orthodoxes sur la loi sur l’incoporation et d’autres questions liées à la religion et l’Etat, il n’y a pas de tabous politiques majeurs ou d’obstacles idéologiques à la formation d’une telle coalition.

Trois : les surprises profiteraient à Herzog

Si c’était le cas, au bout du compte, le Likud ne serait pas dans une catastrophe véritable.

Mais avant que les gens de droite ne soupirent de soulagement, il faut faire quelques mises en garde potentiellement décisives :

Chaque élection au cours des dernières années a connu une surprise de l’ordre de quatre à six sièges le jour du scrutin par rapport aux sondages – et jamais en faveur de la droite. Le parti des retraités est passé de 2 à 7 sièges en 2006, Kadima de Tzipi Livni de 25 à 28 en 2009, Yesh Atid de 14 à 19 en 2013. Chaque acteur politique dans cette élection – y compris et surtout Netanyahu – a passé la dernière semaine à refaire le calcul avec un Herzog qui aurait un bonus de cinq sièges le jour de l’élection.

Sur le terrain la gauche est nettement meilleure que la droite. Au cours des dernières années, les partis de gauche se sont révélées souvent incompétents dans la mobilisation des bénévoles et l’activation de leur base pour amener leurs sympathisants aux urnes. Cette année, avec des groupes comme V15 et une foule d’autres initiatives locales qui déploient des milliers de militants dans les zones où vivent les électeurs de gauche, cette tendance a été tout à fait inversée. La droite a fulminé contre le financement étranger (probablement légal) que ces groupes ont attiré mais n’a pas réussi à faire ce que jadis elle faisait le mieux – répondre de la même façon. Les légions d’organisations de jeunes nationaux-religieux et d’activistes de droite qui avaient inondé les rues lors des précédentes élections sont remarquablement absentes. Avec si peu de sièges manquants à une coalition menée par la gauche, cet écart dans la mobilisation pourrait s’avérer décisif.

Le déclin du Likud peut continuer. Cet article brosse un tableau assez rose de la situation du Likud, car l’auteur a choisi d’utiliser la moyenne de cinq sondages récents pour compenser les possibles fluctuations statistiques. Mais le sondage le plus récent est pire pour le Likoud que le premier. Si la baisse de ces derniers jours s’avère être une tendance, le jour du scrutin pourrait s’avérer fatidique pour le parti au pouvoir.

Quatre : il y a des limites à la capacité du président Reuven Rivlin d’imposer un gouvernement d’union

On a beaucoup évoqué la probabilité que le Président Rivlin force Netanyahu et Herzog à former un gouvernement d’unité avec une rotation pour le fauteuil de Premier ministre. Comment ? Simplement en disant à chacun que s’ils ne s’accordent pas sur un gouvernement d’union, il va offrir à l’autre la première chance de former une coalition.

Le problème pour Herzog est clair : tant qu’il lui manque de cinq à huit sièges pour toute coalition possible, Netanyahu peut simplement qualifier de bluff la proposition de Rivlin: Herzog obtiendra ses 60 jours (45, plus une extension de deux semaines) pour essayer de concocter une coalition, et ensuite, si Herzog échoue, le président n’aura que deux choix – convoquer de nouvelles élections à peine deux mois après celles-ci, donner au seul Netanyahu l’opportunité de former une coalition.

Compte tenu des réserves énumérées ci-dessus, il n’est pas évident que Netanyahu veuille prendre ce risque. Cela dépend de la distance qui sépare Herzog d’une coalition potentielle après le jour du scrutin, et, en grande partie, du courage politique de Netanyahu. Dans tous les cas, l’insistance de Netanyahu à affirmer qu’il ne rejoindra pas un gouvernement d’union pourrait bientôt être mise à l’épreuve.

Si les vents politiques continuent à s’incliner en faveur de Herzog dans les prochains jours, Netanyahu, le second Premier ministre d’Israël en terme de longévité, risque de bientôt regretter la précipitation avec laquelle il a renversé son troisième gouvernement en décembre dernier pour en demander un quatrième aux électeurs israéliens.