Téhéran et les grandes puissances ont réussi une vraie percée en s’entendant sur un accord d’étape sur le nucléaire iranien, mais un énorme travail reste à faire pour finaliser au 30 juin un accord historique, selon des analystes.

Sans compter les opposants au compromis avec l’Iran -et ils sont nombreux, d’Israël aux adversaires républicains du président Barack Obama- qui pourraient redoubler d’efforts pour tenter de saborder le processus.

Ce qui a été accompli reste « très fragile », résume l’analyste d’International Crisis Group Ali Vaez, soulignant la force « redoutable » des opposants à cet accord. En outre, « de nombreuses questions très épineuses devront être résolues dans les trois prochains mois ».

Car le diable est dans les détails, et l’accord-cadre annoncé jeudi soir à Lausanne comporte de nombreuses zones de flou et d’ambiguïté.

Les grandes puissances (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Russie, Chine et Allemagne) et l’Iran sont parvenus, après un an et demi de tractations intenses, à accoucher d’un document d’étape de 4 feuillets fixant des paramètres sur les points clés de la négociation: enrichissement d’uranium, contrôle et inspections, sanctions et durée de l’accord.

Ce document préfigure ce que sera un accord final. Selon la version américaine du texte, l’Iran s’est engagé à réduire des deux tiers le nombre de ses centrifugeuses, qui permettent d’enrichir l’uranium, et en conservera 6.000, contre 19.000 à l’heure actuelle (dont seulement 10.000 en activité).

En outre, le stock d’uranium enrichi dont dispose l’Iran sera réduit quasiment en totalité (98%).

Le réacteur à eau lourde d’Arak, qui inquiétait particulièrement les Occidentaux, sera reconfiguré de manière à ne plus pouvoir produire de plutonium, autre filière que l’uranium pour parvenir à la bombe, et sera soumis à des inspections draconniennes de l’ONU.

Ces différents points permettent, selon les Etats-Unis, d’étendre à une année la période de « breakout » (temps nécessaire pour produire la matière suffisante pour fabriquer une bombe), donnant le temps aux grandes puissances de réagir.

En échange de ces engagements, le texte prévoit que les sanctions américaines, européennes, et surtout onusiennes, seront levées en fonction du respect par l’Iran de ses engagements, mais pourront aussi être rétablies.

Calendrier et mécanismes

Les Iraniens, qui sont descendus jeudi soir dans les rues de Téhéran pour fêter l’accord, souhaitent avant tout une levée rapide des sanctions qui étranglent leur économie depuis des années.

Mais celles-ci ne seront pas levées en une fois, plutôt assouplies graduellement, en fonction des rapports de l’Agence internationale de l’Energie atomique (AIEA).

Durant les trois prochains mois, les experts internationaux vont donc plancher sur un calendrier précis pour déterminer quelles sanctions seront levées et à quel moment, et en fonction de quelles mesures précises prises par l’Iran.

« Nous avons été très clairs, à la fois publiquement et en privé : un accord final ne sera pas basé sur des promesses. Il sera basé sur des preuves », a répété jeudi soir le secrétaire d’Etat américain John Kerry, principal artisan du compromis avec son homologue iranien Mohammad Javad Zarif.

Ces « preuves d’amour », comme les évoque avec humour un diplomate occidental, sont nécessaires dans une relation encore très marquée par la méfiance et le soupçon réciproques entre l’Iran et les grandes puissances.

L’accord-cadre de Lausanne « ne fixe pas de calendrier spécifique pour que l’Iran se plie aux mesures demandées dans le cadre de l’enquête de l’AIEA », souligne l’analyste Kelsey Davenport, spécialiste des questions de non prolifération.

Toutefois, en dépit de ses imprécisions et de ses zones d’ombre, « l’importance cruciale de cet accord sur les principaux paramètres du dossier ne peut pas être sous-estimée », ajoute-t-elle.

Vaez souligne que les pressions des républicains pourraient rendre difficile toute levée des sanctions américaines, et une proposition de loi qui doit être votée le 14 avril pourrait forcer le président Obama à obtenir l’accord des congressistes avant de conclure un accord final.

« Le Sénat américain devrait éviter de prendre des mesures qui pourraient saper cet accord-cadre », souligne Tom Collina, de la fondation Ploughshares Fund. « Cela pourrait tuer l’accord avant qu’il soit conclu ».