Stefan Weiss se souvient parfaitement des trois derniers jours de la Seconde Guerre mondiale.

Depuis près d’un an, il avait été affecté aux travaux forcés dans l’un des camps annexes de Dachau, ayant été transféré dans cet endroit infernal après avoir passé six semaines tout aussi horribles à Auschwitz.

Alors que les troupes alliées progressaient à travers l’Allemagne et qu’Heinrich Himmler avait déjà ordonné de brûler toutes les preuves des atrocités nazies, Weiss avait été renvoyé du camp dans une marche de la mort avec des centaines de co-détenus.

En pleine forêt bavaroise, la route le long de laquelle ils marchaient avait été touchée par un bombardement alllé, et les gardes allemands en charge des prisonniers avaient pris la fuite.

Laissé à son propre sort, Weiss savait qu’il aurait à faire preuve de créativité pour survivre. Il dormait dans un hangar destiné aux animaux et avait récupéré du pain dans un wagon de train abandonné par les SS.

Avec deux autres prisonniers, il a ensuite joué sur le sort pour arriver dans un village voisin, où le bienveillant maire allemand de la ville lui permit de dormir dans une étable et lui a montré où se cacher si des officiers SS venaient à fouiner dans les alentours.

Trois jours plus tard, l’Allemagne avait capitulé et Weiss était libre.

Mais pour Weiss, originaire de Transylvanie qui est un passionné d’opéra et de théâtre, les difficultés ne faisaient que commencer.

Il est revenu dans sa ville natale et, malgré les terreurs du communisme et l’antisémitisme, a passé deux décennies de plus en Europe, en essayant d’oublier ses fantômes. Il s’est taillé une carrière d’acteur de théâtre respecté. Il ne se maria jamais, préférant la vie de célibataire.

Cependant en 1963, il décida que le moment était venu de vivre librement en tant que Juif, et fit son alyah en Israël. Mais il eut du mal à trouver un travail. Il a rapidement glissé dans une pauvreté profonde.

Sans Reuth, l’organisme de protection sociale à but non lucratif qui, pendant des décennies, a subventionné son petit appartement de Tel Aviv, il lui aurait été difficile de payer son loyer.

Il y a aujourd’hui quelque 200 000 survivants de la Shoah en Israël, dont plus du quart vivent, comme Weiss, en dessous du seuil de pauvreté.

Le Beit Jenny Breuer, un des hauts bâtiments abritant les maisons de Reuth. (Crédit : autorisation de Reuth)

Le Beit Jenny Breuer, un des hauts bâtiments abritant les maisons de Reuth. (Crédit : autorisation de Reuth)

Weiss vit aujourd’hui dans un coquet appartement de deux pièces dans le sud de Tel Aviv, niché dans une rangée d’unités similaires au dernier étage du complexe de logement communautaire de Reuth dans le quartier de Yad Eliyahu de la ville.

Ici, quelque 200 habitants, dont la moitié sont sortis des horreurs du génocide nazi ont entamé leur nouvelle vie en Israël, beneficiant d’un loyer fortement subventionné, de célébrations en commun de fêtes, de sorties culturelles et d’un sentiment général de dignité qui serait autrement hors de leur portée en raison des coûts qu’ils ne pourraient jamais se permettre.

Pris dans leur ensemble, ce petit groupe de bâtiments, ombragés pittoresques dans un coin résidentiel de Tel Aviv représente une compilation exceptionnelle de mémoire de la Shoah. Maintenant, 70 années depuis la libération d’Auschwitz et alors que le monde commémore la Journée internationale de commémoration de l’Holocauste cette semaine, le complexe de Reuth à Tel Aviv est l’une des plus grandes concentrations de survivants de la Shoah dans le monde.

De l’autre côté de la rue, à Beit Jenny Breuer de Reuth, une maison de retraite qui offre des soins, des repas, et tout un éventail de conférences, de jeux et d’événements sociaux, environ la moitié des résidents sont également des survivants de la Shoah.

Dans le même complexe, dans l’unité gériatrique du tentaculaire centre medical de Reuth, quelque 20 % des patients dans les lits d’hôpitaux sont aussi des rescapés de la Seconde Guerre mondiale.

« J’aime vraiment ici. C’est calme, c’est propre. Je suis satisfait, Dieu merci », explique Weiss.

Il a vécu dans la même unité minuscule pendant 37 années, en payant une somme modique de quelques centaines de shekels par mois pour le loyer et cuisinant la plupart de ses propres repas sur un petit réchaud à deux brûleurs qui se trouve dans l’entrée.

Aujourd’hui, il réchauffe les restes de la soupe de tomate qu’il a cuit il y a deux jours. C’est délicieux, dit-il. Venez voir les photos encadrées en noir et blanc de mes jours de gloire sur la scène, ajoute-t-il. Le personnel de Reuth, dit-il avec un sourire, est le meilleur au monde.

Reuth a été créé en 1937, avant même que l’engrenage de la machine de mort de la Shoah se soit vraiment mis en marche, et est devenu depuis l’une des plus grandes organisations de soins de santé et de protection sociale en Israël.

Aujourd’hui, Reuth englobe un complexe hospitalier spécialisé dans les soins de réadaptation à long terme; trois maisons pour personnes âgées et trois centres communautaires, plusieurs groupes de sensibilisation de donneurs à travers le monde, et le complexe de logement communautaire où Weiss cuisine ses humbles repas et où il arrange parfaitement chaque matin les coins de son lit d’hôpital.

Cependant, plutôt que d’essayer d’oublier les horreurs qu’ils ont vécues en Allemagne, Reuth offre aux survivants une chance de se réconcilier avec leur passé.

En 2013, Weiss a voyagé à Auschwitz avec plusieurs résidents de Reuth, ainsi que des membres du personnel et les conjoints de ceux-ci, et avec ses amis, il hissa le drapeau israélien sur le même coin de terre d’où il a été séparé de sa mère il y a tant d’années.

Ensemble, les résidents âgés de Reuth s’offrent l’un à l’autre le type de soutien et d’empathie qui ne peut venir que de quelqu’un qui a partagé une expérience indicible.

Il fut un temps, le complexe communautaire était presque exclusivement occupé par des survivants de la Shoah. Mais avec les années le nombre de survivants dans le monde diminuant, de plus en plus d’unités sont devenues disponibles aux autres personnes âgées en Israël qui sont véritablement en quête de logements abordables.

Parmi les nombreux bénévoles qui consacrent de leur temps à Reuth il y a des groupes d’adolescents allemands, de 18 et 19 ans qui consacrent leurs années entre le lycée et l’université au bénévolat en Israël.

Ils proviennent d’une variété d’organisations bénévoles allemands,comme l’Action Reconciliation Service for Peace (ASF) et le German-Israeli Youth Exchange, et ont tous le même objectif – apprendre à connaître Israël, apporter de la lumière et de l’amour aux survivants de la Shoah et cimenter le lien moderne entre l’Allemagne et l’Etat juif.

Jana Smela, originaire de Hanovre, en Allemagne, est l’une de ces bénévoles.

A 19 ans, c’est sa première fois en Israël, et elle vit dans le sud de Tel Aviv et passe quelques heures par jour à parler avec les résidents Reuth et pratiquant son jeune hébreu débutant. Lorsque je la rencontre, elle est assise dans le solarium de Beit Jenny Breuer en jouant au Rummikub et étant légèrement taquinée par un des résidents.

Jana Smela (à droite), une volontaire de 19 ans, originaire de Hambourg, est l'une des nombreux jeunes adultes allemandes qui se portent volontaires au domicile des Reuth. (Crédit : Debra Kamin / Times of Israël)

Jana Smela (à droite), une volontaire de 19 ans, originaire de Hambourg, est l’une des nombreux jeunes adultes allemandes qui se portent volontaires au domicile des Reuth. (Crédit : Debra Kamin / Times of Israël)

« En raison de l’histoire de l’Allemagne et d’Israël, c’était vraiment important pour moi de venir ici, » dit-elle.

« La plupart du temps, quand je rencontre des survivants de la Shoah et que je leur dis que je suis allemande, ils sont vraiment ouverts et amicaux. C’est incroyable. Je pense que je peux apprendre beaucoup de ces gens, de la manière dont ils se comportent envers moi ».

Une de ces résidentes est Sylvia Sicherman, qui est née dans ce qui fut en Tchécoslovaquie et est maintenant en Ukraine. Sicherman a survécu à la guerre dans un camp de travail à la frontière de l’Allemagne et de la Pologne, et a perdu toute sa famille. Elle est retournée dans sa ville natale pour s’apercevoir que tous ceux qu’elle aimait avaient péri, mais est allée de l’avant, s’est mariée et, s’est installée en Amérique avec son jeune mari.

Aujourd’hui, elle a quatre enfants, onze petits-enfants et neuf arrière-petits-enfants. Elle et son mari ont décidé de s’installer en Israël après avoir élevé leurs enfants, et deux ans après leur arrivée, son mari est décédé. Il y a trois mois, elle a emménagé dans la maison de retraite de Reuth, et en dépit de sa difficulté avec l’hébreu, elle dit qu’elle s’adapte bien.

« Suis-je heureuse dans cet endroit ? Oui. Rien à redire », dit-elle.

Ce qui compte pour elle maintenant, dit-elle, a son âge et le nombre de survivants de la Shoah à travers le monde continuant de baisser, est ce qu’elle laisse derrière elle. Elle a survécu, et elle a des enfants et petits-enfants. C’est tout ce qui importe.

« C’était une vie très dure, » dit-elle des horreurs de la Seconde Guerre mondiale.

« C’est difficile à décrire, sauf si, à Dieu ne plaise, vous l’avez vécu. Beaucoup d’entre nous ont survécu parce que nous avons mis nos vies en danger. Nous avons fait un effort, nous avons risqué nos vies ».

Sylvia Sicherman ( Crédit : autorisation Reuth)

Sylvia Sicherman ( Crédit : autorisation Reuth)