En regardant John Kerry prononcer son réquisitoire contre l’entreprise d’implantations israélienne dimanche au Forum Saban à Washington, D.C., mon sentiment dominant a été de la tristesse : de la tristesse pour lui, mais surtout pour nous, en raison du temps perdu et de l’approche mal inspirée qui ont condamné les efforts de paix du secrétaire d’Etat infatigable et bien intentionné.

Kerry a calculé qu’il avait passé 130 heures en discussions officielles avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu pendant ses presque quatre années de secrétaire d’Etat. Il s’est aussi rendu en Israël à plus de 40 reprises, un nombre époustouflant.

Et pourtant, malgré tout ce temps et tous ces efforts, alors que ses jérémiades d’adieu ont à nouveau été exprimées, il n’a jamais compris pourquoi il n’a pas réussi à supprimer les obstacles à la paix israélo-palestinienne. Et dans le domaine crucial, là où la présentation de dimanche montrait une appréciation tardive de ce qu’il avait mal fait, la clarté est arrivée bien après que les dommages ne soient faits.

La première erreur fondamentale a été de croire, comme une longue série d’hommes d’état avant lui, qu’il pourrait réussir là où les autres avaient échoué en tentant de forcer la main aux deux parties pour obtenir un accord rapide, alors qu’il est tragiquement et indéniablement évident qu’une approche basée sur une date limite ne peut pas fonctionner.

Le secrétaire d'Etat américain John Kerry devant le Forum Saban à Washington, D.C., le 4 décembre 2016. (Crédit : Ralph Aswang, via JTA)

Le secrétaire d’Etat américain John Kerry devant le Forum Saban à Washington, D.C., le 4 décembre 2016. (Crédit : Ralph Aswang, via JTA)

Beaucoup, peut-être la plupart des Israéliens, reconnaissent l’impératif de se séparer des Palestiniens afin de maintenir un état qui soit à la fois juif et démocratique. Mais dans le Moyen Orient perfide d’aujourd’hui, ils doivent être plus persuadés que jamais que céder du territoire apportera une tranquillité garantie, plutôt qu’un terrorisme de plus en plus intense et de nouveaux efforts pour paralyser, et finalement détruire, le pays.

La leçon que Kerry a refusé d’apprendre, ce que ces successeurs seraient avisés de faire, est que vous ne pouvez pas négocier la paix quand les personnes qui sont d’un côté de la table des négociations ne reconnaissent pas tant que ça le droit des personnes de l’autre côté de la table à être là

Alors que Kerry et le président américain Barack Obama ont assuré aux Israéliens qu’ils pouvaient prendre le risque de faire un compromis territorial, nous avons vu les pays autour de nous plonger dans le chaos, et nous avons vu tous les groupes terroristes douteux que vous pouvez nommer, et ceux que vous ne pouvez pas, gagner du terrain dans le voisinage : depuis la Syrie, vers la Jordanie, la Cisjordanie, la bande de Gaza et l’Egypte.

Nous avons vu l’Iran s’enhardir et s’enrichir, grâce à un mauvais accord qui n’a pas démantelé totalement son programme nucléaire voyou. Nous avons vu le Hezbollah remplir le vide quand nous avons quitté le sud du Liban. Nous avons vu le Hamas prendre le pouvoir quand nous avons quitté Gaza, et nous avons depuis enduré le feu des roquettes et le conflit intermittent en récompense de notre retrait, et nous avons même été condamnés par la communauté internationale pour avoir répliqué.

Nous avons vu la hiérarchie palestinienne de la Cisjordanie de Mahmoud Abbas encourager les hostilités contre Israël, mentir sur nos projets pour le mont du Temple, et réécrire le narratif musulman précédent qui reconnaissait l’historicité des Temples juifs de Jérusalem en faveur d’un révisionnisme créé qui nie toute relation du judaïsme à la ville sainte, et délégitime ainsi la présence même d’Israël.

La leçon que Kerry a refusé d’apprendre, ce que ces successeurs seraient avisés de faire, est que vous ne pouvez pas négocier la paix quand les personnes qui sont d’un côté de la table des négociations ne reconnaissent pas tant que ça le droit des personnes de l’autre côté de la table à être là. Ou pour le dire de manière plus constructive, si vous voulez créer un climat dans lequel un accord pourrait un jour être possible, vous devez travailler la base ainsi que le sommet, et promouvoir une éducation, par les réseaux sociaux, la direction spirituelle, les écoles et les dirigeants politiques, qui fournit un narratif honnête, encourage la modération, et marginalise l’extrémisme. De manière encore plus succincte, quand les écoles palestiniennes commenceront à enseigner l’histoire juive de la Terre Sainte ainsi que la leur, vous pourrez légitimement ressentir un début d’optimisme sur la paix.

Le secrétaire d'Etat américain John Kerry, à gauche, et le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas à Paris, le 30 juillet 2016. (Crédit : capture d'écran Euronews)

Le secrétaire d’Etat américain John Kerry, à gauche, et le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas à Paris, le 30 juillet 2016. (Crédit : capture d’écran Euronews)

Kerry, et son président, ont aggravé cette erreur fondamentale en sous-estimant constamment les préoccupations sécuritaires d’Israël. Dans sa partie la plus étroite, Israël ne mesure que 15 kilomètres de large. Il est extrêmement fort et, largement grâce à l’administration Obama, il maintient son avance militaire. Mais assurer à Israël qu’il peut oser céder des parties substantielles de la Cisjordanie en parlant de barrière sophistiquée dans la vallée du Jourdain, ou en détaillant les provisions par lesquelles les troupes israéliennes peuvent rapidement être déployées dans les endroits inquiétants de la Cisjordanie en cas de crise, est inadéquat.

Au cours des décennies, nous avons enduré des guerres conventionnelles, une attaque organisée d’attentats suicides, des attaques à la voiture-bélier, au couteau et à la roquette. Et la seule raison pour laquelle nous ne sommes pas en pleine guerre terroriste bien plus handicapante maintenant est que les forces de sécurité d’Israël ont une liberté de mouvement dans toute la Cisjordanie. Elles ont donc pu empêcher la reconstruction d’un réseau de terrorisme, les usines de bombes et les centres d’entraînement qui ont permis aux cellules du Hamas et du Fatah de terroriser quotidiennement Israël il y a quinze ans, après que nous avons quitté les grandes villes de Cisjordanie dans le cadre des accords d’Oslo.

Ce n’est pas pour dire qu’Israël ne pourra jamais faire de compromis sur sa liberté d’accès militaire. Mais il ne le peut certainement pas, et ne le pourra pas, tant que cette nécessité précédente ne sera pas comblée, et que les Palestiniens ne se seront pas tournés de manière crédible vers une coexistence sincère.

Compliquant encore plus cette mission impossible, Kerry a servi dans une administration qui n’irradiait pas la force et l’objectif dont Israël a besoin de la part de son allié crucial afin d’envisager des concessions territoriales.

L’administration Obama a permis la chute d’Hosni Moubarak en Egypte, et n’a pas soutenu fermement le président égyptien actuel, Abdel Fattah el-Sissi, dans ses efforts pour résister à une autre plongée dans l’extrémisme musulman et pour encourager les autorités cléricales de l’islam à s’exprimer contre ceux qui vouent un culte à la mort.

L’administration américaine est restée à l’écart quand des manifestants ont tenté d’évincer les ayatollahs en Iran, et elle a renforcé leur régime répressif avec l’accord nucléaire. Elle n’est pas intervenue efficacement en Syrie, même quand le président Bashar el-Assad a franchi la propre ligne rouge du président Obama et a commencé à gazer le peuple syrien, et a ainsi signalé au peuple malheureux de Syrie que personne n’allait le sauver, poussé des millions de personnes à fuir, intensifié la crise des réfugiés en Europe, et a ainsi renforcé la droite européenne scandalisée.

Alors que l’administration américaine se retirait, d’autres sont venus remplir le vide, notamment l’Iran et la Russie de Vladimir Poutine. Pour avoir la confiance nécessaire à la paix, Israël doit voir une Amérique forte et engagée au Moyen Orient, qui travaille à la défense des libertés qu’elle incarne, en établissant un partenariat avec Israël pour lutter contre l’extrémisme islamique. Pas une Amérique hésitante ou absente.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à droite, et le secrétaire d'Etat américain John Kerry lors d'une réunion au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 24 novembre 2015. (Crédit : Atef Safadi/Pool/AFP)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à droite, et le secrétaire d’Etat américain John Kerry lors d’une réunion au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 24 novembre 2015. (Crédit : Atef Safadi/Pool/AFP)

A en juger par le résumé amer de Kerry dimanche, toutes ces erreurs fondamentales semblent n’avoir toujours pas été identifiées. Il a cependant semblé avoir tout juste compris une erreur majeure au sujet de l’entreprise d’implantations. Pour la première fois dont je me souvienne, le secrétaire d’Etat a publiquement mis en lumière les 90 000 juifs qui vivent à présent dans des implantations de l’autre côté de la barrière de sécurité qu’Israël a construit pour empêcher les attentats suicides du début du siècle. Vingt-mille d’entre eux, a-t-il déclaré, y ont emménagé depuis que le président Obama a pris le pouvoir. Il a appelé la barrière une « ligne de sécurité » israélienne, impliquant publiquement, dans mon esprit du moins, une plus grande empathie pour ces Israéliens qui vivent à l’est de cette ligne, dans les blocs d’implantations et dans les quartiers post-1967 de Jérusalem.

L’absence de distinction entre de nouveaux logements dans, par exemple, le quartier Gilo de Jérusalem et dans un avant-poste isolé profondément enfoncé en Cisjordanie, a été une caractéristique de l’administration Obama. Chaque nouvelle maison prévue au-delà des lignes pré-1967, que ce soit dans une zone qu’Israël n’envisagera jamais de céder, ou dans une zone qu’Israël ne peut pas anticiper de garder s’il souhaite jamais se séparer des Palestiniens, a été régulièrement fustigée par l’administration comme des crimes d’égale gravité, discréditant la critique aux yeux de l’Israélien moyen, et par extension discréditant aussi l’administration.

L’attention aurait toujours dû être portée sur les implantations périphériques, sur la construction qui enchevêtre Israël encore plus profondément parmi les Palestiniens, pour aider à sauver l’Etat juif de ses idéologues du Grand Israël à courte vue.

Dans le Moyen Orient d’aujourd’hui, dans le climat dangereux dans lequel il incombe à Kerry de tenter la diplomatie, négocier la paix entre Israël et les Palestiniens a toujours été une mission à long terme, plutôt que quelque chose de rapide. Kerry n’a jamais accepté cela, et par conséquent jamais commencé vraiment sa mission. Mais même quand lui et le président ont reconnu à juste titre et souligné l’impératif de maintenir ouverte l’option finale d’une solution à deux états, son administration a compromis cet objectif en ne parvenant pas à faire la distinction entre les implantations des régions qu’Israël devra céder et celles des régions qu’Israël cherchera à garder.

Ironiquement, arrivant alors qu’Israël avance une législation intenable cherchant à « légaliser » rétroactivement des dizaines d’avant-poste de l’autre côté de cette « ligne de sécurité », cette compréhension a pu maintenant frapper Kerry, bien des années trop tard.