Il y a deux façons d’envisager la menace française de reconnaitre unilatéralement un Etat palestinien si l’impasse dans le processus de paix persiste.

Nous aborderons le camp des « c’est un défi sérieux pour Israël » plus bas. Mais ceux qui ne sont pas trop perturbés par l’ultimatum de Paris disent : et alors ? Paris est libre d’organiser une conférence internationale pour essayer de sortir de l’impasse et obtenir que les deux parties fassent les concessions nécessaires à un accord de paix.

Puisque le résultat en semble improbable – ou, plus précisément, complètement irréaliste – la France peut avancer et reconnaître un « Etat de Palestine ». Une telle action serait condamnée par Jérusalem car inutile sur la voie de la paix et célébrée à Ramallah comme une grande victoire contre « l’occupation ». Mais les déclarations et les reconnaissances ne changent rien sur le terrain.

Un Etat palestinien souverain n’est pas né en 1988, quand Yasser Arafat a proclamé son indépendance, ou en 2012, quand 139 états ont voté pour accorder à la « Palestine » le statut d’observateur non membre aux Nations unies, ou en 2015, quand le drapeau palestinien a pavoisé au siège de l’ONU à New York.

La reconnaissance française d’un Etat palestinien ne serait donc que ça : des mots sur un bout de papier, et peut-être une déclaration solennelle du président François Hollande et une autre majestueuse opération photo, mais peut-être dénuée de sens, pour le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas.

Le drapeau palestinien a été hissé au Rose Garden de l'ONU, le 30 septembre 2015. (Crédit : Raphael Ahren/Times of Israel)

Le drapeau palestinien a été hissé au Rose Garden de l’ONU, le 30 septembre 2015. (Crédit : Raphael Ahren/Times of Israel)

En fait, si aucun autre pays ne se prononce avant elle, la France deviendra le 137ème état à reconnaitre la Palestine. En d’autres termes, plus de 70 % des pays du monde l’ont déjà reconnue. (Le dernier état à rejoindre le club était Sainte Lucie, une petite île des Caraïbes orientales, qui a agi en septembre dernier.)

La France ne serait même pas le premier état d’Europe occidentale à reconnaitre la Palestine. Les parlements de Grande-Bretagne, d’Espagne, de Belgique, de Grèce et d’ailleurs ont déjà appelé leurs gouvernements respectifs à reconnaitre la Palestine. La Suède a fait exactement la même chose en 2014, et le monde ne s’est pas arrêté de tourner.

En fait, peu a changé depuis, que ce soit dans le processus de paix ou dans les relations euro-palestiniennes – mis à part le fait que, un mois après la reconnaissance, le roi de Suède a félicité le peuple de « l’Etat de Palestine » pour leur « fête nationale » dans une lettre, marquant ainsi la première fois où un monarque européen a officiellement salué la déclaration d’indépendance unilatérale des Palestiniens en 1988.

A présent certains peuvent affirmer que Stockholm n’est pas Paris – la France, après tout, est une puissance nucléaire siégeant de manière permanente au conseil de sécurité de l’ONU. Mais la Russie et la Chine aussi, qui ont toutes deux depuis longtemps reconnu un état palestinien.

Une résolution du conseil de sécurité de l’ONU appelant à un retrait israélien de Cisjordanie serait beaucoup plus significative que la reconnaissance par la France de la Palestine. Bien que cela ne changerait rien immédiatement sur le terrain, cela créerait un nouveau cadre légal pour de futures négociations, et probablement pas en faveur de Jérusalem.

Mais même si quatre membres permanents du conseil de sécurité votaient pour, une telle résolution pourrait se voir apposer un véto par les Etats-Unis.

Il est en ce moment difficile d’évaluer si l’administration américaine soutiendrait ou s’opposerait à un état palestinien demandé par les Nations unies. Cela pourrait dépendre de la formulation de la résolution, du moment où elle serait proposée, et de beaucoup d’autres facteurs, mais la position américaine a toujours été que le conflit israélo-palestinien devait être résolu par les deux parties, plutôt qu’unilatéralement par l’ONU.

Et c’est ici que les membres du « prenez cet ultimatum français au sérieux » sonnent à la porte.

Ils affirment que la reconnaissance française d’un état palestinien pourrait faciliter le refus d’un président américain d’apposer son véto à l’ONU. Si les membres les plus respectables de la communauté internationale reconnaissent la Palestine, et affirment qu’ils font un tel effort pour revigorer le processus de paix, il devient alors plus difficile pour Washington de continuer à esquiver de tels efforts à l’ONU.

Le vote au Conseil de sécurité de l'ONU sur une résolution en faveur d'un Etat palestinien, le 30 décembre 2014. La résolution a été rejetée. (Crédit : ONU / Evan Schneider).

Le vote au Conseil de sécurité de l’ONU sur une résolution en faveur d’un Etat palestinien, le 30 décembre 2014. La résolution a été rejetée. (Crédit : ONU / Evan Schneider).

De plus, ceux qui s’inquiètent de la proposition de Paris supposent qu’alors que la reconnaissance par un autre état de la Palestine ne change rien sur le terrain, un poids lourd comme la France peut aider à créer une masse critique à laquelle Israël ne pourra à un moment donné plus faire face.

Une solution au conflit israélo-palestinien ne peut qu’être le résultat de négociations bilatérales, répètent inlassablement les officiels de Jérusalem quand ils sont confrontés à la possibilité de mesures unilatérales. Mais si la France, le conseil de sécurité et presque le monde entier reconnaît la Palestine, Israël pourrait trouver plus difficile de continuer à affirmer que son approbation est nécessaire à un Etat palestinien. Le concert des nations aura pris sa décision quasi unanimement.

Les reconnaissances, les déclarations et les résolutions n’ont pas le pouvoir de créer un Etat de Palestine réellement indépendant. Mais elles peuvent changer les règles du jeu diplomatique.

Si Paris avance comme promis, cherche à organiser une conférence internationale pour cet été, visant à des négociations de paix substantives rapides, aboutissant quasi inévitablement à de tristes conclusions, et reconnaît ensuite la Palestine, nous pourrions apprendre assez tôt si ce week-end a marqué le début d’un changement diplomatique significatif.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu rencontre le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius (à gauche), le 21 juin 2015 à Jérusalem. (Crédit : Marine Crouzet / Ambassade de France)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu rencontre le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius (à gauche), le 21 juin 2015 à Jérusalem. (Crédit : Marine Crouzet / Ambassade de France)

Les ministres israéliens se sont alignés vendredi et samedi pour annoncer qu’Israël ne négocierait pas sous la menace d’un ultimatum, et pour affirmer que l’approche française – promettre la reconnaissance aux Palestiniens si les pourparlers n’avancent pas – n’assure qu’une inflexibilité palestinienne.

Cependant, un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères a également été cité par Reuters déclarant qu’Israël « examinerait et répondrait » à une invitation à la conférence prévue en France.

Samedi soir, Netanyahu n’avait pas réagi. Peut-être que lui aussi se demandait s’il pouvait envoyer balader les Français, ou si la boule de neige lancée fin janvier par le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, pouvait marquer le début d’une avalanche diplomatique.