Yitzhak Fisher, un Juif d’origine roumaine, avait un certain style pendant la guerre des Six Jours. Il portait une barbe et des papillotes, et même pendant le combat, avait ses tefillin dans sa poche.

A 18 ans, il a ignoré les conseils de son père et ses rabbins et a quitté la Yeshiva Ponevezh – l’un des meilleurs instituts du monde ultra-orthodoxe pour l’étude de la Torah – et a rejoint les parachutistes. Il était, en tant que réserviste marié et père de trois enfants, l’un des premiers hommes à arriver au mur Occidental.

Deux ans plus tard, le 16 décembre 1969, il s’est précipité sous les feux pour aider un conducteur de tracteur israélien blessé sur le front égyptien. La salve suivante l’a tué, lui et son commandant.

Mais contrairement à la plupart des 23 320 soldats et personnel de sécurité tombés au combat, il n’est pas enterré dans un cimetière militaire et sa famille n’attache pas beaucoup d’importance à Yom HaZikaron. Pendant des années sa tombe dans le cimetière Ponevezh à Bnei Brak, au centre d’Israël, n’était pas visitée en ce jour du souvenir.

L’an dernier, son neveu, le seul présent sur la tombe pendant la sirène qui retentissait à 11 heures, a été surpris de trouver un quorum d’étudiants d’une yeshiva orthodoxes modernes près de la tombe, lui permettant ainsi de réciter la prière du Kaddish.

« Nous avons réalisé il y a deux ans qu’il y a des dizaines de soldats ultra-orthodoxes » – ou des soldats issus de familles ultra-orthodoxes – « dont les familles ont choisi de les enterrer en dehors des cimetières militaires et personne ne se tient sur leurs tombes à Yom HaZikaron », a expliqué Zvi Zelzer, le directeur de Meir Harel Hesder la Yeshiva de Modiin – un séminaire dont les élèves effectuent leur service militaire pendant la durée de leur scolarité – dans une interview.

« C’est une journée nationale pour le peuple d’Israël et personne n’est là pour les honorer ».

Le service militaire est mal vu dans une grande partie du monde ultra-orthodoxe, et la plupart des conscrits de ces communautés s’enrôle contre la volonté de leurs parents.

La question devient également de plus en plus politique, à tel point que des partis tels que Yesh Atid ont cherché à faire passer une législation qui obligerait de nombreux étudiants dans les yeshivot à rejoindre l’armée sous peine de sanctions pénales.

Le grand rabbin de la Yeshiva Harel, Eliezer Schenvald, un colonel réserviste dans l’unité des corps blindés qui a perdu son frère, Meir Halevi Schenvald, tué dans la bande de Gaza en avril 1995, a déclaré dans un courriel que la « liste de ceux qui sont tombés en protégeant la terre ne doit pas faire de différences entre le sang et le sang, entre les partis et les partis, les secteurs et les secteurs ».

Rabbi Eliezer Schinveld (Crédit : Rachamim Maimon / Meir Harel Hesder Yeshiva CC-BY-SA 3.0)

Rabbi Eliezer Schinveld (Crédit : Rachamim Maimon / Meir Harel Hesder Yeshiva CC-BY-SA 3.0)

Les deux hommes sont partis en mission pour trouver les noms des dizaines de soldats ultra-orthodoxes qui sont tombés, marquer leurs tombes, et envoyer leurs groupes de 180 étudiants aux cimetières appropriés.

Assis derrière sa table, dans une sorte de bureau à paroi mince qui semble avoir été transplanté des collines de Cisjordanie et monté dans la banlieue de Modiin, Zelzer nous a expliqué sa méthodologie.

Il est allé sur le site Web dédié à la commémoration du ministère de la Défense, où il y a une barre de recherche pour rechercher les soldats tombés par nom, lieu de repos et par année de décès.

« Il y a des lettres », indique-t-il en s’emparant d’une pile d’enveloppes non ouvertes.

Une de ses lettres, écrite à la main sur du papier ligné, évoque un conducteur de char de Bnei Brak qui a été tué dans le secteur est du Liban en 1984, un jour avant qu’il ne soit démobilisé de l’armée. Ses parents s’étaient opposés à sa décision de servir en uniforme et avaient choisi de l’enterrer sur le mont des Oliviers, plutôt que dans le cimetière militaire de Jérusalem, sur le mont Herzl. La lettre, dans ce cas, a indiqué le nom du soldat, et Zelzer l’a tapé dans la base de données et a retrouvé l’histoire de sa mort et l’emplacement de sa tombe. Il l’a ajouté à la liste.

En l’absence d’une demande directe, il utilise le site pour effectuer une recherche par cimetière, se concentrant sur les cimetières civils de Jérusalem, Bnei Brak, et Modiin Illit, qui accueillent de grandes communautés ultra-orthodoxes.

Choisissant les noms qui semblent être les plus susceptibles d’appartenir à des soldats ultra-orthodoxes, il a étudié l’histoire des 11 soldats dans le cimetière civil Zichron Meir à Bnei Brak, des 13 soldats dans le cimetière Ponevezh dans la même ville, des six à Modiin et de près de 225 soldats à Givat Shaul à Jérusalem.

Les histoires tourbillonnent et s’entremêlent. Certaines datent des premiers jours de la guerre d’Indépendance en 1948, où les hommes comme Avraham Bruer ont perdu leur vie au service de la Brigade de Jérusalem ou sont plus récentes, lorsque, par exemple Almog Asael Shiloni, qui avait étudié à la yeshiva Or Baruch Yeshiva à Jérusalem, a été tué lors d’une attaque terroriste à Tel Aviv en novembre dernier.

« Vous pouvez y passer des nuits entières, indique Zelzer en feuilletant les pages. C’est fascinant ».

La scène au Cimetière militaire du mont  Herzl à Jérusalem, le 22 avril 2015 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

La scène au Cimetière militaire du mont Herzl à Jérusalem, le 22 avril 2015 (Crédit : Miriam Alster / Flash90)

A Yom HaZikaron, un groupe d’étudiants est arrivé au mont des Répits à Givat Shaul, un cimetière civil, dans une camionnette grise et est allé à la rencontre de Sara Yeret, une ultra-orthodoxe, ou Haredi, de Geula à côté de Mea Shearim.

Alors qu’elle les menait à travers les pierres tombales étroitement espacés, elle a évoqué l’histoire de son père, Yissachar Dov Stern Chelkiyahu. Un résident de la Vieille Ville de Jérusalem, il avait rejoint la Hagannah pendant les premiers jours de la guerre d’Indépendance. Sa femme avait opté pour le Gang Stern.

En mai 1948, le quartier juif de la Vieille Ville est tombé aux mains des troupes jordaniennes et de troupes arabes irrégulières, il a été touché par un fragment de grenade et emmené à la morgue.

Miraculeusement, poursuit Yeret, il a réussi à se ranimer et a pu vivre 26 ans de plus avec des éclats d’obus encore logé dans son crâne. Quand il est mort, le Jour de l’Indépendance, en 1976, l’armée l’a reconnu comme un militaire tombé, qui avait succombé à une ancienne blessure.

« En tant que Haredim, explique-t-elle. Nous ne considérons pas Yom HaZikaron comme un jour spécial. Il n’a pas de signification halakhique ».

Au lieu de cela, elle précise que la grande majorité des gens dans sa communauté considèrent tous les soldats tombés comme des individus qui ont donné leur vie pour le bien public, et donc comme des saints.

Chaque vendredi, quand elle met une partie de sa pâte de challah à brûler, comme la loi juive le prescrit, elle pense aux soldats morts au combat pour le pays, confie-t-elle.

« Il y a un incroyable malentendu au sein de la population, a-t-elle ajouté. En ce qui nous concerne, les soldats tombés au combat sont assis à côté du trône d’honneur tous les jours ».

Son fils, un soldat en uniforme, l’a accompagnée à la tombe, mais ses autres enfants, étudiant dans les halls de la Torah, ne sont pas venus.

Les élèves lisent les Psaumes, la plupart sur leurs iPhones, puis placent une note sur la tombe sur laquelle on peut lire : « Soldat saint ! Si nous devions commencer à détailler la gratitude que nous ressentons tous en tant qu’individus et en tant que nation, cela pourrait, malheureusement, minimiser l’abnégation [que vous avez montrée] et pourrait sembler arrogant ».

Au lieu de cela, la lettre précise qu’en tant qu’étudiants de la Torah qui sont instruits sur les principes de la rédemption, « nous comprenons et reconnaissons la valeur du service de l’armée dans le cadre de notre foi en Dieu, une foi qui, apparemment, vous accompagne, aussi, au cours de votre service militaire et qui caractérise le melting-pot israélien ».

La note se conclut en remerciant les familles et en précisant que « nos cœurs sont avec eux », non seulement aujourd’hui, mais tous les jours, et est signée de « vos amis sur le banc de la yeshiva et d’armes ».

Alors que les garçons se sont détournés de la tombe, en essayant de se frayer un chemin à l’endroit où repose un soldat qui a été tué au troisième jour de la guerre du Kippour, ils ont rencontré un couple, qui devait avoir près de soixante-dix ans, qui se tenait sur la tombe de Yosef Binyamin Duetsch, un soldat qui a été tué au combat en juin 1954, près de la ville de Beitar.

Il avait 17 ans, nous a raconté son frère, et était en service depuis près d’un an et demi déjà au moment de sa mort. Lui aussi avait été élevé dans des yeshivot ultra-orthodoxes de Jérusalem.

Après avoir complété le quorum pour la prière du Kaddish, l’un des étudiants, Yonatan Eisenkot, un parent du chef de l’état-major de Tsahal, a balayé du regard le cimetière en grande partie vide et l’autoroute en contrebas et a dit : « C’est vrai, vous êtes à l’extérieur du courant dominant de Yom HaZikaron ici, mais cela en vaut certainement la peine ».