TEREZIN, République tchèque –

En route vers Terezin, le bus marqué « survivants » est presque vide.

Sur le site du camp de concentration de Theresienstadt, plusieurs dizaines d’enfants déposent des bougies en forme d’étoile juive sur les tombes de leurs proches assassinés, lors d’une cérémonie plus modeste que celle d’Auschwitz, vers laquelle les yeux du monde étaient tournés tandis que les dirigeants du monde marquaient le 70e anniversaire de sa libération.

Ce qui alourdit pourtant l’atmosphère ici, c’est la crainte que les survivants ne soient pas présents l’année prochaine.

La cérémonie de pose de bougie est « la meilleure preuve d’une chance pour une vie et un avenir meilleurs », déclare le rabbin Yisrael Meir Lau, ancien grand rabbin ashkénaze d’Israël et lui-même survivant.

A Terezin, quelque 33 000 Juifs ont été assassinés, et environ 90 000 autres furent déportés à Auschwitz et Treblinka – et la majorité n’en sont pas revenus.

Pour une commémoration officielle d’un obscur passé, la cérémonie est étonnamment orientée vers l’avenir, en partie au regard de la récente résurgence de l’antisémitisme, mais aussi en raison du nombre de survivants qui se réduit comme peau de chagrin.

Le long de l’allée menant au mémorial du camp, des hommes et des femmes aux cheveux gris passent devant les peintures réalisées par certains des 15 000 jeunes enfants et adolescents qui vivaient dans le camp. Les peintures sont suspendues de côté, le long de la voie, comme du linge.

Plus de 90 % des enfants artistes du camp, qui ont de manière infâme servi de façade aux efforts de propagande nazie – comprenant des concerts de musiciens juifs pour les visiteurs et des cours d’art pour enfants détenus, tel un fin masquage des
atrocités – n’ont pas survécu.

Pendant la visite, la sécurité est rapprochée. Plusieurs voitures de police encadrent les autobus à leur entrée dans le camp, et des centaines de policiers sont déployés un peu partout. Cette année, en raison de la proximité de la commémoration avec les attaques terroristes à Paris, les bus marqués « médias » ou « survivants » sont aussi fortement surveillés que les véhicules transportant des politiciens vers le mémorial.

Marquant une évolution dans les rituels de commémoration de l’Holocauste, le premier – et le plus long – témoignage est donné par l’enfant de survivants de Terezin et d’Auschwitz, Tomas Kraus, plutôt que par un rescapé.

Kraus, le fils du journaliste tchèque František R. Kraus, ami de Kafka et de Max Brod, décrit « deux types de survivants ».

« Le premier type garde ce silence, ces gens ne veulent parler de rien qui soir relié, même de loin, à leur histoire. Et puis il y a les autres, qui veulent tout partager, ils veulent crier, ils sont témoins et ils veulent avertir le monde. ‘Plus jamais’ était leur mantra », déclare-t-il.

« Je connaissais les deux types. Le premier était ma mère. Le deuxième, mon père. »

Kraus a rendu hommage à toutes les victimes de « la terreur et de la haine » et averti que dans le climat politique actuel, l’héritage des témoins de l’Holocauste risque de disparaître.

« Qu’est-il arrivé à ce ‘Plus jamais’ ? Sommes-nous, la prochaine génération et la génération qui suivra, en mesure de transmettre leur héritage ? »

Felix Kolmer, rescapé de Theresienstadt et d’Auschwitz, aborde indirectement la fin imminente de l’ère des survivants, soulignant que les derniers nazis sont en train de disparaître. En Allemagne, « l’ancienne génération, à laquelle appartiennent les nazis criminels, disparaît ».

Dans le contexte des tensions accrues en Europe, Colmar-Berg exhorte à un dialogue entre Juifs et jeunes Allemands, et à « une compréhension et une coopération en Europe ».

De même, le rav Lau appelle le monde à combattre le terrorisme et la haine. Pour lui, le rassemblement de masse à Paris après l’attaque contre le magazine satirique Charlie Hebdo et le supermarché casher Hyper Cacher est une évolution positive.

« Cette marche à Paris n’aurait jamais eu lieu dans les années 1940. Les dirigeants des Etats défilant contre le terrorisme, contre la violence, contre les effusions de sang. Où était notre marche ? », scande-t-il.

Pendant son discours, le rav Lau a éclaté en sanglots en racontant une récente rencontre à Seattle avec Leo Hymas, l’homme qui l’a libéré de Buchenwald. Ce dernier s’est excusé, 70 ans après, d’être arrivé « trop tard ».

« Vous ne pouvez changer le passé, mais l’avenir – vous pouvez le rendre meilleur », lui a répondu le rav Lau .

« N’arrivez pas ‘trop tard’. »