AFP – Vincent Peillon et le gouvernement ont promis de mieux accompagner les enseignants souvent « désarmés » lorsqu’il s’agit d’aborder la Shoah, face aux stéréotypes, une certaine incompréhension des élèves, voire des tensions ravivées par l’affaire Dieudonné.

« Nous allons intensifier les formations autour de ces thèmes dans les Ecoles supérieures du professorat et de l’éducation (Espé) et offrir davantage de ressources pédagogiques pour faire classe », a déclaré le ministre de l’Education nationale, en visite à l’académie de Grenoble pour la Journée internationale de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité.

« Je veux que les enseignants, dont certains se sentent un peu démunis face à ces questions, aient les moyens de transmettre les valeurs fondamentales de l’école de la République », a ajouté Vincent Peillon.

Au cours de son déplacement, le ministre a signalé que depuis l’affaire Dieudonné, des tensions étaient apparues dans des établissements de centre-ville et de zones sensibles, « dans un nombre marginal ».

Le ministre de l'Education nationale Vincent Peillon, le 20 janvier 2014 à Lastrene, près de Bordeaux  (Crédit : AFP/Archives Patrick Bernard)

Le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon, le 20 janvier 2014 à Lastrene, près de Bordeaux
(Crédit : AFP/Archives Patrick Bernard)

En janvier, deux lycéens du lycée Rosa-Parks de Montgeron, en banlieue parisienne, ont été placés en garde à vue pour avoir fait une « quenelle », ce geste de ralliement au polémiste Dieudonné qui se veut, avant d’être exclus définitivement de l’établissement.

En visite à l’école de Beauvallon de Dieulefit, village des Justes parmi les nations, le ministre a rappelé le rôle de la pédagogie dans la transmission de la mémoire et des valeurs aux plus jeunes.

« On doit montrer à notre jeunesse que la France a su résister à des actes de racisme et de haine, que des professeurs ordinaires par leur acte de résistance ont sauvé des vie parfois au péril de la leur », a souligné M. Peillon.

Sous l’Occupation, plus d’un millier de personnes pourchassées par les Allemands, parmi lesquelles une majorité de Juifs et des enfants, ont trouvé refuge dans le pays de Dieulefit, dans la Drôme provençale.

« Le meilleur rempart contre les préjugés qui conduisent au racisme et à l’antisémitisme, c’est l’instruction », a ajouté le ministre.

« Le meilleur rempart contre les préjugés qui conduisent au racisme et à l’antisémitisme, c’est l’instruction »

Vincent Peillon

En France, l’enseignement de la Shoah est obligatoire dans les classes de troisième et de première ou terminale depuis la fin des années 1980. Depuis 1982, il peut être dispensé dès l’école primaire, généralement au CM2.

La ministre déléguée à la Réussite éducative, George Pau Langevin, devait, elle, participer lundi au rallumage de la flamme du Soldat inconnu, à Paris, avec des collégiens et d’anciens déportés.

« Face aux propos de certains élèves qui, sans être extrêmement violents, sont pour le moins réticents ou volontairement désinvoltes dès que le mot Shoah est prononcé en cours, je me suis rendue compte que j’étais désarmée, en manque de formation pour pouvoir répondre à ces remarques embarrassantes », dit Patricia Drahi, professeur de français dans les Yvelines et doctorante en sciences de l’éducation à l’Université de Nanterre.

Selon Sophie Ernst, professeur de philosophie et auteur du livre « Quand les mémoires déstabilisent l’école – Mémoire de la Shoah et enseignement » (2008), la difficulté se situe dans la méthode. » On a pensé qu’en passant les jeunes à la moulinette des images de camps d’extermination, on allait les vacciner contre le racisme et l’antisémitisme : c’est un échec », estime-t-elle, « ça ne pouvait pas marcher, on se rend compte maintenant que ce projet était d’une naïveté partagée ».

Résultat, estime Patricia Drahi dans un article publié en 2012 : un « phénomène de saturation » chez certains élèves. Un constat confirmé par Camille, élève dans un lycée huppé de Paris. « La Shoah, ça nous saoule ! On en a ras-le-bol, on en peut plus », lance la lycéenne.

Mais selon un sondage CSA de 2012, 60% des étudiants de 18 à 24 ans n’ont jamais entendu parler du Vel’ d’Hiv’, théâtre en juillet 1942 de la plus grande rafle de juifs en France – que le film « La rafle » de Rose Bosch (2009) raconte.

60% des étudiants de 18 à 24 ans n’ont jamais entendu parler du Vel’ d’Hiv’

étude CSA

D’après une autre étude CSA publiée en janvier, les personnes opposées à l’interdiction du spectacle de Dieudonné étaient majoritairement les jeunes de 18 à 24 ans (53%). La polémique autour de l’humoriste controversé, condamné pour antisémitisme, a fait apparaître des tensions dans un « nombre marginal » d’établissements de centre-ville et de zones sensibles, a indiqué Vincent Peillon.

« Faut-il parler de l’affaire Dieudonné en classe ? Oui, car c’est notre devoir d’éclairer les élèves (…) Mais comment s’y prendre ? « , s’interroge Emmanuel Grange, professeur d’histoire dans la Loire, sur son blog. Cet enseignant a fabriqué un cours mêlant vidéos et images interactives, « du cousu-main ».

De son côté, Guillaume Delmas, prof d’histoire-géo en zone d’éducation prioritaire à Paris, assure qu’il n’y a « pas d’antisémitisme rampant chez les élèves, mais certains arrivent avec des représentations stéréotypées » sur le « sujet sensible » de la Shoah. « Avant d’aborder les faits historiques, je commence toujours mon cours en demandant aux élèves ce que signifie pour eux le mot +juif+, pour casser ces représentations », explique-t-il.

 « Avant d’aborder les faits historiques, je commence toujours mon cours en demandant aux élèves ce que signifie pour eux le mot « juif », pour casser ces représentations »

Guillaume Delmas

« Je veux qu’on montre aux enfants qu’il y a eu en France des femmes et des hommes exemplaires, des professeurs, qui par leur résistance à la haine ont sauvé des vies », a-t-il ajouté dans ce village où plus d’un millier de personnes pourchassées par les Allemands, dont des enfants juifs, trouvèrent refuge sous l’occupation.