PARIS (JTA) – Pour leur quarantième anniversaire de mariage, Avital et Natan Sharansky sont allés faire du tourisme dans la Ville des lumières.

Les Sharansky n’ont pas suivi le flot innombrable de touristes venus s’embrasser sous la Tour Effeil ou mettre un cadenas symbolisant leur amour sur le Pont des Arts surplombant la Seine. Leur itinéraire témoignait d’une autre forme d’engagement.

« Avital m’emmène voir les lieux où elle a organisé des manifestations pour ma libération », a déclaré Natan Sharansky, le président de l’Agence juive pour Israël, au JTA mardi dans un entretien au quartier général de l’organisation à Paris.

Il y a environ douze lieux de ce type. Pour Sharansky, la forte mobilisation des Juifs de France à son sujet il y a 25 ans symbolise à la fois ce qu’Israël va gagner et ce que l’Europe va pendre alors que l’immigration française vers Israël atteint des niveaux records.

Foyer de la plus grande population juive d’Europe avec 500 000 Juifs, la France a dépassé les Etats-Unis l’année dernière pour devenir la deuxième source la plus importante d’immigration juive en Israël, avec 3 263 émigrants faisant leur aliyah, juste derrière la Russie. Cette année, on attend 5 000 immigrants français juifs en Israël, bien plus du double des 1 917 immigrants de l’année 2012.

De tels chiffres sonnent comme une jolie mélodie aux oreilles de Sharansky, âgé de 67 ans, un ancien ministre israélien qui a passé neuf ans dans une prison soviétique pour ses tentatives d’immigration en Israël et qui dirige l’Agence juive, la principale organisation responsable de faciliter l’aliyah, depuis quatre ans.

Pourtant, sa satisfaction au sujet de la réussite de l’organisation est mêlée à la tristesse quant à la vulnérabilité que cela reflète sur une communauté robuste que beaucoup craignent être en voie d’extinction. Certains, y compris Sharansky, croient que l’aliyah française est un signe avant coureur de la fin de la vie juive en Europe.

« Quelque chose d’historique a lieu », déclare Sharansky. « C’est peut-être le début de la fin du judaïsme européen. »

Cette observation ne réjouit pas Sharansky, lui-même mathématicien né en Europe et prodige des échecs. Sharansky a révolutionné l’Agence juive en étendant son domaine traditionnel sur l’aliyah pour inclure le renforcement de l’identité juive de la Diaspora, une démarche, qui selon lui, « contextualisait » simplement l’aliyah mais que des critiques ont craint comme pouvant la désaccentuer.

« Je crois que c’est une tragédie pour l’Europe, a-t-il déclaré. Ce qui se passe en France, la plus forte communauté juive d’Europe, reflète les processus qui se déroulent ailleurs en Europe. Je demande continuellement aux gens si les Juifs ont un avenir en Europe ».

Sharansky s’est réjoui de ses rencontres avec ses prochains compatriotes israéliens comme Oury Chouchana, un avocat de 36 ans qui se prépare à partir la semaine prochaine pour étudier l’hébreu à l’Oulpan Etzion à Jérusalem, le même programme d’immersion en hébreu qu’Avital Sharansky avait suivi 40 ans plus tôt.

« Cela peut vous intéresser de savoir qu’Etzion est un endroit très sérieux de shidduch« , a dit Sharansky en employant le mot hébreu pour une rencontre de mariage.

Les bénédictions de l’aliyah française étaient apparentes lors d’une cérémonie d’au revoir mercredi pour plusieurs centaines d’émigrants à la synagogue des Tournelles. La cérémonie a eu lieu quelques jours après que le journal Le Monde ait publié un plaidoyer émouvant de l’auteur et activiste juif bien célèbre Marek Halter contre l’aliyah.

« Cèderez-vous devant ceux qui veulent notre disparition ? Laisserez-vous notre foyer aux djihadistes et au Front national ? », a-t-il écrit.

Le texte d’Halter était un appel rare aux armes dans une communauté dont les dirigeants encouragent les Juifs français à partir. A la cérémonie d’au revoir, Richard Pasquier, l’ancien chef du CRIF et actuel chef de la branche du Fonds national juif en France, a partagé son « immense fierté » de l’aliyah réussie de sa fille. Il a encouragé les nouveaux immigrants à « emporter leur culture pour la planter en Israël ».

Joël Mergui, le président du Consistoire français, a exprimé lors de la réunion son propre « sentiment de joie et de peine » du fait que trois de ses quatre enfants vivent à
3 000 km de lui, en Israël.

Le judaïsme français est « unique du fait que les dirigeants ne perçoivent pas l’aliyah comme une menace qui pourrait affaiblir leurs communautés, mais comme la première étape dans la construction d’un nouveau futur de la communauté en Israël », a déclaré Sharansky au JTA.

« C’est remarquable », a-t-il ajouté, « cela ne pourrait jamais se produire avec les fédérations américaines où les dirigeants de la communauté s’investissent pour s’assurer de l’avenir des Juifs en Amérique. »

A la cérémonie d’au revoir, Lionel Berros, un Juif religieux qui immigrera dans deux semaines, éprouvait un sentiment plus personnel de ce mélange de mélancolie et de joie que Sharansky a décrit.

« Quand j’étais enfant, je pouvais sortir de chez moi en portant ma kippa », explique Berros qui pars avec sa femme et sa fille à Netanya. « Maintenant, je porte une casquette de base-ball et ma fille quitte la maison seulement pour aller à l’école. Je ne veux pas qu’elle grandisse comme cela. Alors, je suis à la fois triste, mais aussi heureux de partir ».

Comme de nombreux parents juifs, Berros n’est jamais à l’aise quand sa fille est à l’école, pas depuis le meurtre en 2012 d’un rabbin et des trois enfants par un extrémiste musulman devant une école juive à Toulouse. L’attaque était l’un de 614 incidents antisémites recensés cette année là par l’unité de sécurité de la communauté. De toutes ces attaques, 14 % ont eu lieu dans les 10 jours après les meurtres de Toulouse.

Sensibles à ce sentiment, les dirigeants de la communauté ne cachent pas leurs préoccupations pour l’avenir de la communauté.

Dans un entretien récent au sujet du niveau d’antisémitisme, le président du CRIF Roger Cukierman a décrit les Juifs de France comme étant pris entre le Front national, une augmentation constante des crimes de haine par les Musulmans et les initiatives des laïcs pour interdire l’abattage casher et la circoncision.

« Derrière tous ces chiffres », a dit Cuckierman en référence aux attaques antisémites, « se cache un climat très difficile ».