JTA — Qu’est-ce qui est le plus courageux : Traverser en moto l’Afrique ou se saisir de l’adaptation d’un roman de Philip Roth pour votre tout premier travail en tant que réalisateur de film ?

Durant une seconde, l’acteur Ewan McGregor semble désarçonné par la question – mais il se reprend rapidement.
“Je pense que cette [‘Pastorale américaine’] était plus dangereuse, dit-il à JTA, en riant.

En tant qu’ambassadeur de l’UNICEF, en 2007, l’acteur avait effectué un parcours de 25 000 kilomètres depuis l’Ecosse à travers l’Europe et dans toute l’Afrique jusqu’au Cap, en Afrique du sud. Là-bas, ses plus grands obstacles avaient été les nids de poule.

Mais adhérant à l’idée courante à Hollywood que tout acteur nourrit, en fait; au fond de lui le seul désir d’être réalisateur, McGregor a apparemment cherché aussi à relever un défi à travers cette envie de se trouver derrière la caméra.

McGregor, bien sûr, a passé les deux dernières décennies à se construire une réputation considérable en tant qu’acteur. En commençant par son portrait brillant du camé à l’héroïne Mark Renton dans “Trainspotting,” il s’est illustré dans des films indépendants qui se sont fait remarquer comme “Salmon Fishing in Yemen” ou dans des blockbusters comme “Moulin Rouge !” ainsi que dans les trois premiers “Star Wars” où il incarnait le jeune Obi-Wan Kenobi.

Mais le premier projet en tant que réalisateur auquel il a décidé de s’atteler – une adaptation du roman de Philip Roth, qui a été récompensé par le Prix Pulitzer – est de ceux qui pourraient faire échouer des metteurs en scène bien plus chevronnés.

“La Pastorale américaine” est la huitième adaptation cinématographique de l’oeuvre de Roth – et presque toutes ont été éreintées par la critique et ont été des échecs commerciaux.

“Goodbye Columbus” a été l’exception, récoltant un grand succès critique et commercial lors de sa sortie en 1969. Plus récemment, “Indignation” avait reçu des échos positifs, mais n’était pas parvenu à séduire le public.

De plus, contrairement à “Columbus,” une nouvelle, et à “Indignation,” un livre plus court, “la Pastorale américaine” est un livre qui compte 423 pages — plus nuancé et par conséquent plus difficiles à adapter aux exigences du grand écran.

Logan Lerman dans une scène de ‘Indignation,’ adapté du roman de Philip Roth. (Crédit : Alison Cohen Rosa/via JTA)

Logan Lerman dans une scène de ‘Indignation,’ adapté du roman de Philip Roth. (Crédit : Alison Cohen Rosa/via JTA)

Et si ce n’était pas déjà suffisamment décourageant, en plus de la réalisation, McGregor a endossé également le premier rôle. Celui de Seymour Levov — un bel athlète juif, mais qui n’en a pas l’apparence, devenu un homme d’affaires de renom, sous le surnom de « Swede » .

Et pourtant, rien de tout cela n’a su dissuader l’acteur né il y a 45 ans en Ecosse. “Je n’ai pas pensé que c’était dangereux à ce moment-là”, explique McGregor.

« Je pensais que le script de John Romano était bien écrit et qu’il allait droit au coeur de l’histoire. Je n’avais pas le sentiment qu’il s‘agissait d’une bataille difficile. Je ne pensais pas qu’il fallait que je rajoute quelque chose parce que tout se trouvait dans le script. Et si vous voulez commencer votre carrière de réalisateur sur la base d’un roman, pourquoi ne pas en faire un roman étonnant ? »

“La pastorale américaine » est considérée parmi les meilleurs, sinon le meilleur, ouvrages de Roth. En plus du Pulitzer, il fait partie de la liste des 100 plus grands romans de tous les temps selon le classement du Time magazine.

Le livre, comme d’autres romans écrits par Roth, est raconté par son alter ego, Nathan Zuckerman, et est centré sur ses identités américaine et juive. Là, Zuckerman retourne à Newark, dans le New Jersey, à l’occasion de sa 45e réunion d’anciens élèves. Il va apprendre que « Swede », l’extraordinaire grand frère de son meilleur ami, vient de mourir.

“Swede” était une vedette sportive, officier dans le corps des Marines et héritier de la ganterie de la famille. Malgré l’opposition de son père, Lou (Peter Riegert), il avait épousé Dawn (Jennifer Connelly), l’ancienne reine de beauté de shiksa.

“Epouse parfaite, foyer parfait, enfant parfait”, résumait Zuckerman (David Strathairn). « Quelque chose veillait sur lui. J’ai toujours pensé que les choses se passeraient comme ça pour lui. Il était ‘Swede’. »

Et pourtant, les choses vont tourner autrement. Sa fille, Merry (interprétée par Dakota Fanning quand elle est adolescente), est bègue et a des problèmes émotionnels. Elle se radicalise, pose des bombes qui tueront trois personnes et est forcée de vivre dans la clandestinité. La famille Levov se désintègre alors même que la nation autour devient un théâtre d’affrontements, de manifestations violentes et de terrorisme domestique.

McGregor indique avoir lu Roth auparavant : “La tache”, “Portnoy et son complexe”, et “j’ai épousé un communiste” – mais, à ma grande honte, je ne l’ai jamais terminé”, admet-il.

Mais McGregor explique ne pas avoir lu “la pastorale américaine“ avant d’en avoir lu le script. Il a accepté le rôle, mais, comme cela arrive souvent à Hollywood, les années ont passé et rien ne s’est passé.

Le réalisateur Ewan McGregor sur le plateau d' ‘American Pastoral’. (Crédit : Richard Foreman/JTA)

Le réalisateur Ewan McGregor sur le plateau d’ ‘American Pastoral’. (Crédit : Richard Foreman/JTA)

“On a été proche de la disparition pure et simple du film, alors je me suis jeté dans l’arène et j’ai proposé de le réaliser”, dit-il.

McGregor s’est plongé dans le livre, lisant et relisant des extraits chaque jour. Il a également écouté les enregistrements audio de Ron Silver en voiture.

“Mon objectif était de m’en imprégner et de laisser le livre prendre possession de mon esprit”, dit-il.

Et il a grandement réussi. Alors que certains pourraient exprimer un certain désaccord sur ce qu’il a su conserver ou ce qu’il a exclu, McGregor a effectivement fait sienne l’essence du livre – que rien n’est ce qu’il semble être et que derrière la tranquillité apparente de la vie américaine dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, se nichaient la colère, les subterfuges et les mensonges.

McGregor obtient également des performances extraordinaires de la part de ses acteurs, en particulier Fanning, dont la détresse émotionnelle et l’impact familial en découlant brisent le cœur par moments.

Mais tout le monde ne semble pas avoir été impressionné. Les critiques récentes se sont avérées tièdes et même parfois accablantes. Ces critiques ont suivi la première du film qui a été projeté au festival international du film de Toronto au mois de septembre. La séance n’a pas suscité de très bonnes réactions.

“Je ne lis jamais les critiques”, explique McGregor. “Je n’ai jamais aimé le faire en tant qu’acteur – c’est difficile de lire des choses dures au sujet de mon interprétation. Mais je ne me fais pas d’illusions. Je sais qu’il y en a eu des violentes après Toronto”.

Philip Roth, l'auteur d'American Pastoral. (Crédit : Film Forum/File)

Philip Roth, l’auteur d’American Pastoral. (Crédit : Film Forum/File)

Les critiques peuvent expliquer pourquoi l’acteur et réalisateur assure la promotion du film d’une manière si active – McGregor était récemment présent sur tous les plateaux avec des apparitions dans “The Today Show,”le “Jimmy Kimmel Live!” et d’autres émissions.

Il s’est entretenu aussi avec la presse – parfois avec des résultats inattendus.

“On m’a rappelé ce matin [dans une autre interview] que le ‘Swede’ n’est pas mon premier rôle de Juif. “J’ai joué Jésus dans “Last Days in the Desert.’”

S’ensuit alors naturellement la question : Est-il facile de jouer un personnage juif ? Très aisé, semble-t-il.

“Je suis marié à une Juive”, dit-il évoquant son épouse Eve Mavrakis. “Mes enfants sont Juifs et je les ai élevés en tant que tels. C’est la seule expérience religieuse que je n’ai jamais eue d’une certaine façon, alors j’ai été très fier de raconter cette histoire dans la mesure où la moitié de ma famille est juive ».

McGregor indique se rendre de temps en temps à la synagogue avec sa famille, qui comprend quatre filles âgées de 5 à 20 ans. Chacune des trois aînées ont fait leur bar mitzvah.

Peut-être parce que lui-même n’est pas Juif, McGregor a pris de grands précautions en traitant les traditions juives évoquées dans le film.

« Ce n’était pas d’une grande importance pour lui mais je pense que cela faisait partie de ce que Roth explorait, si nous pouvons tourner le dos à qui nous sommes »

“Je voulais que le Kaddish soit récité lors du deuil à la fin du film [aux funérailles de ‘Swede’],” explique-t-il.

« Ce n’était pas d’une grande importance pour lui mais je pense que cela faisait partie de ce que Roth explorait, si nous pouvons tourner le dos à qui nous sommes ».

McGregor est récemment revenu d’Irak, où il a visité plusieurs camps de réfugiés et a pris la parole dans les bureaux de l’UNICEF.

Interrogé pour savoir s’il a déjà entendu l’expression “tikkun olam” — ce n’était pas le cas – je suggère que ses efforts pour réparer le monde étaient, d’une toute petite façon, très juifs et qu’ils étaient appréciés.

“C’est une chose adorable que vous me dites et cela signifie beaucoup pour moi”, s’exclame McGregor, ajoutant que c’est cette sorte de tempérament de “brave gars” qui avait rendu le ‘Swede’ célèbre à Newark.

(“American Pastoral” sera en salles en France le 28 décembre prochain.)