NEW YORK (JTA) – Ari Engel est un sans-abri. Cela fait une décennie qu’il n’a pas d’emploi régulier et deux ans qu’il a quitté son appartement.

Mais ne vous apitoyez pas sur son sort.

Au cours des dix dernières années, Engel a gagné 5 millions de dollars en jouant au poker.

Fils d’un rabbin orthodoxe, Engel, 31 ans, est devenu l’un des meilleurs joueurs de poker professionnels au monde – classé n° 23 dans le monde par le magazine de poker, Bluff – et il est probablement le seul grand joueur qui porte une kippah.

Lorsque Engel a décidé de quitter son appartement de Toronto au début 2013, c’était pour partir dans un circuit de tournois. En novembre seulement, Engel a joué au Pérou, à Saint-Martin et en République dominicaine, où il a remporté 136 500 dollars.

« Je voyage tout le temps – je suis une sorte de sans-abri », confie Engel au JTA dans une récente interview téléphonique depuis Atlantic City, New Jersey, où il était en compétition. « Je ne suis jamais au même endroit plus de quelques semaines
d’affilée. »

La loi juive traditionnelle désapprouve le jeu, mais pour Engel, qui mange casher et porte souvent la kippah pendant les parties, le poker n’est pas un pari, mais le résultat de compétences acquises. Il concède qu’il y a un facteur chance, mais pas plus que dans la Bourse.

« Pour moi, il est très regrettable que le poker se joue dans les casinos. Ce n’est pas vraiment sa place », dit Engel. « Le poker comprend certainement des éléments indépendants de notre volonté, mais également beaucoup d’autres tout à fait contrôlables. Je ne parie pas du tout. J’essaie d’avoir de dessus quand je joue au poker, car je veux en faire un gagne-pain. »

Parfois, la kippah joue à son avantage, car les adversaires, en la voyant, peuvent sous-estimer ses capacités. Plus généralement, les autres joueurs ou des passants glisseront un petit indice – peut-être un mot d’accueil en yiddish ou en hébreu – pour indiquer que, eux aussi, sont membres de la tribu.

Engel, qui ressemble quelque peu au portrait de Jesse Eisenberg de Mark Zuckerberg dans « The Social Network », affirme n’avoir jamais essuyé de réactions négatives devant son identité juive.

Dans les tournois, Engel se prépare comme un athlète. Il essaie de bien dormir, de manger un petit déjeuner sain et de s’entraîner dans la salle de gym de l’hôtel. La partie commence habituellement vers midi et se prolonge souvent bien après minuit, donc l’endurance est importante.

Engel joue habituellement à Texas Hold’em, un jeu qui commence avec deux cartes distribuées face cachée à chaque joueur et trois cartes communes face visible, ou
le « flop ».

Les deux cartes communes supplémentaires – le « turn » et le « river » – sont alors distribuées au fur et à mesure que les joueurs vérifient, misent, relancent ou se couchent. Les joueurs commencent avec le même montant de jetons – les mises varient généralement de 300 à 10 000 dollars – et restent dans le jeu jusqu’à ce que leurs jetons s’épuisent.

Les concurrents qui terminent au top 10-15 % remportent habituellement un peu d’argent, et le champion gagne le jackpot de 15 à 25 % de toute la mise.

« Arrive le plus souvent dans les premières places peut faire la différence entre avoir une année rentable ou non, cela peut certainement devenir stressant si les choses ne se passent pas comme vous le voulez », explique Engel.

Engel refuse de révéler le détail de ses revenus, mais selon le magazine Bluff, il a remporté le plus gros gain de sa carrière l’année dernière au Heartland Poker Tour à Saint-Louis, où il a terminé premier parmi les 420 participants avec 142 125 dollars. Selon le forum de poker en ligne Pocketfives, il aurait également gagné 187 669 dollars dans un tournoi en ligne en mai.

Être un joueur de cartes itinérant n’était guère la vie qu’Engel s’était imaginée quand il était enfant. Né à Toronto, Engel et sa famille ont déménagé en Afrique du Sud avant son premier anniversaire, puis en Australie, à Jérusalem et Annapolis, avant de s’installer dans la région de Chicago, où Engel fréquentait une yeshiva-lycée à Skokie, en Illinois.

Engel était un lycéen de 17 ans quand il a joué au poker pour la première fois. Il a poursuivi ses études dans une yeshiva orthodoxe de la banlieue de Mevasseret Zion Jérusalem, puis à la Yeshiva University de New York (NYU).

Mais ce n’est que dans sa deuxième année à la NYU qu’il a commencé à jouer avec de l’argent. Son compagnon de chambre, Andrew Brown, joueur de poker en ligne passionné, a pris Engel sous son aile. Engel, qui s’était spécialisé dans la finance, a trouvé le poker en ligne beaucoup plus convaincant.

Son diplôme en poche, il a reçu un emploi régulier, mais le poker en ligne qu’il jouait les nuits et le week-end s’est avéré beaucoup plus lucratif – et stimulant. Il a donc démissionné après quelques mois pour essayer de jouer au poker à plein temps.

« La finance n’était pas ce que je voulais faire », déclare Engel. « J’ai pensé : j’ai 21 ans, je suis célibataire et sans véritables responsabilités, alors pourquoi ne pas essayer pendant quelques mois et voir comment je m’en sors ? »

À sa grande surprise, ses parents lui ont donné leur bénédiction. Bientôt Engel a ramassé assez d’argent pour rembourser sa dette à l’université. Il a commencé à proposer des cours en ligne de stratégie du poker. Il aimait l’indépendance et l’absence de responsabilités professionnelles.

Puis vint le 15 avril 2011 – le vendredi noir du monde du poker.

Le ministère de la Justice a émis des actes d’accusation contre les principales sociétés de poker en ligne et fermé leurs sites web, sous les accusations de violation des lois du jeu en ligne, de fraude bancaire et de blanchiment d’argent. Les autorités finirent par conclure un marché avec deux des plus grandes sociétés de poker, PokerStars et Full Tilt, mais leur ont interdit d’avoir une clientèle américaine.

Cela signifiait qu’Engel, qui vivait à Las Vegas à l’époque et jouait principalement en ligne, devait soit arrêter ses activités, soit quitter le pays.

« En une nuit, » dit-il, « ma profession avait radicalement changé. »

Né au Canada, Engel a obtenu un passeport canadien et a déménagé à Toronto. Mais il détestait les hivers. A son deuxième janvier, il était prêt à abandonner le poker en ligne pour jouer exclusivement dans des tournois réels. Engel a mis un terme à sa location de Toronto et vit depuis dans des hôtels, sur la trace des tournois.

S’il joue parfois le Shabbat, il respecte toujours les fêtes juives, pour lesquelles il rend généralement visite à ses parents en Floride. Il a également une sœur à New York et un frère en Israël.

« Je ne sais pas si je jouerai toute ma vie au poker, mais pour le moment je continue », affirme Engel.

« J’ai rassemblé un petit paquet et j’ai la liberté de choisir parmi différentes options. Je dois juste garder mes yeux et mes oreilles grands ouverts et jouer finement. »