Dans l’une des scènes les plus célèbres d’ « Un Violon sur le Toit », un étudiant de yeshiva, à l’accent ashkénaze très marqué, demande « Rabbi, puis-je vous poser une question ? ».

« Certainement, Leibesh », réponds le rabbin barbu.

« Y a-t-il une bénédiction appropriée pour le tsar ? », demande l’étudiant

« Une bénédiction pour le tsar ? Bien sûr. Que Dieu bénisse et te garde le Tsar … loin de nous ! », répond le rabbin, provoquant l’hilarité générale.

À la veille de l’investiture du président-élu Donald Trump, cette conversation pourrait facilement se dérouler dans l’une des nombreuses communautés juives à travers les États-Unis, dans lesquelles les dirigeants religieux et les membres ont protesté contre le discours et la politique de l’administration entrante.

Dans l’une de ces communautés, en Arizona, chez le rabbin Shmuly Yanklowitz de la mouvance moderne orthodoxe, cette scène mythique s’est effectivement déroulée, évoquant non seulement la pièce de théâtre, mais également l’Histoire.

Dans une déclaration qui a déclenché des réactions aussi divisées que la communauté juive américaine peut l’être, le doyen du Valley Beit Midrash et cofondateur du mouvement de justice social orthodoxe Uri L’Tzedek a déclaré cette semaine qu’en raison de son « engagement à l’intégrité de sa prière, dès cette semaine », il ne pourra plus « réciter ni répondre amen à la prière du Shabbat qui implore pour la réussite du président américain ».

Hanoten Teshoua est un texte de la liturgie classique récitée depuis des générations dans la plupart des synagogues orthodoxes. C’est une prière pour le gouvernement. Pour la remplacer, Yanklowitz a rédigé un nouveau texte de prière.

Le rabbin Shmuly Yanklowitz avec Petra Falcon de l'organisation Promise Arizona, qui œuvre pour le pouvoir politique des immigrants en janvier 2017. (Crédit : Facebook)

Le rabbin Shmuly Yanklowitz avec Petra Falcon de l’organisation Promise Arizona, qui œuvre pour le pouvoir politique des immigrants en janvier 2017. (Crédit : Facebook)

« Si vous ressentez qu’il est important de prier pour le gouvernement américain, mais vous vous sentez incapable de prier pour la réussite de ce président, n’hésitez pas à utiliser ou à adapter ce texte à votre guise », a écrit Yanklowitz sur les réseaux sociaux.

Sa nouvelle « Prière pour notre nation » servirait de rappel pour lui-même « et pour des milliards d’autres personnes devenues vulnérables sous le régime [du président-élu Donald Trump], et de défi à relever chaque Shabbat, pour engranger des forces pour une nouvelle semaine de résistance spirituelle », a-t-il expliqué.

En rédigeant la prière, Yanklowitz exploitait en réalité l’idée de base qui a conduit à l’insertion de la prière Hanoten Teshoua.

Une bénédiction – et une malédiction – pour le Tsar

Dans l’extrême pauvreté du minuscule shtetl, les habitants d’Anatevka ont très probablement béni le Tsar dans leurs prières.

Rédigée à la fin du XVe siècle par les juifs séfarades expulsés de la péninsule ibérique, Hanoten Teshoua a fait son chemin vers les communautés ashkénazes et est devenue un classique de la liturgie juive orthodoxe jusqu’à aujourd’hui.

Selon l’historien Jonathan Sarna dans son ouvrage de 1998 Moral Problems In American Life – New Perspectives On Cultural History, les juifs priaient déjà pour le bien-être de leur gouvernements non-juifs au temps de la Bible. Par exemple, le prophète Jérémie a déclaré « Travaillez enfin à la prospérité de la ville où je vous ai relégués et implorez Dieu en sa faveur ; car sa prospérité est le gage de votre prospérité. » (Jérémie 29 ; 7).

Selon Sarna, « la qualité unique de beaucoup de ces prières, suppliant Dieu de faire pencher le cœur du souverain pour traiter les Juifs avec bienveillance, signale les réalités politiques distinctives de la vie juive de la diaspora. »

Jonathan Sarna (Crédit : Uriel Heilman)

Jonathan Sarna (Crédit : Uriel Heilman)

C’est au milieu du XVIIe siècle, explique Sarna, que cette prière « savamment rédigée » d’Hanoten Teshoua est devenue la norme.

Mais il a également indiqué que les versets bibliques cités dans la prières « renferment des indices d’une résistance spirituelle, stratégie culturelle bien connue de ceux qui sont déterminés à maintenir leur estime d’eux-mêmes face à la persécution religieuse ».

Pour les érudits, ces versets apparemment inoffensifs tirés de divers passages de la Bible laissent souvent entendre des points de vue moins pacifistes.

« Parallèlement, les juifs priaient pour le bien-être du souverain dont leur sécurité dépendait, et, en lisant entre les lignes, on lit un message plus subversif, de la vengeance. En se basant sur des expériences passées en diaspora, les deux messages étaient appropriés », écrit Sarna.

Défendre la résistance spirituelle

Contrairement à Anatevka, la relative sécurité des communautés juives américaines permet aux juifs américains comme Yanklowitz de protester contre le gouvernement souverain bien plus ouvertement et avec plus passion qu’aucun autre juif de l’histoire.

« La vie religieuse n’est valable que quand elle est une force pour la justice et quand ce pour quoi nous prions est l’expression de nos valeurs les plus profondes. Plutôt que de se cacher derrière un isolationnisme radical qui rend le judaïsme non pertinent dans l’Amérique du XXIe siècle, nous devons nous assurer que la pratique juive reste sensible aux questions morales les plus urgentes de notre temps », a déclaré Yanklowitz au Times of Israel cette semaine.

« Les valeurs de l’administration Trump représentent une menace pour la paix et la justice américaines et pour la stabilité mondiale et nos prières juives ne doivent rien refléter d’autre que de l’authenticité », a déclaré Yanklowitz.

Le rabbin de 35 ans est connu pour son authenticité sincère dans la défense de ses causes. En plus d’innombrables protestations sur des questions telles que les droits des animaux (il est végétalien) et le bien-être des prisonniers, il a, dans une déclaration très altruiste, donné un rein à un inconnu complet. Récemment, il a activement promu l’accueil aux réfugiés.

Le rabbin Shmuly Yanklowitz après avoir fait don d'un rein à un inconnu le 16 juin 2015. (Crédit : autorisation)

Le rabbin Shmuly Yanklowitz après avoir fait don d’un rein à un inconnu le 16 juin 2015. (Crédit : autorisation)

Désormais, pour Yanklowitz, avec Trump au programme, manifester une forme de « résistance spirituelle » n’est pas un choix « mais un devoir sacré pour tous ceux qui sont ordonnés rabbins ».

Ses croisades en faveur des droits de l’homme ne lui ont pas amené que des amis dans la communauté orthodoxe. Il est titulaire de trois ordinations rabbiniques – de l’école rabbinique Yeshivat Chovevei Torah de New York, du grand-rabbin d’Efrat Shlomo Riskin et d’une troisième smicha privée du rabbin hyérosolomitain Nathan Lopez Cardozo, ce qui fait de lui un libéral de l’orthodoxie en termes de perspectives politiques.

« On ne peut pas rester dans l’orthodoxie traditionnelle et résister à l’administration Trump », a-t-il dit.

Une famille de réfugiés syriens arrivée à Phoenix dans l'Arizona, vivent leur premier repas de Thanksgiving au domicile du rabbin Shmuly Yanklowitz, le 26 novembre 2015. (Crédit: autorisation)

Une famille de réfugiés syriens arrivée à Phoenix dans l’Arizona, vivent leur premier repas de Thanksgiving au domicile du rabbin Shmuly Yanklowitz, le 26 novembre 2015. (Crédit: autorisation)

Yanklowitz raconte une anecdote au sujet d’un collègue rabbinique orthodoxe qui lui a dit que «  s’autoproclamer athée devant sa communauté serait moins grave que d’applaudir à une conférence de l’AIPAC à chaque fois que la foule le fait ».

« Dans un tournant étrange, les dogmes politiques autour d’Israël et de la politique américaine de droite sont devenus plus sacrés que les dogmes théologiques », a-t-il dit.

Selon Yanklowitz, dans l’ère Trump, les juifs orthodoxes progressistes ont quatre options : « quitter l’orthodoxie, rester silencieux, se faire intimider, ou déménager dans l’une des trois congrégations où il règnent la diversité et la tolérance », a-t-il dit.

« Ce n’est pas de la politique, mais bien l’âme des juifs américains : Croyons-nous vraiment en la Torah qui privilégie la défense des vulnérables?», demande rhétoriquement Yanklowitz.