BASE AERIENNE D’OVDA – Dans le Désert du Néguev – ou plus précisément dans le ciel qui le domine – les pays de la Terre Faucon et de la Terre de Nulle part mènent une guerre aérienne dure, avec des dizaines d’avions de chasse engagés dans des combats aériens et les bombardements d’infrastructures des uns et des autres.

Pour l’instant, il n’y a pas de victimes dans ces batailles aériennes – et c’est comme cela que les deux camps voudraient voir les choses.

La guerre de Terre Faucon et de la Terre de Nulle part est au cœur de l’exercice biennial Drapeau Bleu organisé par l’Armée de l’Air israélienne (AAI), dans lequel sept pays étrangers participent et beaucoup d’autres visites sont prévues.

La Terre Faucon fictive, « l’équipe bleue », est composée de sept pays étrangers – l’Inde, l’Allemagne, la France, l’Italie, la Pologne, la Grèce et les Etats-Unis – et un escadron de l’Armée de l’Air israélienne. Leur opposant, la Terre de Nulle part, est conduite par l’Escadron Rouge de l’Armée de l’Air Israélienne, une unité israélienne de F-16 qui est entraînée pour imiter les avions ennemis dans les exercices. L’Escadron Rouge est soutenu, dans la Terre de Nulle part, par une batterie de missiles sol-air et des unités de drones.

L’exercice d’une durée de 11 jours, qui a commencé dimanche, impliquera plus de 1 000 personnes, cinq types d’avions de chasse, des dizaines d’appareils et des centaines de sorties dans ce qui sera le plus important exercice aérien de l’AAI en date et le plus grand dans le monde en 2017, selon l’armée israélienne.

C’est la troisième fois qu’Israël organise le Drapeau Bleu, qui a commencé en 2013 et a pris de l’ampleur à chaque édition.

Des officiels de l’Armée de l’Air Israélienne ont déclaré que l’objectif de l’exercice était triple : renforcer les relations diplomatiques entre les pays, exposer les armées participant à de nouvelles tactiques et techniques, et améliorer la coopération en obligeant les armées de l’air à travailler ensemble.

Un F-16C de l’armée de l’air israélienne lors de l’exercice international Blue Flag, à la base militaire d’Ovda, le 8 novembre 2017. (Crédit : Jack Guez/AFP)

Située à une heure en voiture au nord d’Eilat et à deux heures et demie de Beer Sheva, la base aérienne d’Ovda est aussi éloignée que possible à la minuscule échelle d’Israël. Avec peu de bâtiments dans ce paysage désertique, les pilotes avaient la possibilité de voler à basse altitude et à pleine vitesse au-dessus de ce « terrain de jeu aérien de haute technologie » où a lieu l’exercice, a déclaré le colonel Itamar, le commandant de la base qui, pour des raisons de sécurité, peut seulement être identifié par son prénom.

Les combats aériens et les attaques sol-air sont tous simulés, mais certains des bombardements sont réels, même si les cibles correspondent à des zones désertiques vides, plutôt que des installations militaires, a expliqué le colonel Itamar aux journalistes qui sont venus en avion depuis Tel Aviv avec l’armée israélienne.

Luftwaffe, commandos indiens et Patriots

En plus de constituer le plus grand exercice effectué en Israël, cet événement marque également une série de premières.

Les délégations indiennes, allemandes et françaises sont toutes ici pour la première fois, alors que la Pologne, la Grèce, l’Italie et les Etats-Unis ont tous participé aux précédents exercices.

Le personnel de l’aviation indienne avec le général de brigade de l’armée de l’air israélienne Eyal Grinboim durant l’exercice international Blue Flag en novembre 2017. (Crédit : armée israélienne))

L’Inde a envoyé un avion de transport C-130J Hercules et un contingent de soldats des forces spéciales. Les deux prendront part au Drapeau Bleu – une mission qui demandera à « l’équipe bleu » de déposer des commandos derrière les lignes ennemies et de les récupérer. Ensuite, ils iront dans le centre d’Israël pour mener des exercices d’entraînement avec leurs homologues israéliens.

Dans le même temps, les Allemands ont envoyé six Eurofighters, la France a envoyé cinq Mirages 2000AD, les Italiens cinq Tornado de deux versions différentes, et les Etats-Unis, la Pologne et la Grèce ont envoyé respectivement sept, six et cinq F-16.

Alors qu’Israël et l’Allemagne se sont déjà entraînés auparavant, c’était la première fois en presque 100 ans, depuis la Première guerre mondiale, que des avions de combat de la Luftwaffe ont survolé Israël, alors la Palestine de l’Empire ottoman.

Le colonel Itamar a reconnu que l’idée de voir des avions de chasse allemands arborant le Croix de Fer voler au-dessus du symbole de l’Etat juif évoquait des sentiments mitigés parmi les Israéliens à cause de l’Holocauste et du rôle de l’armée allemande dans la Shoah.

« Voir des avions de la Luftwaffe entrer dans nos hangars – c’est quelque chose que je n’oublierai jamais », a déclaré le colonel Itamar.

Un Eurofighter allemand durant l’exercice international Blue Flag en novembre 2017. (Crédit : armée israélienne))

« C’est délicat. Et émotionnellement chargé. On ne peut pas changer le passé », a-t-il ajouté, mais il a souligné les liens militaires et diplomatiques forts que les deux pays ont partagé au cours des récentes décennies.

Le Lieutenant Colonel Gero von Fritschen, à la tête de la délégation allemande, a reconnu le symbole de leur participation, en s’y référant comme de la « diplomatie aérienne ».

« Je suis honoré d’être ici, a dit von Fritschen. Nous avons reçu un accueil chaleureux. Même quand nous étions dans le couloir de notre hôtel à Eilat avec nos uniformes, les gens venaient pour nous parler ».

La participation indienne est perçue comme un indice du renforcement des liens entre New Delhi et Jérusalem. En juillet, le Premier ministre indien Narendra Modi a visité Israël, devenant ainsi le premier Premier ministre indien à le faire. Un mois avant, l’Inde, qui est un importateur clef d’équipements militaires israéliens, a aidé à sponsoriser l’Expo Défense Israélienne réputée à Tel Aviv. Et en mai, trois navires de la Marine indienne se sont mis à quai dans le port d’Haïfa pour une visite officielle, célébrant le 25e anniversaire des relations diplomatiques entre les deux pays.
Selon le colonel Itamar, d’autres armées de l’air voulaient participer, mais l’AAI a limité la participation à huit pays.

Afin de coordonner cet exercice, l’AAI a fait intervenir un entrepreneur privé pour s’occuper de la logistique, une mesure assez inhabituelle pour l’AAI qui dispose de beaucoup de ressources.

« Parfois, un petit peu d’aide en plus ne fait pas de mal », a dit le colonel Itamar.

Des avions de chasses prennent part à l’exercice international Blue Flag en novembre 2017. (Crédit : armée israélienne)

Israël a donné une importance stratégique à l’exercice, qui a rassemblé des pays qui ne coopèrent pas souvent ensemble dans des missions réelles ou partagent les mêmes ennemis.

Pour Israël, ce type de coopération, qui est est « sans cible ou mission spécifique, mais est basée sur l’amitié », apparaît toujours plus important, puisque de nombreuses organisations internationales et alliances existantes qui sont focalisés sur un objectif spécifique « s’effondrent », a dit le colonel Itamar, en référence aux groupes comme l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord.

L’exercice Drapeau Bleu de cette année était le premier dans lequel le système de défense aérienne Patriot était déployé, même s’il n’y a pas eu de tirs réels, seulement des simulations de lancements.

La batterie, normalement stationnée à proximité de Dimona, a fourni une couverture sol-air pour la Terre de Nulle part, et selon son commandant, a eu « beaucoup de succès dans le nombre d’interceptions effectuées ».

Une batterie anti-missile Patriot pendant l’exercice international Blue Flag en novembre 2017, à la base militaire d’Ovda. (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israel)

« Tout ce dont nous avons eu l’autorisation de viser, nous l’avons abattu », a-t-il déclaré, pour la deuxième journée complète de l’exercice.

Le Tornado italiens de la Terre Faucon, conçus pour mener une guerre électronique visant à se débarrasser des défenses aériennes de l’ennemi, cherchaient à contrer les mesures de la batterie Patriot.

Le lieutenant colonel qui menait la délégation italienne (son nom ne peut pas être publié) a déclaré que c’était un défi de s’en prendre au système Patriot et qu’ils essaieraient différentes tactiques pour le déjouer.

« Notre perspective est de dire, essayons de voir ce que nous pouvons faire et ensuite partageons ce que nous avons appris [avec les autres participants] », a-t-il dit.

Conserver une approche non spécifique

L’AAI a spécialement organisé l’exercice Drapeau Bleu pour qu’il soit générique, plutôt que de l’orienter vers un scénario spécifique, d’où les combattants fictifs la « Terre Faucon » et la terre de « Nulle Part », pour ne pas choisir la « Coalition » contre « l’Iran », par exemple.

Des officiels ont dit que l’Escadron Rouge, qui peut imiter les capacités du Sukhoi et des MiG russes avec leurs F-16 ou adopter les tactiques des armées de l’air de différents pays, n’ont pas simulé un pays spécifique dans cet exercice, mais au lieu de cela, ils ont utilisé une variété de techniques pour mettre au défi la Terre Falcon.
« Ils ont imité les tactiques qui donneront aux ‘gars de l’équipe bleu’ le meilleur exercice », a dit le colonel Itamar.

Le pilote d’essai en chef Alan Norman, à gauche, parle avec le député Likud, Yoav Kish dans le cockpit d’un simulateur de F-35 au cours d’une conférence à Tel Aviv, le 3 avril 2016. (Crédit : Judah Ari Gross / Times of Israel)

D’ailleurs, le député du Likud Yoav Kisch, pilote de F-16 dans l’Escadron Rouge, a participé à certains des exercices, menant des opérations de bombardement contre la Terre Faucon, a-t-il déclaré au Times of Israël dans le vol de retour vers Tel Aviv.

La plus grande partie de l’exercice de 11 jours sera concentrée autour du combat entre la Terre de Nulle part et la Terre Faucon. Mais pour deux jours, le 9 et 11 novembre, « l’équipe bleue » sera divisée en deux et pour combattre en eux.

Afin de développer la coopération internationale, chaque camp aura des représentants de chaque pays participant, a déclaré le colonel Itamar.

Faire attention à la sécurité

Environ 100 sorties auront lieu chaque jour de l’exercice, certaines de jour et d’autres de nuit.

Tout particulièrement pour les armées de l’air étrangères, ce rythme intensif de vol n’est pas sans risques. « Voler de nuit, dans un pays étranger, dans une autre langue, c’est dangereux », a dit le colonel Itamar.

L’année dernière, par exemple, un avion de chasse et un hélicoptère se sont crashés lors de l’exercice Drapeau Rouge organisé par l’Armée de l’Air américaine dans le désert du Nevada. L’AAI avait participé à l’exercice.

Un avion cargo C130J durant l’exercice international Blue Flag en novembre 2017, à la base militaire d’Ovda. (Crédit : armée israélienne)

Aucune infraction importante aux règles de sécurité n’a été relevée lors de l’exercice Drapeau Bleu, même s’il y a bien eu quelques petits problèmes, comme lorsque des pilotes ont légèrement dévié de l’espace aérien désigné, a dit le colonel Itamar.

Attendant avec impatience l’exercice Drapeau Bleu de 2019, le commandant de la base aérienne d’Ovda a déclaré espérer que l’avion de chasse furtif F-35 pourra y participer, puisqu’à la fois les Etats-Unis et Israël possèdent l’avion dernier cri.

Deux avions de chasse F-35 atterrissent en Israël, le 8 novembre 2017. (Crédit : armée israélienne)

Selon le colonel Itamar, l’avion de chasse de cinquième génération, qui est toujours en phase d’intégration à l’AAI, n’a participé cette année tout simplement « parce qu’il n’était pas encore prêt ».

Tout au long de l’exercice, qui finit le 16 novembre, les armées de l’air tiendront un compte des interceptions et des missions réussies afin de voir quel camp a gagné. Pourtant, le colonel Itamar a dit que les informations ne seront pas rendues publiques, car cela pourrait changer la manière des différentes armées de l’air de s’exprimer aux debriefings.

« Notre objectif n’est pas de gagner ou de perdre, mais d’apprendre », a dit le commandant de la base d’Ovda.

« On peut tout dire dans une salle de debriefing, et cela doit rester comme ça. Comme disent les Américains, ‘Ce qui se passe à Vegas, reste à Vegas’ », a-t-il conclu.