Pour le directeur du théâtre de Jaffa, Igal Ezraty, il n’y a pas de mauvaise publicité.

Et de la publicité, il en a à revendre, depuis que la ministre de la Culture Miri Regev a demandé au ministre des Finances Moshe Kahlon de réduire le financement public de l’institution culturelle de Jaffa, après deux représentations de lectures de textes de prisonniers palestiniens.

« Nous avons eu une très bonne publicité pour le théâtre », a dit Ezraty, qui a fondé le théâtre il y a 20 ans, avec des metteurs en scène juifs et arabes. « Tous nos billets sont vendus. Le spectacle de Mahmoud Darwish s’était très mal vendu ces deux dernières années, et maintenant il est complet. Elle nous aide donc à vendre des billets. »

Ezraty fait référence aux « Yeux », un spectacle musical basé sur les poèmes et la vie du poète palestinien Mahmoud Darwish, interprété en hébreu et en arabe, par des acteurs juifs et arabes, accompagnés de la musique de Mira Awad et mis en scène par le célèbre acteur arabe israélien Norman Issa.

Le théâtre de Jaffa, le 10 septembre 2017. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israël)

Le théâtre de Jaffa, le 10 septembre 2017. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israël)

Il représente bien la dizaine de productions du petit théâtre, qui veut offrir une scène à des spectacles en hébreu et en arabe.

C’est un dimanche matin au théâtre, un petit espace modeste au bord de la vieille ville historique de Jaffa, avec une vue dégagée sur la Méditerranée, derrière les escaliers de pavés blancs.

Ezraty est assis à son bureau, un espace en préfabriqué au fond du théâtre de 140 sièges, aux murs pourpres, entouré de photos de sa famille et de ses productions, et des piles de tracts sur son petit bureau.

Malgré les protestations constantes de Regev contre le théâtre et ses productions, Ezraty est loin d’être inquiet. En fait, il semble presque ravi de toute cette attention.

« Elle nous aide à vendre des billets, a-t-il dit. S’il n’y a pas de réaction à tout cela, la censure continuera. Donc c’est peut-être mieux, parce que cela force les gens à comprendre à quel point c’est important. »

Dareen Tatour, dont la pièce "Carnets de prison" a été mise en scène au théâtre de Jaffa à l'été 2017. (Crédit : capture d'écran Youtube)

Dareen Tatour, dont la pièce « Carnets de prison » a été mise en scène au théâtre de Jaffa à l’été 2017. (Crédit : capture d’écran Youtube)

Le brouhaha sur les productions du théâtre s’est fait entendre au début du mois, après une soirée organisée en l’honneur de la poétesse arabe israélienne Dareen Tatour, pendant laquelle ses poèmes ont été lus, et un court-métrage qu’elle a réalisé a été projeté. L’un des poèmes lus était « Résiste mon peuple, résiste ». Tatour est assigné à domicile pour son soutien présumé à un groupe terroriste.

Il y a trois mois, le théâtre a organisé un évènement intitulé « Carnets de prisons », avec des lectures de textes de prisonniers sécuritaires palestiniens détenus en Israël.

Selon Ezraty, le théâtre présente plusieurs types de spectacles, dont des pièces de théâtre parlant de la périphérie d’Israël, des drames familiaux éthiopiens, ou d’une famille juive en Allemagne.

« Nous présentons tous les narratifs, alors qu’elle tente de montrer que nous ne présentons que le narratif palestinien, a-t-il dit. Toute l’histoire ici porte sur deux spectacles dont nous ne sommes même pas à l’origine, nous les avons simplement présentés, et nous ne censurons pas les spectacles que nous présentons. »

Ezraty et son cofondateur, Gabi Eldor, ont lancé leur groupe théâtral il y a 25 ans, et, quand ils ont rencontré l’artiste Mohammed Bakri, ils ont décidé de gérer le théâtre ensemble. La ville de Tel Aviv leur a offert un espace à Jaffa, et depuis, il abrite deux théâtres collectifs, le théâtre arabe Al-Saraya, qui porte le nom de la Maison antique Saraya dans laquelle il est situé, et le théâtre hébraïque local.

Les deux compagnies collaborent pour promouvoir la compréhension transculturelle avec des pièces de théâtre, des projets culturels, des ateliers, des festivals et des programmes pédagogiques, en travaillant ensemble ou séparément, en hébreu et en arabe, avec des acteurs juifs et arabes.

« Nous n’aurions pas pu obtenir cet espace sans ce concept », a dit Ezraty.

Il pense que c’est l’utilisation des langues, avec des productions en hébreu et en arabe, qui fournit la meilleure méthode pour améliorer la compréhension de l’autre.

« Les Israéliens entendent de l’arabe et ils pensent que c’est la langue des terroristes, dit-il. Ils me disent ‘on ne savait pas que c’était une langue si musicale’. »

Le théâtre de Jaffa, le 10 septembre 2017. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israël)

Le théâtre de Jaffa, le 10 septembre 2017. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israël)

Il a parlé de l’un des spectacles récemment présentés par le théâtre, pendant lequel le public a discuté du mot arabe shahid, et de la manière dont les Israéliens ne lui accordent que le sens de terroriste. Un shahid est un sacrifice, a dit Ezraty, et ils ont débattu de ce que cela signifie, sur scène.

« Miri Regev a pris ça, a-t-il dit, et en a déduit que nous soutenions le terrorisme. »

En fait, a dit Ezraty, le mélange de langues propose une certaine solution aux difficultés actuelles. Le théâtre n’existe pas pour proposer une solution politique, mais son existence à Jaffa, un quartier de Tel Aviv peuplé par des Juifs et des Arabes, propose un moyen de sa familiariser avec l’autre, un moyen de comprendre l’autre partie, en « laissant la politique à la porte » quand on vient au théâtre, a-t-il dit.

Et pourtant, le théâtre a dû travailler dur pour promouvoir la mixité de son public.

Avec 400 000 Israéliens juifs et seulement 17 000 Arabes à Tel Aviv, les Juifs sont largement majoritaires dans la plupart des théâtres. Les locuteurs arabophones, même ceux qui comprennent l’hébreu, préfèrent les spectacles en arabe, a indiqué Ezraty.

Ils ont donc invité des groupes et organisé des débats après les spectacles pour que le public écoute et rencontre l’autre. Ezraty a souligné que ses propres filles, qui vont au lycée dans le nord de Tel Aviv, où elle ne rencontre jamais aucun Arabe, assistent régulièrement aux festivals du théâtre, et rencontrent de jeunes Arabes.

Miri Regev, ministre de la Culture, huée au Festival du film de Jérusalem, le 8 juillet 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Miri Regev, ministre de la Culture, huée au Festival du film de Jérusalem, le 8 juillet 2016. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« J’ai observé le processus se produire chez elles, a-t-il dit. Pour elles, le terme arabe n’est pas quelque chose qui fait peur, mais ça l’est pour de nombreux Israéliens. »

Le théâtre est aussi le seul du genre dans le centre du pays. Il existe d’autres troupes indépendantes arabes à Haïfa, à Nazareth et à Sakhnin, mais rien d’autre à Tel Aviv, c’est la raison pour laquelle la compagnie arabophone Al-Saraya voyage dans tout le pays avec ses productions.

Et quand le théâtre accueille des lectures et des productions créées par d’autres compagnies, Ezraty ne vérifie pas et ne censure pas leurs spectacles.

« Je ne dis à personne quoi dire ou quoi faire », affirme-t-il.

Il n’a pas non plus peur de l’enquête.

« Le ministre des Finances devrait décider de ce que nous allons dire ? Ceci s’inscrit dans une tendance générale qui n’a rien à voir avec nous. Le gouvernement tente de réduire au silence toutes les voix qui ne sont pas d’accord avec lui. C’est un manque de compréhension de la liberté d’expression, et le peuple doit comprendre cela. L’art devrait être provocateur, c’est comme ça que ça marche. »

Ezraty s’est rassis à son bureau, prêt à poursuivre sa journée. Pour l’instant, il n’est pas inquiet pour ses subventions publiques, puisque tout ce que peut faire Regev est d’imposer une amende de quelques milliers de shekels au théâtre, si elle arrive à prouver que les spectacles incitaient au terrorisme. Le théâtre est financé par la municipalité de Tel Aviv et le ministère de la Culture.

Depuis, il a reçu plus de 20 courriels proposant une aide financière, mais ce qui l’inquiète le plus est le gain de popularité de Regev.

« Il est difficile de savoir ce qu’il va se passer, mais à cette vitesse, Miri Regev sera Premier ministre dans dix ans. C’est comme ça que ces choses marchent », a-t-il dit.