Pour les Israéliens au Japon, la situation nucléaire en Corée du Nord est une affaire courante
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Pour les Israéliens au Japon, la situation nucléaire en Corée du Nord est une affaire courante

Les Israéliens relativisent la menace nord-coréenne, mais les expatriés américains s’inquiètent pour leur avenir en cas de démilitarisation du pays

Les riverains protègent leur tête dans un abri, durant un exercice d'évacuation, en cas d'attaque de missiles nord-coréens, à Wajia, dans la préfecture d'Ishikawa,le 30 août 2017, au lendemain du passage d'un missile au dessus du Japon. (Crédit : JIJI PRESS / STR)
Les riverains protègent leur tête dans un abri, durant un exercice d'évacuation, en cas d'attaque de missiles nord-coréens, à Wajia, dans la préfecture d'Ishikawa,le 30 août 2017, au lendemain du passage d'un missile au dessus du Japon. (Crédit : JIJI PRESS / STR)

A l’extérieur de la plus grande synagogue de la ville, une sirène recouvre les bruits de la circulation.

La cacophonie attire l’attention d’un groupe d’étudiants près de la United Nations University. Craignant un tremblement de terre, ils se précipitent instinctivement au centre de la petite rue dans le quartier très fréquenté et huppé de Shibuya.

Mais très vite ils se rassurent et rient nerveusement quand ils réalisent que la sirène provient de l’école élémentaire Shiritsutokyojogakkan, en face de la synagogue, et que cela n’a rien à voir avec une quelconque activité sismique. Il s’agit en effet d’un exercice d’alerte national pour que la population de cette île se tienne prête à une éventuelle attaque de missile du belliqueux et nucléarisé voisin nord-coréen.

« Nous ne sommes vraiment pas préparé à cela, » déclarait au JTA Riku Yushin, un étudiant en post-doctorat en octobre dernier, alors qu’il se trouvait devant la synagogue de la communauté juive conservative du Japon.

« Contrairement à vous, » dit-il en parlant des juifs, « Nous ne sommes pas habitués à ce genre de choses au Japon. Nous craignons uniquement les tremblements de terre ».

Yushin a en partie raison en ce qui concerne l’attitude relativement blasée de la communauté juive. Les juifs au Japon forment un groupe éclectique de plusieurs centaines d’individus, composés principalement d’Israéliens et d’Américains. Probablement et sans surprise, les nombreux Israéliens qui vivent ici, habitués à un climat de menace sécuritaire, minimisent les provocations militaires de la Corée du Nord. (La dernière s’est produite la semaine dernière : pour la deuxième fois cette année, Pyongyang a testé le lancement d’un missile qui est tombé dans les eaux territoriales du Japon.)

Le rabbin Binyomin Edery, à gauche, avec des fidèles, à Tokyo, en 2009. (Crédit : Chabad Tokyo Japan/via JTA)

Mais la réalité est différente pour les juifs américains qui vivent au Japon. Ils trouvent la menace profondément inquiétante, surtout dans un pays qui s’est avéré être un havre de paix pour les juifs depuis 150 ans.

Les Israéliens peuvent sans doute relativiser la menace nord-coréenne par rapport à leur vécu lors des tirs de scuds irakiens qui pleuvaient autour de leurs maisons, mais cela reste « très difficile » pour les Américains « lorsque la municipalité de Tokyo indique qu’en cas d’attaque nucléaire, nous avons environ cinq minutes pour rejoindre les abris » déclare David Kunin, le rabbin new yorkais de la synagogue.

Les Israéliens ont l’habitude d’entendre le Premier ministre Benjamin Netanyahou dire que l’Iran peut bombarder Israël avec des ogives nucléaires, « même si cela n’est pas imminent » dit-il, dans la mesure où l’Iran ne possède pas pour l’instant d’armes nucléaires.

En revanche, la menace sur le Japon est réelle et peut se produire à tout moment. De plus, la décision prise par plusieurs municipalités, dont la région de Tokyo, de faire des exercices d’alerte dans les écoles, vient renforcer ce sentiment d’anxiété. Cela est sans doute nécessaire, poursuit Kunin, mais c’est très stressant pour les parents et les enfants.

En Israël, les écoliers sont régulièrement entraînés aux procédures de sécurité en cas d’attaques. Ils sont entraînés à évacuer leurs classes rapidement et dans le calme pour se rendre dans les abris qui sont équipés de protections contre les attaques d’armes chimiques. Ces exercices sont même souvent appréhendés avec une certaine joie, de nombreux étudiants considérant ces activités comme une pause bienvenue dans la routine quotidienne.

Mais au Japon, ces exercices – qui s’ajoutent aux informations continues concernant la Corée du Nord – font que les « gens sont très inquiets » dans un pays qui n’a pas d’armée, déclare Hidetaka Muto, père de trois enfants qui travaille à Tokyo en tant que bras-droit de Binyomin Edery, l’un des deux rabbins orthodoxes de la ville.

De plus, contrairement à Israël, le Japon souffre d’un manque d’infrastructures pour protéger sa population en cas d’attaques. Par exemple, dans l’école élémentaire Kamimatsuyama à Sakura, une ville située à 120 km au nord de Tokyo, un récent exercice a consisté à faire courir les élèves à travers la cour au son des sirènes et aux cris de « Tir de missile ! Tir de missile ! ». Au centre de la cour, les élèves étaient accroupis les bras sur la tête.

Une place dynamique devant Sibuya Station, à Tokyo, le 3 octobre 2017. (Crédit : Cnaan Liphshiz/via JTA)

« Nous n’avons pas d’abris anti-bombe, ni même de bâtiments solides, et c’est donc tout ce que nous pouvons faire » a déclaré Nakamura Takashi, un officiel de la mairie de Sakura qui aide à organiser les exercices de défense anti-missile au Time en septembre.

« Le gouvernement dit que vous avez plus de chance de survivre si vous vous accroupissez plutôt que si vous restez debout » a-t-il ajouté.

Du fait que le Japon est la seule nation dans l’histoire à avoir été attaquée avec des bombes atomiques, la menace exercée par la Corée du Nord représente un véritable cauchemar dans la conscience collective. La défaite du Japon lors de la Deuxième guerre mondiale, qui a suivi le bombardement nucléaire d’Hiroshima et de Nagasaki par les Etats-Unis, a profondément traumatisé la population, explique Muto.

« Il est par conséquent particulièrement dérangeant d’être à nouveau sous cette menace, 80 ans après » dit-il.

En revanche, Efrat Edery, l’épouse du rabbin qui est née en Israël, qui a 40 ans et neuf enfants, n’est pas particulièrement inquiète.

« Et bien quoi la Corée du Nord ? » dit-elle. « Je lis la presse, mais, franchement, je ne suis pas vraiment inquiète. Je pense que ce ne sont que des paroles, et je n’ai pas l’impression que les Japonais autour de moi soient particulièrement inquiets non plus ».

Lior Pasternak, un Israélien père de deux enfants, vivant à Izumiotsu, une ville de l’Ouest située à 800 km de la frontière sud de la Corée du Nord, partage ce point de vue.

« Je suis pratiquement sûr que les gesticulations de la Corée du Nord ne se traduiront pas en violence, car même le gros malin qui vocifère à Pyongyang ne souhaite pas se frotter à Donald Trump, dit-il en faisant référence au dictateur Kim Jong-un et au président des Etats-Unis.

« De plus » ajoute Pasternak, ancien combattant dans les forces armées israéliennes, « En tant que juif et israélien, ce n’est jamais une bonne idée d’être effrayé par les menaces, sinon nous devrions fuir ou paniquer partout où nous vivons ».

Pourtant, le Japon est précisément un des endroits où les juifs ont pu vivre sans menaces – même durant la Shoah. Les juifs sont venus dans ce pays pour sa sécurité et ses opportunités peu après que le Japon a mis fin à sa politique isolationniste vers la fin du XIXe siècle, d’après Shmuel Vishedsky, le rabbin de Kobe. Sa ville, près de Izumiotsu à l’ouest du Japon, fut l’une des premières où les juifs vinrent s’installer.

Des piétons devant une écran géant à Tokyo, qui diffuse un reportage sur les essais balistiques des nord-coréens qui ont survolé le Japon, le 15 septembre 2017. (Crédit AFP/Toru Yamanaka)

Kobe, une ville portuaire très active appréciée par beaucoup d’expatriés occidentaux, est le plus ancien berceau du culte juif du Japon, qui date du début des années 1900. La synagogue de la ville, Ohel Shelomoh, fut construite en 1970 à l’endroit où les premiers immigrants juifs d’Europe de l’Est avaient l’habitude de prier. Avec son décor en bois, alliant symboles juifs et japonais, la synagogue est l’une des plus jolies du pays, qui attire des visiteurs non juifs de tout le Japon, et dont la communauté compte une centaines de membres.

Les premiers juifs de la ville vinrent pour fuir les persécutions d’Europe de l’Est et pour explorer le potentiel de ce nouveau marché, déclare Vishedsky. Ils y furent protégés durant la Deuxième Guerre Mondiale, alors que leurs frères étaient exterminés dans leurs pays d’origine.

En fait, le Japon est le seul membre de l’Axe pro-Nazi où la population juive a augmenté durant la Shoah. Cela est en grande partie dû à Chiune Sugihara, un diplomate japonais qui servait en 1941 en Lithuanie. En dépit des ordres de ses supérieurs, il délivra des visas à des milliers de juifs qui purent s’enfuir devant l’avancée des nazis et survivre à la guerre au Japon et dans les zones occupées en Chine.

Malgré cette nouvelle menace de la Corée du Nord, les juifs peuvent toujours se sentir en sécurité au Japon, d’après Moshe Gino, membre de la communauté juive de Kobe depuis les années 1990, père de deux enfants avec son épouse japonaise, convertie au judaïsme.

« C’est la vie » dit-il.

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