Invité aux journées de conférences de l’International Institute for Counter-Terrorisme, Manuel Valls, qui revendique une « parole libre », a prononcé un discours général sur l’état du monde aux accents définitivement sombres.

Se voulant « lucide », le constat dressé est celui d’un monde s’approchant du point de rupture, sur fond d’une montée en puissance de l’Iran, renforcée par son alliance avec la Russie, et de la Turquie de retour sur le devant de la scène, face à des alliés européens et américains dépassés.

De plus en plus menaçant à la frontière nord d’Israël, où les chaos syriens et irakiens ont favorisé sa présence, l’Iran pourrait provoquer un conflit avec l’Etat hébreu à même d’amener le monde à un point de déséquilibre majeur, affirme l’ancien Premier ministre.

Empêcher l’expansion du terrorisme en s’attaquant à son terrain idéologique

En préambule de son propos sur le contre-terrorisme, Manuel Valls s’est placé sur le terrain des idées :

« Nous devons mener une bataille idéologique et aider l’islam a se débarrasser du mal qui le ronge de l’intérieur.

Il analyse : « Les musulmans, c’est vrai en France et dans le monde, sont pris en otages. Et il faut désigner clairement les ennemis, les adversaires, ceux qui sont au cœur de cette dérive : c’est le salafisme et les Frères musulmans. »

En premier lieu, selon Manuel Valls, il importe de mettre en lumière « les soutiens de la part d’un certain nombre de pays » qui financent ces confréries de l’islam.

« C’est en homme libre que je vous parle, en homme qui n’a de responsabilité dans l’exécutif politique. Comment sommes-nous capables de répondre à la montée en puissance d’un islam politique ? C’est cette question là qui doit être traitée. »

Une question délicate puisqu’elle doit progresser en équilibre entre le danger d’un « basculement vers le populisme et le risque d’actes anti-musulmans » et « l’instrumentalisation » des actes anti-musulmans par « nos adversaires » qui utilisent le concept d’islamophobie.

« Je veux rappeler avec force, explique l’ancien chef de gouvernement de François Hollande, que ce n’est pas ‘l’islamophobie’ qui provoque les attentats. Ce sont les attentats qui peuvent parfois malheureusement provoquer un sentiment anti-musulman et des actes anti-musulmans, et qu’il faut combattre avec la plus grande énergie. »

Alors comment faire face « aux dangers de l’islam politique » aux sources des attentats ? La réponse est entre les mains des « musulmans » selon Valls. Il leur revient à eux, ainsi qu’aux « associations musulmanes et aux pays musulmans qui ont pu avoir une responsabilité dans ce domaine » de cesser de pratiquer ce populisme religieux.

Ainsi, si l’islam s’est radicalisé en Afrique « c’est qu’il y a une responsabilité du wahhabisme de l’Arabie saoudite ». Selon lui, « les dirigeants saoudiens en sont davantage conscients, et chaque pays, je pense notamment au Qatar, a sa responsabilité dans ce domaine là. Chacun doit être mis devant ses responsabilités, les états, les organisations mais aussi les citoyens. »

L’antisémitisme, marqueur d’un projet plus large : le totalitarisme

« Et derrière cela, je sais que c’est un sujet qui préoccupe en Israël, les médias israéliens sont déjà au courant : il y a eu un acte à caractère antisémite, il y a quelques jours en France. » Manuel Valls trace alors un trait d’union entre antisionisme et antisémitisme. Selon lui, l’antisémitisme va jusqu’à la négation du foyer juif qu’est l’Etat d’Israël. Ou il devient antisionisme.

« C’est pour cela que j’ai souligné à de nombreuses reprises que l’antisionisme est une nouvelle forme de l’antisémitisme. J’ai eu l’occasion de l’affirmer à de nombreuses reprises, et j’ai été particulièrement heureux que le président Macron, à l’occasion de l’anniversaire douloureux du Vel’ d’Hiv’, reprenne exactement cette formule. »

Les formes « d’antisémitisme ont évolué, analyse Manuel Valls. Elles sont toujours persistantes : il y a celle de l’extrême-droite, mais, sur fond de conflit israélo-palestinien, il y a ce nouvel antisémitisme qui est né dans les quartiers populaires, qui s’y est profondément ancré – avec le soutien de certaines télévisions, des paraboles, et bien sûr des réseaux sociaux. Pour extirper ce mal présent au fond de cette idéologie, il faudra du temps. »

Derrière l’antisémitisme ou la négation d’Israël, l’ancien ministre de l’Intérieur voit surtout pointer « un projet profondément totalitaire. Il suffit de relire Hannah Arendt ou Raymond Aron pour comprendre ce qu’est « un Etat totalitaire, une idéologie totalitaire », conseille-t-il. Pour Daesh, « le caractère fasciste n’est plus à démontrer : il suffit de voir le sort réservé aux chrétiens d’Orient, aux Yézidis, ou aux minorités musulmanes… »

Le conflit israélo-iranien pourrait porter le monde jusqu’à un point de déséquilibre

« Il y a un nouvel équilibre lié à ce qu’il s’est passé en Irak et en Syrie, détaille Manuel Valls. Et je comprends l’inquiétude de nos amis israéliens face à la montée en puissance de l’Iran, sur ses ambitions stratégiques, et sur ses évolutions territoriales en Syrie, en Irak, au Liban ou au Yémen. Une avancée qui a mené à des déplacements de populations, et plus largement à un changement du rapport de forces entre le monde arabe sunnite et chiite. Nous devons être conscients que ceci n’est pas que le problème d’Israël. Les responsables israéliens insistent sur ce point, et ils ont raison. »

Alors qu’aujourd’hui le Hamas s’implante au Liban avec l’aide de l’Iran, selon le chef du Shin Bet, et que la Russie ne semble pas voir d’un mauvais œil les projets de Téhéran, « les ambitions stratégique de l’Iran dans la région ne concernent pas qu’Israël, insiste Manuel Valls. Et ce, même s’il faut écouter les discours des politiques iraniens sur leur volonté de détruire Israël. »

Selon lui, dans le conflit qui se prépare à la frontière nord d’Israël, avec le jeu trouble des alliances qui pourrait entrainer des réactions en chaîne, « c’est l’équilibre du monde qui est en jeu, et dans cet équilibre là, nous sommes, nous européens, dont la France, directement concernés. »

Faire l’oiseau de mauvaise augure, Valls s’en moque apparemment. Il se souvient de la réaction de ses conseillers en communication alors qu’il était Premier ministre et qu’il répétait que de nouveaux attentats frapperaient sans aucun doute la France.

« Dire cela régulièrement créé une forme d’angoisse dans la société et ne vous amène pas forcément de la popularité » avoue-t-il. Ses « communicants » le prévenaient : « votre image a tendance à se durcir, à être anxiogène. » Un effet similaire qui se produit aussi lorsque Manuel Valls annonce une probable guerre mondiale dans un futur proche.