PARIS – Les fissures dans la société française se creusent tandis que les citoyens privés de droits issus de l’immigration s’éloignent des valeurs de la République française et que le discours raciste imprègne les médias grand public, déclare le directeur de SOS Racisme au Times of Israel.

Etienne Allais, 26 ans, est directeur général de SOS Racisme, l’ONG de lutte contre la discrimination la plus active de France.

Fondée en 1984, SOS Racisme fut la première organisation à fournir aux victimes d’agressions racistes une assistance juridique et à éduquer les écoliers sur le racisme et les préjugés sociaux.

Aujourd’hui, Allais supervise 35 branches locales à travers la France, où les bénévoles reçoivent 1 500 à 2 000 plaintes de racisme par an, allant de la violence verbale à la violence physique.

Pour attirer l’attention du public sur la question, l’organisation organise de grands événements visant à encourager la coexistence dans la vie quotidienne.

Le 14 juillet 2011, ils ont mis sur place un concert ayant pour thème « la promotion des valeurs républicaines » sous la Tour Eiffel, auquel un million de personnes a assisté.

SOS Racisme ne dispose pas de statistiques sur les cibles des attaques racistes. « Notre but n’est pas de savoir qui est davantage victime de ces actes, mais de les combattre. Nous ne concentrons pas notre travail sur l’origine [des victimes], nous sommes ici pour soutenir toutes les victimes, sans distinction de religion et de couleur de peau. »

Etienne Allais, directeur général de SOS Racisme, dans son bureau parisien le 13 janvier 2015 (Crédit: Elhanan Miller/Times of Israel)

Etienne Allais, directeur général de SOS Racisme, dans son bureau parisien le 13 janvier 2015 (Crédit: Elhanan Miller/Times of Israel)

Une vague d’attaques contre des sites religieux musulmans a traversé la France. Selon les données recueillies par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), un groupe français, les attaques racistes et antisémites ont augmenté en France au cours des quatre dernières années, y compris les violences physiques.

Allais affirme avoir également remarqué une augmentation de la rhétorique raciste dans la société française, à la fois dans les médias et parmi les politiciens.

« Les personnalités publiques se sentent de plus en plus à l’aise de tenir des propos racistes ou antisémites », raconte-t-il.

« En période de crise économique et sociale, il y a toujours un bouc émissaire. Nous avons averti contre cela, parce que c’est extrêmement dangereux pour la société. »

Selon Allais, prendre pour bouc émissaire social les immigrés était particulièrement fréquent sous l’administration Sarkozy, qui a pris fin en mai 2012.

« Quand nous stigmatisons les musulmans, nous faisons le travail des terroristes qui ont attaqué Charlie Hebdo. Ils voulaient instiller la haine dans la société ; plus il y a d’attaques contre les musulmans, plus ils renchérissent et disent : ‘Regardez, nous avons raison, rejoignez-nous’. »

Avec la rhétorique anti-immigration de plus en plus prégnante en France après chaque attentat terroriste, Allais déclare que son organisation s’oppose aux « perspectives sécuritaires sur l’immigration », qui renforcent la stigmatisation des immigrés.

« Si nous disons ‘l’immigration est un problème’, les gens l’utilisent pour désigner les immigrants comme le problème. Nous luttons contre cette tendance, en soulignant que l’immigration est la richesse de la France, sa force. Sans l’immigration, la France ne serait pas ce qu’elle est, ou ce qu’elle devrait être demain. »

Selon Allais, c’est une illusion de penser que la fermeture des frontières de France diminuerait le risque de terrorisme.

« Comme tout le monde l’a vu, ces terroristes étaient Français. C’est d’abord et avant tout un problème de société, sans rapport avec l’immigration. Ce n’est pas l’immigration qui a créé le terrorisme. Nous devons comprendre comment des gens nés en France sont capables de haïr à ce point. »

Les problèmes sociaux et les inégalités économiques ont conduit des individus marginalisés à cesser de croire aux valeurs de la République française, explique-t-il.

« Plus les jeunes sont déconnectés de l’esprit républicain, plus le risque d’actes extrémistes grandit, qu’il s’agisse de l’extrême droite ou des extrémistes religieux… Pour nous, prévenir signifie recréer des liens sociaux entre les individus en plaçant la République au centre. »

Si les lois antiracistes françaises sont très efficaces, déclare Allais, prouver qu’une attaque a été menée pour des motifs racistes s’avère souvent difficile.

« Nous constatons souvent que les actes racistes exigent plus de preuves [au tribunal] que les autres types d’actes, parce que notre société a encore des difficultés à les gérer », observe-t-il.

Installée dans le 19ème arrondissement de Paris, SOS Racisme avertit de la rupture qui se creusera entre les immigrés privés de leurs droits (et leurs descendants) et la société française dans les dix dernières années, dit Allais.

« Nous avons fait valoir que si nous ne recevons pas les ressources nécessaires pour faire notre travail, nous ne pourrons pas protéger la société devant ce risque. Malheureusement, c’est ce qui s’est passé la semaine dernière. »

« Bien sûr, le travail de sécurité est nécessaire pour protéger la société des extrémistes, mais pour éviter que les choses ne se détériorent autant, le travail social est impératif. Les terroristes [de Charlie Hebdo] ont grandi dans ce quartier, vous savez. »

Allais rejette l’idée que les valeurs françaises elles-mêmes conduisent les jeunes musulmans vers l’extrémisme. Le principe de laïcité incite le citoyen moyen français à froncer les sourcils devant les manifestations de culte dans la rue, et mène à l’interdiction de symboles religieux dans les institutions publiques.

« Je ne pense pas que la laïcité soit un problème. J’ose dire que la laïcité avance avec la République et l’éducation. Lorsque le principe de laïcité a été institué en France, il concernait la séparation de l’Église et de l’État. Aujourd’hui, la laïcité est la liberté de chaque personne de pratiquer sa religion en toute sécurité et dans les meilleures conditions. C’est l’un des fondements historiques de la société française auquel nous sommes étroitement connectés, parce que pour nous, la laïcité signifie que vous ne pouvez faire de discriminations entre les citoyens sur une base religieuse. »

« Quand la laïcité semble attaquée et que la religion progresse, cela signifie que la République recule. Lorsque la République cesse de fournir des réponses à certaines questions, c’est là que nous trouvons des phénomènes extrémistes. »

SOS Racisme entretient une relation de longue date avec le magazine satirique français Charlie Hebdo qui a été attaqué par des terroristes islamistes la semaine dernière.

Lorsque la publication controversée a été incendiée en novembre 2011, SOS Racisme a organisé une manifestation de solidarité la semaine suivante.

Stéphane Charbonnier - Charb - (Crédit : Coyau / Wikimedia Commons / CC-BY-SA-3.0)

Stéphane Charbonnier – Charb – (Crédit : Coyau / Wikimedia Commons / CC-BY-SA-3.0)

Le caricaturiste Stéphane Charbonnier – « Charb »-, rédacteur en chef de Charlie Hebdo tué dans l’attaque, faisait régulièrement don de ses caricatures aux publications de SOS Racisme.

« Le droit de nous moquer de la religion nous est cher», déclare Allais.

« Nous ne pouvons vivre dans une société dominée par les tabous sur les religieux. Toute personne est libre de croire ce qu’elle veut, mais l’État doit garantir le droit au blasphème, tant que cela ne dégénère pas en stigmatisation telle que définie par la loi. »

Allais prend soin de souligner la différence entre ridiculiser la religion comme un concept et stigmatiser un groupe social.

« Charlie Hebdo était un journal antiraciste. Il a publié des caricatures du prophète, mais n’a pas stigmatisé les musulmans. Il n’a pas dit ‘les musulmans sont un problème pour la France’. C’est une nuance importante.”

Des militantes Femen arborant les Une de Charlie Hebdo pendant la Marche républicaine le 11 janvier 2015 sur la Place de la République (Crédit: AFP/LOIC VENANCE)

Des militantes Femen arborant les Une de Charlie Hebdo pendant la Marche républicaine le 11 janvier 2015 sur la Place de la République (Crédit: AFP/LOIC VENANCE)