JTA – Ce n’était pas la première fois qu’un président français reconnaissait la responsabilité de la France pendant la Shoah, mais le discours prononcé dimanche par Emmanuel Macron était néanmoins révolutionnaire, sur la forme comme sur le fond.

Prononcé pendant une cérémonie organisée pour le 75e anniversaire de la rafle du Vél’ d’Hiv’, pendant laquelle des policiers français ont arrêté 13 152 Juifs pour les déporter vers les camps d’extermination nazis, le discours de 35 minutes de Macron était le premier sur la Shoah depuis son accession à la présidence en mai.

Evocateur et plus direct que tous les discours prononcés à ce sujet par les prédécesseurs de Macron, son discours a « soulagé le sentiment d’isolement » connu par beaucoup de Juifs à cause de l’antisémitisme aujourd’hui, selon le rabbin Delphine Horvilleur, du mouvement juif libéral de France.

Le discours de Macron « m’a rendue fière d’être française et juive », a-t-elle dit.

Voici six raisons pour lesquelles ce discours était différent de ceux des précédents présidents français, notamment dans sa portée, le rôle inhabituel joué pendant l’évènement par le Premier ministre israélien, ses références aux réalités actuelles, et l’émotion de Macron.

Monsieur le Premier Ministre

C’était la première fois qu’un Premier ministre israélien assistait à la commémoration annuelle des déportations du Vél’ d’Hiv’ des 16 et 17 juillet 1942.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président français Emmanuel Macron pendant la cérémonie de commémoration du 75e anniversaire de la rafle du Vél' d'Hiv', à Paris, le 16 juillet 2017. (Crédit : Kamil Zihnioglu/Pool/AFP)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président français Emmanuel Macron pendant la cérémonie de commémoration du 75e anniversaire de la rafle du Vél’ d’Hiv’, à Paris, le 16 juillet 2017. (Crédit : Kamil Zihnioglu/Pool/AFP)

Benjamin Netanyahu avait été invité malgré les objections de sites internet musulmans, du Parti communiste et de La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon.

L’arrivée de Netanyahu et de son épouse Sara, dans un convoi dont les limousines portaient des drapeaux israéliens cernés d’or ont électrifié le public de 1 200 personnes, majoritairement juives. Des survivants de l’Holocauste octogénaires et nonagénaires se sont approchés du monument, espérant apercevoir les Israéliens, pendant que d’autres applaudissaient à tout rompre.

Ils ont applaudi le discours de Netanyahu pendant sa première partie en français, avec un fort accent et quelques erreurs, mais compréhensible sans traduction. Et ils ont hoché la tête en signe de consentement quand il a appelé Macron à soutenir Israël et à lutter contre la « propagation de l’islam militant », et la « haine qui commence avec les Juifs mais ne s’arrête jamais avec eux ».

Leur enthousiasme pour Netanyahu a cependant été moindre au vu du tonnerre d’applaudissements accordé à Macron pendant sa réponse au Premier ministre.

L’anti-sionisme et la réinvention de l’antisémitisme

S’adressant à Netanyahu, Macron a assuré le dirigeant israélien et les auditeurs que « nous continuerons notre lutte contre le terrorisme et le pire des fanatismes », ajoutant que « oui, nous ne cèderons rien aux messages de haine, nous ne cèderons rien à l’antisionisme car il est la forme réinventée de l’antisémitisme. »

Déjà exprimée ces dernières années par Manuel Valls, ancien Premier ministre français, cette notion d’égalité entre l’anti-sionisme, sentiment assez populaire en France, et l’antisémitisme était déclarée pour la première fois par un président en exercice en France. Il a déclenché plusieurs hoquets émus du public et de vigoureux applaudissements, qui ont fait vibrer la tente installée sur la place du mémorial pour des raisons de sécurité.

Il y a une autre vague d’applaudissements parce que quand, de manière inhabituelle, Macron et Netanyahu ont eu une accolade publique après le discours du Premier ministre.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président français Emmanuel Macron pendant la cérémonie de commémoration du 75e anniversaire de la rafle du Vél' d'Hiv', à Paris, le 16 juillet 2017. (Crédit : Kamil Zihnioglu/Pool/AFP)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président français Emmanuel Macron pendant la cérémonie de commémoration du 75e anniversaire de la rafle du Vél’ d’Hiv’, à Paris, le 16 juillet 2017. (Crédit : Kamil Zihnioglu/Pool/AFP)

Plus profond, plus loin

La plupart du discours de Macron a été consacrée à établir la complicité de la France dans le meurtre de 25 % de sa population juive pendant la Shoah, et à déconstruire les fausses opinions sur le sujet.

Parlant franchement et évitant les métaphores, Macron ressemblait moins à un politicien qu’à un historien ou un procureur, attaché à la précision des faits.

En 1995, Jacques Chirac avait été le premier président français à reconnaitre la culpabilité de la France dans la Shoah. « Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français », avait affirmé le chef d’Etat, une trahison des valeurs de la nation et un « crime irréparable ».

En 2012, François Hollande avait déclaré que les rafles avaient été « un crime commis en France, par la France. »

Serge Klarsfeld (Crédit : capture d'écran YouTube)

Serge Klarsfeld (Crédit : capture d’écran YouTube)

Mais le discours prononcé dimanche par Macron « marquait un précédent, qui est allé plus loin, sur le plan pédagogique, que les discours des précédents présidents français », a expliqué Serge Klarsfeld, historien et président des Filles et Fils de déportés.

Le discours de Macron était le premier discours présidentiel qui nommait les collaborateurs de façon individuelle qui ont aidé les nazis à assassiner les Juifs, dont René Bousquet, préfet de police qui avait été mis en examen pour les rafles du Vél’ d’Hiv’, mais était mort en 1993, avant son procès.

« C’est bien la France qui organisa la rafle puis la déportation et, donc, pour presque tous, la mort », a dit Macron. « Pas un seul Allemand n’y prêta la main. »

Il a ajouté, choquant probablement beaucoup plus de Français, que le gouvernement collaborationniste de Vichy « ne se substitua pas en une nuit à la France de la IIIème République. »

« Ministres, fonctionnaires, agents, responsables économiques, cadres, professeurs, la IIIème République » a été intégrée dans le régime de Vichy, a ajouté le président français.

Statue en mémoire aux victimes de la rafle du Vel d'Hiv au Quai de Grenelle près du Métro Bir-Hakeim (Crédit : Leonieke Aalders/ CC BY SA 3.0)

Statue en mémoire aux victimes de la rafle du Vel d’Hiv au Quai de Grenelle près du Métro Bir-Hakeim (Crédit : Leonieke Aalders/ CC BY SA 3.0)

Macron s’est aussi distancié des présidents Charles de Gaulle et François Mitterrand, restés « mutiques » sur ce sujet.

Klarsfeld a salué la position du président français sur ces deux dirigeants, « restés silencieux sur la vérité historique » de la collaboration « en faveur de l’apaisement et de la réconciliation. »

Macron a affirmé que « nous n’avons pas à juger ici le parti choisi par ces deux chefs de l’Etat ».

Pendant son discours, il a également dit qu’il « est si commode de voir en Vichy une monstruosité née de rien et retournée à rien. » Mais « c’est faux. Et on ne bâtit aucune fierté sur un mensonge. »

Plutôt que d’affaiblir la France, comme le pense le Front national qu’il n’a pas cité mais la référence était évidente, reconnaitre sa culpabilité « a ouvert la voie à la réparation » de ses fautes, a dit Macron.

Réfuter les révisionnistes

Marine Le Pen, présidente du Front national (FN), au soir du premier tour des élections législatives, à Paris, le 11 juin 2017. (Crédit : Denis Charlet/AFP)

Marine Le Pen, présidente du Front national (FN), au soir du premier tour des élections législatives, à Paris, le 11 juin 2017. (Crédit : Denis Charlet/AFP)

Au sujet du gouvernement de Vichy, Macron a déconstruit le principal argument révisionniste mis en avant par l’extrême-droite française et le Front national de Marine Le Pen. En avril, pendant la campagne électorale, elle avait affirmé que les actions prises par le gouvernement pendant la Seconde Guerre mondiale ne représentaient pas la France.

« Je récuse les accommodements et les subtilités de ceux qui prétendent aujourd’hui que Vichy n’était pas la France », a dit Macron. Aucun autre président français ne l’avait dit en ces termes.

L’affaire Halimi

Répondant aux nombreuses demandes des Juifs français, notamment pendant le discours du président du CRIF, Francis Kalifat, pendant la cérémonie, Macron a pour la première fois parlé de la mort de Sarah Halimi.

Halimi, médecin de 66 ans, a été tuée par un voisin musulman de 27 ans, Kobili Traore, qui a crié « Allahu Akbar » avant de la tuer. La fille d’Halimi a indiqué que Traore l’avait déjà traité de « sale juive ». Et pourtant, la mise en examen de Traore ne parle pas d’antisémitisme.

Sarah Halimi (Crédit : autorisation de la Confédération des Juifs de France et des amis d’Israël)

Sarah Halimi (Crédit : autorisation de la Confédération des Juifs de France et des amis d’Israël)

Dans son discours, Netanyahu a associé Halimi aux autres Juifs français assassinés par des islamistes ces dernières années.

Macron a répondu. « Et malgré les dénégations du meurtrier, la justice doit faire désormais toute la clarté sur la mort de Sarah Halimi. » Klarsfeld a indiqué que c’était un message fort, qui « induira probablement un changement » dans le procès de Traore.

Emotion

Intellectuel rationnel et analytique venu du monde de la banque et de l’économie, Macron a surpris beaucoup de ces auditeurs par l’intensité visible de son intonation et de son langage corporel pendant le discours.

« Par-dessus tout, le discours était particulier pour son émotion palpable », a dit le rabbin Horvilleur.

Vision

Comme beaucoup d’autres, Horvilleur a été « profondément émue » par les propos de Macron à la fin de son discours, sur la relation qu’il a faite entre les enfants déportés depuis le Vél’ d’Hiv’ et son rôle de président.

Des enfants « qui auraient aimé aller à l’école de la République, obtenir un diplôme, un métier, fonder une famille, lire, aller au spectacle. Ils auraient aimé apprendre et voyager. »

« A ces enfants, je veux dire que la France ne les oublie pas, je veux dire qu’elle les aime, je veux dire qu’elle fera tout pour que leur supplice nous exhorte sans cesse à ne céder ni à la haine, ni à la rancœur, ni au désespoir », a déclaré Emmanuel Macron.