Le Likud, au pouvoir en Israël pendant six années consécutives, a trouvé son ennemi.

« La gauche nous a unis ! » a déclaré le Premier ministre Benjamin Netanyahu jeudi dans une salle pleine à la fois de journalistes et de militants du Likud à Tel Aviv.

On a pu voir un Netanyahu ravi et triomphant. Il a remporté un vote clé la veille au comité central du Likud en déplaçant les primaires du parti une semaine plus tôt, au 31 décembre, un changement certes petit mais qui rend plus difficile pour ses challengers potentiels d’organiser une campagne efficace pour le renverser.

Après que les résultats du vote aient été annoncés, celui qui constituait peut-être la plus grande menace sur la domination continue de Netanyahu au Likud, l’ancien ministre Gideon Saar, a annoncé qu’il ne contesterait pas au Premier ministre la direction du parti.

« Les membres du Likud ont compris ce que beaucoup de citoyens en Israël ont vu ces derniers jours, » a expliqué Netanyahu, « une immense campagne médiatique, une campagne presque sans précédent dans son ampleur et son intensité, qui soutient et fait avancer n’importe qui s’opposerait à un gouvernement Likud sous ma direction. Cette campagne a un objectif clair : transférer le pouvoir à la gauche, lui remettre les décisions-clés sur la sécurité nationale, sur l’économie d’Israël, sur l’avenir d’Israël. »

Face à ce danger qui, selon lui, menace, « les membres du Likud ont donné une réponse décisive » dans l’avancement de la date des primaires. « Et je m’attends à voir une réponse similaire et décisive pour ces primaires ainsi qu’aux élections du 17 mars. »

La semaine dernière a été chargée. En annonçant son union avec Hatnua de Tzipi Livni, le parti travailliste a fait mardi, en une génération, son mouvement le plus marqué en direction du centre.

Comme la gauche change de ton à la recherche de nouveaux publics et qu’elle veut mettre fin à plus de 10 ans au cours desquels elle a été hors jeu, les caciques du parti travailliste peuvent estimer qu’ils « redécouvrent » le pragmatisme de leur camp avant la seconde Intifada, celui d’Yitzhak Rabin et d’Ehud Barak – ainsi que le droit de revenir avec enthousiasme aux campagnes d’antan.

Et cela signifie, d’abord et avant tout, éviter d’être une gauche « avec des œillères », celle qui existe déjà dans une partie des médias israéliens.

La gauche change de ton à la recherche de nouveaux publics et elle veut mettre fin à plus de 10 ans au cours desquels elle a été hors jeu

Le parti HaBayit HaYehudi de Naftali Bennett a annoncé cette semaine une campagne-éclair de recrutement. Presque chaque nouveau sondage montre le parti sioniste-religieux passant de ses 12 sièges actuels à 15 ou plus. Les dirigeants du parti estiment qu’ils peuvent capitaliser sur cette popularité pour élargir les rangs du parti ainsi que le nombre de membres cotisants.

Les chances de la gauche de gagner en mars restent minces. Mais celles-ci ont pu suffisamment s’améliorer au cours des derniers jours pour que Bennett et son parti fassent une campagne très marquée à droite.

Le centre vacille

Cela fait plus d’une décennie qu’une élection israélienne n’avait pas été définie aussi fortement par ce clivage gauche-droite. Brisé par la seconde Intifada, Israël y est resté largement à l’écart au cours des élections de 2003, de 2006, de 2009 et de 2013, années où les électeurs ont oscillé entre un centre avec une doctrine fortement orientée sur la sécurité et dirigé par d’anciens du Likud [Kadima sous Ariel Sharon, Ehud Olmert et Tzipi Livni] et le Likud lui-même conduit par Netanyahu.

La politique israélienne était devenue, en quelque sorte, un concours entre les deux moitiés du Likud : ses « centristes » et ses « droitiers ». Mais maintenant, l’ancien système bi-partisan gauche-droite se retrouve bien en place. Et cela se reflète dans les sondages autour de l’annonce, ces derniers jours, d’une alliance entre Herzog et Livni.

Dans un sondage de la Deuxième chaîne cette semaine, les travaillistes avec 23 sièges font jeu égal avec les 24 sièges du Likud, un résultat encore impensable il y a à peine deux semaines.

Dans un sondage de la chaîne de la Knesset, mercredi, sur le Premier ministre le plus «apte» parmi les sept principaux chefs de parti, Netanyahu figurait en tête avec 26 %, mais Herzog, qui a longtemps pris du retard à 15 % voire moins, était donné à 23 % [Suivaient Bennett à 13 % et Livni à 6 %].

Le centre apparaît en plein clivage d’un nouvel axe gauche-droite

La course a donc pris une autre forme. Livni est désormais alliée aux travaillistes. L’ancien ministre Likud Moshe Kahlon, dont le nouveau parti Koulanou, est crédité de 9 à 10 sièges, est considéré par le Likud comme l’un des leurs – même si Kahlon clame haut et fort qu’il n’est pas engagé dans une coalition Likud.

Lorsqu’on lui demande pourquoi le Likud ne semble pas être en campagne contre Kahlon malgré le fait que cet ex-Likudnik si populaire devrait prendre des voix au parti au pouvoir, une source du Likud nous confiait cette semaine : « Pourquoi devrions-nous faire campagne contre lui ? Nous voulons qu’il gagne. Bien sûr, il prend 2 sièges au Likud. Mais il va en prendre 5 à Lapid et un peu plus à Shas, et à la fin il rapporte ces sièges dans la coalition du Likud. »

Explicitement ou implicitement, le centre apparaît au coeur du clivage d’un nouvel axe gauche-droite.

Et, pris au milieu, exclu d’une union de centre-gauche par l’alliance Herzog-Livni et détesté par la droite qui lui reproche d’avoir fait tomber le gouvernement sortant, se trouve le dernier grand défenseur du « juste milieu politique » : Yair Lapid.

Le retour d’Ariel Sharon

Alors que les travaillistes cherchent à récupérer une identité centriste et que la droite revient à son profil traditionnel, Lapid est désormais engagé dans sa propre résurrection politique. Il tente de faire revivre les arguments et la rhétorique du centriste le plus populaire [au moins dans ses dernières années] qu’Israël ait jamais connu : Ariel Sharon.

Lors d’une conférence diplomatique organisée par le Jerusalem Post cette semaine, Lapid a pris une posture résolument « sharonesque » quant à la fracture gauche-droite.

« Trop longtemps, les questions de sécurité ont fait l’objet dans notre pays d’un débat entre deux erreurs », a-t-il confié aux diplomates et aux journalistes présents. « La gauche a tort de seulement blâmer Israël quant à l’échec des négociations, en supposant naïvement, malgré toutes les preuves, que la paix soit simple à réaliser si seulement nous disions « oui » aux Palestiniens. La droite, d’autre part, croit à tort qu’on peut s’en tirer sans accord et qu’il vaut mieux ne rien faire. »

La solution, a-t-il expliqué, est une séparation imparfaite mais nécessaire : « les Israéliens et les Palestiniens ont besoin de se séparer. »

Lapid a pris une posture résolument « Sharonesque » quant à la fracture gauche-droite

Dans son discours, Lapid a évoqué chaque argument majeur avancé par Sharon dans son annonce du « plan de désengagement » à la Conférence d’Herzliya en 2003. Et la similitude peut apparaître frappante.

Sharon : « Le plan de désengagement est une mesure de sécurité et non une mesure politique. Les mesures qui seront prises ne changeront pas la réalité politique entre Israël et les Palestiniens… Plutôt, c’est une étape qu’Israël prend en l’absence de toute autre option, afin d’améliorer sa sécurité… Le plan de désengagement inclut le redéploiement des forces de Tsahal le long de nouvelles lignes de sécurité ainsi qu’un changement dans le déploiement des implantations, qui réduiront autant que possible le nombre d’Israéliens situés au coeur de la population palestinienne. »

Lapid : « Nous devons nous assurer qu’il y ait une frontière claire entre nous et eux, une frontière géographique, une frontière démographique, une frontière sécurisée que nous pouvons défendre. Nous ne parlons pas de paix – certainement pas pour les premières années – mais d’un accord solide qui conduira à une séparation claire entre deux peuples qui ne peuvent vivre ensemble sur la même terre… Donnez-nous dix ans de vie séparée et en toute sécurité, puis nous pourrons alors parler de confiance. »

Sharon : « Les mesures unilatérales qu’Israël prendra dans le cadre du plan de désengagement seront entièrement coordonnées avec les États-Unis. Nous ne devons pas nuire à notre coordination stratégique avec les Etats-Unis. »

Lapid : « Nous ne serons pas en mesure d’entreprendre un processus comme celui-ci sans le soutien de nos alliés dans le monde, d’abord et avant tout aux États-Unis. Nos relations avec les États-Unis exigent une réhabilitation après les années Netanyahu. »

Sharon : Israël doit être « un pays dont l’économie est adaptée pour le marché mondial avancé du 21è siècle, où le produit [intérieur brut] par habitant franchit la ligne des 20 000 dollars et soit égal à celui de la plupart des pays européens développés… Le processus de désengagement se traduira par une amélioration de la qualité de vie et permettra de renforcer l’économie israélienne. »

Lapid : « La séparation avec les Palestiniens relancera l’économie israélienne et nous permettra d’atteindre rapidement un PIB par habitant de près de 50 000 dollars… Les Israéliens commenceront à sentir l’importance économique d’un tel arrangement. »

Pourtant, la stratégie de Lapid est pleine de dangers. Le retrait de Gaza était relativement populaire en 2005, quand le public israélien, qui se méfiait des intentions palestiniennes, se montrait néanmoins désireux de se détacher d’un adversaire considéré par beaucoup comme extrémiste.

L’unilatéralisme intransigeant de Sharon faisait appel au plus grand nombre, à telle enseigne que, même dans le sillage du retrait de Gaza, au début de 2006, les Israéliens ont élu, à la place de Sharon, Ehud Olmert, son impopulaire successeur, lors d’une élection largement considérée comme un référendum sur le désengagement de l’année précédente. Olmert a tout de même été élu après des promesses explicites selon lesquelles il mènerait un retrait similaire en Cisjordanie.

Mais seulement deux mois après son entrée en fonction en mars 2006, Olmert s’est trouvé mêlé à une guerre acharnée à Gaza et au Liban – les deux fronts dont l’armée s’était récemment retirée. Cette brève période, de mars à juin 2006, demeure celle où Israël a été le plus proche d’un retrait majeur de Cisjordanie.

Mais les guerres qui ont suivi cette période sont gravées dans la conscience israélienne comme un avertissement sur l’incapacité de la politique palestinienne ou arabe de rendre la pareille à un retrait israélien, et de pouvoir conclure la paix. Le retrait israélien n’a engendré ni paix ni « construction nationale » mais plutôt une prise de contrôle d’un territoire abandonné par un mouvement islamiste qui influe de plus en plus sur la politique régionale.

Bien conscient de ce souvenir amer – un souvenir qui, plus que tout autre facteur, est responsable de du scepticisme politique d’un Netanyahu par rapport à la paix -, Lapid a expliqué jeudi en quoi son propre projet de séparation serait différent.

En fait, la nouvelle politique de paix de Lapid apparaît en filigrane comme une attaque politique sur le centre-gauche

« Israël a été discrédité à cause d’accords qui ont été tués dans l’oeuf… Nous ne devons pas ignorer ce fait », a-t-il souligné. « Une autre série de pourparlers bilatéraux ne sera pas différente des précédents. La géographie est la même géographie, l’histoire demeure la même histoire et les craintes aussi sont les mêmes. Ce que nous devons changer ce n’est pas ce que nous disons, mais à qui nous nous adressons. »

Son plan : tout comme l’Egypte peut aider à sécuriser Gaza et le Sinaï, et la Jordanie exercer une certaine influence sur la Cisjordanie et sur Jérusalem-Est, de
même « nous devrions nous tourner vers la Ligue arabe » pour négocier un « accord régional plus large et une séparation avec les Palestiniens ».

Lapid a présenté sa stratégie régionale de paix comme une réponse à ce qu’il considère comme les échecs diplomatiques de Netanyahu. « Il est étonnant qu’ayant siégé avec le Premier ministre en tant que membre du cabinet de sécurité depuis près de deux ans, je ne peux toujours pas décrire son plan quant à notre sécurité future », a-t-il déclaré lors de la conférence.

Mais le cas est difficile à défendre, en partie parce que Netanyahu a articulé depuis peu une stratégie presque identique.

En fait, la nouvelle politique de paix de Lapid apparaît en filigrane comme une attaque politique sur le centre-gauche. La cote de Herzog est à la hausse, et les résultats des sondages s’améliorent pour les travaillistes. Et Lapid veut creuser son sillon au même endroit.

Là où Livni et Herzog soulignent leur approche « colombe » et leur opposition à un Likud « extrémiste », Lapid s’efforce de mettre l’accent sur son scepticisme, faisant valoir à des électeurs « colombes » quelque peu blasés que ce même scepticisme fait de lui un meilleur artisan de la paix.

« La paix par le scepticisme » – c’est une stratégie qui a fait merveille pour Sharon, donnant au vieux général aux élections de 2003 la majorité la plus large de toute la décennie : 38 sièges pour le Likud [le parti travailliste n’en avait eu que 19] donc un nombre presque inconcevable si on le compare à l’électorat fracturé d’aujourd’hui.

La campagne de Lapid est susceptible de se concentrer sur les questions domestiques. Son parti a déjà quelques réalisations remarquables à son actif, comme la loi sur l’enrôlement des haredim et les réformes du rabbinat de l’Etat, des mesures qui auraient probablement été impossibles dans un gouvernement sans Yesh Atid.

Mais la chute brutale de la coalition il y a deux semaines, avant l’adoption du budget 2015 de l’Etat, signifie que ses grandes initiatives économiques – l’abaissement du coût de la vie se voulait la promesse électorale la plus saillante et populaire en 2013 – vont maintenant être mises de côté peut-être pour de bon.

Faute d’avoir porté ces réalisations jusqu’au bout, et se trouvant dans une campagne électorale qui, grâce à Herzog et Livni, semble vouloir s’occuper sérieusement de la question palestinienne pour la première fois depuis des années, Lapid se retrouve quelque peu doublé vers le bas et fait le pari de son avenir politique sur une identité explicitement centriste.

L’électeur israélien est volatile. Kadima est passé de 28 sièges à 2 en quatre ans à peine. Yesh Atid avec Lapid est sorti de nulle part pour gagner 19 sièges, mais maintenant, deux ans plus tard, les sondages le créditent à peine de la moitié… Pas plus tard qu’en 2006, Netanyahu a lui aussi dirigé un Likud fort de seulement 12 sièges, alors que les travaillistes en avaient 19 et Kadima 29…

Cette réalité des urnes est une raison certaine du chaos qui a caractérisé la politique israélienne au cours des dernières années. Cela a conduit à l’émergence d’une politique centrée sur la personnalité des leaders qui, pour de nombreux Israéliens, a remplacé les anciennes identités politiques fondées sur une idéologie.

Il est encore très tôt, mais il est possible que ce clivage du centre et la réémergence des blocs distincts de gauche et de droite dans la première semaine de la campagne signale une sorte de restauration de la vieille politique, d’un électorat davantage résolu, et même, de façon inattendue, qu’elle fasse ressurgir les fantômes des héros politiques du passé.

En jouant son va-tout sur le centre, Herzog espère reconstruire le parti travailliste d’Yitzhak Rabin. Avec son plan de séparation, Lapid espère répéter les réalisations d’Ariel Sharon. Et Netanyahu, qui concourt maintenant pour son quatrième mandat comme Premier ministre, sera sûrement parfaitement heureux d’incarner simplement un autre Netanyahu…