LONDRES – L’historien et réalisateur de documentaires Laurence Rees assure qu’il ne pensait jamais faire carrière dans un métier où les horreurs du génocide et de la machine à tuer nazie feraient partie de son quotidien.

Mais une curiosité pour l’histoire et un penchant pour la vérité et la justice ont eu raison de lui.

Et c’est ainsi que durant ces 25 dernières, Rees a passé le plus clair de son temps à interviewer des victimes et des auteurs des crimes les plus atroces commis au monde. Son nouvel ouvrage The Holocaust, paru le mois dernier, soulève des questions très pertinentes.

Dans les grandes lignes, ce livre étudie les circonstances et les motivations fondamentales qui ont poussé les nazis à décider d’exterminer, de gazer, de fusiller, d’affamer et d’opprimer à mort un groupe entier de personnes. Il s’intéresse également à ce qui a motivé une société en apparence saine, instruite et cultivée à mettre en place une politique barbare et violente sur les Juifs d’Europe durant la Seconde Guerre mondiale.

Rees tente d’apporter des éléments de réponse dès le début de cet entretien, en avançant un fait qui semble évident.

« La précondition fondamentale pour que l’Holocauste puisse arriver, c’était Adolf Hitler », explique-t-il depuis son domicile londonien.

L'auteur, réalisateur de documentaires et historien britannique Laurence Rees. (Crédit : Martin Patmore)

L’auteur, réalisateur de documentaires et historien britannique Laurence Rees. (Crédit : Martin Patmore)

« Dès 1921, Hitler avait déclaré que résoudre la question juive était une question centrale pour le national-socialisme. Et on ne pouvait le faire autrement que par l’usage de la force. »

Hitler n’avait pas de projet d’Holocauste à ce stade, ajoute Rees. Mais il avait un problème pathologique avec les Juifs.

« Hitler pensait que quelque chose devait être fait », explique Rees « et cette chose évoluait et changeait en fonction des circonstances et de l’opportunisme politique. »

Le livre de Rees est intriguant, notamment quant à sa détermination à comprendre à quel moment les initiatives collectives que nous appelons aujourd’hui la Solution finale est devenue la politique officielle des nazis.

Il n’y a pas de réponse franche, soutient Rees. Ce qui est clair, en revanche, c’est que durant l’été 1940, il n’y avait encore aucun plan concret pour l’extermination des juifs. De plus, jusqu’à cette période, affirme Rees, les nazis ont toujours pensé qu’à long terme, la solution à ce qu’ils appelaient « la question juive », était l’expulsion et les travaux forcés.

À ce stade, le meurtre collectif n’était pas l’option plébiscitée.

Wannsee Conference Villa (photo credit: Wikimedia Commons)

La villa de la Conférence de Wannsee. (photo credit: Wikimedia Commons)

Durant l’été 1942, cependant, tout a changé. L’Holocauste battait son plein. Rees souligne donc que durant les deux ans qui ont précédé, deux nombreux étapes vers le meurtre collectif ont été franchies.

Mais il est difficile de mettre le doigt sur le moment exact où la décision du tuer massivement les juifs a été prise, et particulièrement parce que toute cette planification a été faite en secret, sans laisser de trace écrite.

Jusqu’à présent, de nombreux historiens, cinéastes et écrivains ont supposé que les plans de l’Holocauste ont été finalisés par les autorités nazies durant une réunion bien précise.

Joseph Goebbels (à droite), et Adolf Hitler à un tournage. (Crédit : domaine public)

Joseph Goebbels (à droite), et Adolf Hitler à un tournage. (Crédit : domaine public)

Il s’agit de la conférence de Wannsee, qui a eu lieu dans la banlieue berlinoise de Wannsee, en janvier 1942. Plusieurs responsables nazis parlaient d’un complot pour tuer les juifs sur une plus courte période et avec des moyens plus efficaces.

« A ce stade, on peut dire que la décision de mettre en œuvre ce que nous appelons aujourd’hui l’Holocauste a été prise »

Mais selon Rees, même à ce moment là, aucun projet final n’avait encore été adopté durant cette conférence infâme. Il souligne également que les gros bonnets de la hiérarchie nazie, à savoir Himmler, Goebbels et Hitler lui-même, n’étaient pas présents.

« Je ne vois pas comment y aurait-il pu avoir une prise de décision en 1941 », analyse Rees.

Le point de non-retour de l’Holocauste, indique l’historien, se situe au printemps et au début de l’été 1942, quand la décision de tuer tous les juifs du gouvernement général de Pologne, une entité administrative mise en place par Hitler après l’invasion conjointe des Allemands et des Soviets en 1939.

« A ce stade, on peut dire que la décision de mettre en œuvre ce que nous appelons aujourd’hui l’Holocauste a été prise », affirme Rees avec une certitude déconcertante.

Équipé d’une armada de statistiques et d’interviews qu’il a lui-même menés, Rees passe aussi beaucoup de temps à étudier les pays d’Europe occidentale qui ont cédé à la collaboration nazie, où, les juifs ont été raflés, capturés, puis déportés en direction de l’est, en direction des camps de la mort.

C’est intéressant, selon Rees de comprendre pourquoi certains pays d’Europe occidentale ont raflé et déporté des juifs avec plus ou moins d’efficacité.

Des résistants français détenus par des milices du régime de Vichy, durant la Seconde Guerre Mondiale. (Crédit: CC-BY-SA German Federal Archive Wikimedia Commons)

Des résistants français détenus par des milices du régime de Vichy, durant la Seconde Guerre Mondiale. (Crédit: CC-BY-SA German Federal Archive Wikimedia Commons)

À titre d’exemple, pourquoi 75 % des juifs néerlandais ont péri durant l’Holocauste, contre « seulement » 50 % des juifs norvégiens, 40 % des juifs belges, et 25 % des juifs français ? Ou pourquoi le régime de Vichy a-t-il imposé des mesures antisémites si sévères à l’encontre des juifs nés à l’étranger, alors que ce n’était pas officiellement ce que le régime nazi leur demandait ?

La vérité dérange, affirme l’historien. Les collaborateurs français, comme ceux d’autres pays d’Europe, ont simplement choisi d’agir de la sorte.

« Le niveau de collaboration et d’antisémitisme dans les différents pays est évidemment important ici », analyse Rees.

En février 1941, les occupants nazis d'Amsterdam ont réuni 427 hommes juifs lors de leur première « razzia » et la déportation des Juifs des Pays-Bas. Seulement deux de ces hommes ont survécu à la guerre (Crédit : Wikimedia Commons).

En février 1941, les occupants nazis d’Amsterdam ont réuni 427 hommes juifs lors de leur première « razzia » et la déportation des Juifs des Pays-Bas. Seulement deux de ces hommes ont survécu à la guerre (Crédit : Wikimedia Commons).

« Mais le facteur sous-jacent, c’est la volonté des nazis eux-mêmes à mettre en œuvre [leur politique des juifs] dans différents pays », a-t-il ajouté.

Le livre de Rees se fait un devoir de rappeler au lecteur que la culture de l’antisémitisme profondément ancrée aura certainement aidé les nazis a déporter les juifs en train pour leur donner rendez-vous avec la mort.

Mais c’est à l’est, au cœur du territoire soviétique que l’Holocauste va réellement démarrer.

Burning pit, Paneriai, where German SD & SS and Lithuanian Sonderkommandos burned exhumed bodies from the Paneriai death pits in an attempt to destroy the evidence of the mass executions. (photo credit: Gregor Jamroski, Wikimediacommons)

Un four crématoire, à Paneriai, où les autorités allemandes et les Sonderkommandos lituaniens ont brûlé des corps exhumés des four de Paneriai pour détruire les preuves des exécutions massives. (Crédit : Gregor Jamroski, Wikimediacommons)

Dans les pays baltes en particulier, précise Rees, nombreux sont ceux qui ont tué des juifs en tirant à bout portant. Ces massacres ont été perpétrés par des locaux qui ont collaboré avec les forces de sécurité allemandes.

« Pour comprendre l’Holocauste en Europe de l’Est, il faut se focaliser sur le désir des nazis a vouloir purger un lieu rempli de juifs », a expliqué Rees. « Et dans les pays baltes, c’était le plus meurtrier, parce qu’Hitler parlait de créer un ‘jardin d’Eden’ dans l’Union soviétique occupée. »

Rees cite en exemple parfait, la Lituanie, où les collaborateurs nazis n’avaient aucun problème à tuer des juifs pour mettre en œuvre la politique nazie à un rythme frénétique alarmant.

Par exemple, 96 % de la population juive en Lituanie, soit 220 000 personnes, ont été tuées à la fin de la période d’occupation nazie.

Un monument à la mémoire des juifs lituaniens tués durant l'Holocauste a été dévoilé à Moletai en Lituanie, le 29 août 2016; (Crédit : capture d'écran YouTube)

Un monument à la mémoire des juifs lituaniens tués durant l’Holocauste a été inauguré à Moletai en Lituanie, le 29 août 2016; (Crédit : capture d’écran YouTube)

C’est encore plus déroutant quand on se rend compte que la Lituanie, et particulièrement la capitale, Vilnius, a été un centre cosmopolite pour les juifs avant ces meurtres tragiques.

Au 19e siècle, Vilnius était le centre de la Haskala, l’émancipation intellectuelle juive [l’équivalent des Lumières], et a longtemps été le foyer de l’érudition juive, où ont évolué des commentateurs renommés Talmudiques dont les œuvres sont encore étudiées à ce jour.

« La clef pour comprendre [l’Holocauste] en Lituanie, c’est la haine que vouaient les Soviets à l’occupation, suite au pacte Nazi-Soviet », explique Rees.

« En Lituanie, ils étaient nombreux à croire au mensonge, qui voulait que les juifs étaient influents, que le communisme était l’équivalent du judaïsme, et que les juifs aidaient les autorités soviétiques », ajoute l’historien.

Selon Rees, sans l’occupation soviétique des pays baltes juste après l’invasion nazie, l’Holocauste en Lituanie aurait pu se passer différemment, et de nombreux juifs auraient peut-être pu survivre.

Juifs hongrois sur la Judenrampe (rampe juive) après le débarquement des trains à Auschwitz-Birkenau, mai 1944. Vers la droite ! signifiait que la personne avait été choisie pour travailler ; Vers la gauche ! signifiait la mort dans les chambres à gaz. (Crédit : De l'album d'Auschwitz)

Juifs hongrois sur la Judenrampe (rampe juive) après le débarquement des trains à Auschwitz-Birkenau, mai 1944. Vers la droite ! signifiait que la personne avait été choisie pour travailler ; Vers la gauche ! signifiait la mort dans les chambres à gaz. (Crédit : De l’album d’Auschwitz)

« Les nazis savaient que s’ils continuaient à fusiller les gens, les tireurs auraient des séquelles psychologiques. Les chambres à gaz ont donc résolu ce problème »

Tout au long de l’interview, Rees soutient qu’une erreur répandue serait que les chambres à gaz ont été utilisés par les nazis parce qu’elles permettaient de tuer des juifs en grand nombre.

Il insiste pour évoquer le rôle qu’a joué la psychologie.

« Les nazis savaient que s’ils continuaient à fusiller les gens, les tireurs auraient des séquelles psychologiques. Les chambres à gaz ont donc résolu ce problème », explique Rees.

Il ajoute que les chambres à gaz sont la preuve irréfutable que l’Holocauste était un génocide dans lequel la technologie moderne a permis à deux choses de se produire de façon simultanée. Premièrement, elle a permis d’exécuter des meurtres avec une rapidité et une précision chirurgicale. Deuxièmement, elle a permis aux nazis de se distancer émotionnellement de leurs victimes en perpétrant ces meurtres.

« L’idée des chambres à gaz attribue aux meurtres un élément mécanique », explique Rees. « Et c’est vraiment ce que l’on voit avec l’ouverture des chambres crématoires à Auschwitz en 1943. »

Auschwitz, c’est aussi le nom d’un livre que Rees a publié il y a une dizaine d’années. Rees y raconte l’histoire des juifs hongrois déportés à Auschwitz durant l’été 1944. Il y explique que jusqu’à cette vague de déportation, le camp de la mort ne jouait qu’un rôle mineur dans le meurtre des juifs d’Europe.

L’historien avance une notion similaire dans son dernier ouvrage, en soulignant que la politique hitlérienne pour les petits pays tels que la Hongrie, était de « liquider les juifs le plus rapidement possible ».

Les nazis étaient particulièrement intéressés par la Hongrie, étant donné le nombre de juifs qui y vivaient, 725 000 en 1944. La plupart d’entre eux vivaient à Budapest. Entre mai et juillet 1944, c’est 440 000 juifs hongrois qui ont été déportés vers Auschwitz, et qui y ont trouvé la mort.

Ce projet de meurtre de sang froid avait été orchestré diaboliquement par Adolf Eichman, qui était à Budapest à cette époque.

Rees explique que « les Hongrois, si l’on considère la vitesse à laquelle les assassinats se sont produits, sont ceux qui ont souffert le plus [en Europe] ».

Rees souligne que les nombreux universitaires qu’il a rencontrés ces 25 dernières années, ont tendance à parler de l’histoire de l’Holocauste dans des séminaires, des théories abstraites et des conférences. Le problème avec cette approche, c’est que le sujet se déshumanise en cours de route, déplore-t-il.

L’approche de Rees est particulièrement déroutante, parce qu’il a tendance à associer les interviews individuelles qu’il a menées à la version historique et tragique.

Ses interviews incluent, de manière décisive, les interactions entre les victimes et les auteurs de crimes nazis eux-mêmes. Cela a permis à Rees de comprendre de près, d’une certaine manière, l’indicible. Mais Rees admet que même après tout cela, il reste difficile de comprendre comment des humains ont pu organiser une opération de meurtre à grande échelle avec autant de sang-froid

Rees ajoute que s’il aura appris une chose de ce quart de siècle consacré à la recherche, c’est que de nombreux meurtriers nazis subalternes avec lesquels il s’est entretenu, et les collaborateurs également, n’avaient pas le sentiment de suivre les ordres comme un employé d’usine devant la chaîne de fabrication.

Rees affirme également qu’il diverge de la théorie d’Hannah Arendt à propos de la « banalité du mal », une expression qu’elle a employée durant le procès d’Eichmann en Israël en 1961, pour le New Yorker.

« Les nazis étaient des fanatiques », dit Rees. « Mais s’il y a bien une chose dont on ne peut pas les accuser, c’est d’être banal. »

La raison pour laquelle l’auteur, réalisateur et historien en est convaincu, ce sont les meurtriers nazis qui la lui ont fourni, quand il leur demandait « quelle était votre motivation pour perpétrer ces meurtres ? ».

« En général, nous observions une internalisation d’un système de croyances nazie. Ils pensaient que les meurtres qu’ils perpétraient étaient la bonne chose à faire », raconte Rees.

« En parlant aux nazis, on a également l’impression qu’ils ressentaient une euphorie intense en tuant », ajoute-t-il.