Pourquoi l’interdiction des options binaires n’est qu’une petite victoire dans la guerre contre la corruption en Israël
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Pourquoi l’interdiction des options binaires n’est qu’une petite victoire dans la guerre contre la corruption en Israël

Les législateurs sont finalement passés à l'action pour mettre fin à une méga-fraude. Mais le processus législatif a démontré l'impuissance de l'application de l'Etat de droit... Et a contrario la puissance d'intimidation croissante des escrocs israéliens

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Les tours Azrieli (Crédit : Moshe Shai/Flash90)
Les tours Azrieli (Crédit : Moshe Shai/Flash90)

Lundi matin, après l’ouverture de la session d’hiver de la Knesset – suite aux discours très attendus de messieurs Rivlin, Netanyahu et Herzog, après la prestation de serment de quatre nouveaux parlementaires et après que le parlement a voté en faveur de la prolongation de l’état d’urgence en Israël – la première ordonnance figurant sur l’agenda de la Knesset a été le vote sur une législation soutenue par le gouvernement visant à mettre un terme aux activités de l’industrie des options binaires largement frauduleuses au sein de l’Etat juif. Un vote auquel nos députés se sont consciencieusement livrés – 53 voix contre zéro – en faveur d’une loi qui donnera aux escrocs officiant dans le secteur des options binaires trois mois pour mettre fin à leurs opérations sous peine d’une condamnation possible à deux ans d’emprisonnement.

C’est le Times of Israël, et particulièrement notre journaliste d’investigation Simona Weinglass, qui se trouve directement à l’origine de l’adoption de cette législation. C’est Simona Weinglass qui a écrit notre premier article consacré à cette fraude qui a généré des milliards de dollars au mois de mai 2016, révélant que des milliers d’Israéliens se rendaient à un travail chaque jour où il leur était demandé de prétendre qu’ils étaient des experts financiers et qu’ils se trouvaient dans une capitale financière mondiale.

Ces employés étaient amenés à appeler des victimes dans le monde entier, induites préalablement en erreur par un courriel, une vidéo, un site d’informations financières mensonger ou autre, pour leur vendre un produit apparemment légitime en utilisant tous les moyens disponibles pour escroquer des clients de bonne foi et se saisir de tout ce qu’ils possédaient.

Simona Weinglass et moi-même avions alors également interrogé Shmuel Hauser, à la tête de l’Autorité des titres (ISA) et nous nous étions retrouvés, avec un certain désarroi, en train de lui expliquer très exactement ce qu’il était en train de se passer.

Crime (Illustrative image: iStock)
Crime (Illustrative image: iStock)

Nous avions alors alerté les membres de la Knesset et Karine Elharrar, présidente de la commission de contrôle de l’Etat, horrifiée par nos récits, avait organisé les premières sessions au Parlement consacrées à ce sujet.

Le président de l’Agence juive, Natan Sharansky, informé par nos soins de l’environnement méprisable de délinquance dans lequel avaient été attirés un nombre important d’immigrants parlant une langue étrangère lorsqu’ils avaient foulé le sol de l’Etat juif, avait publiquement fait part de sa répugnance et averti les nouveaux arrivants de ne pas prendre d’emploi dans ce secteur.

Nous avions alerté le Premier ministre Benjamin Netanyahu de cette escroquerie d’ampleur mondiale et son bureau avait émis un communiqué prônant l’interdiction des options binaires partout dans le monde, pas moins.

La députée Karin Elharar, présidente de la commission de Contrôle de l'Etat de la Knesset, à droite, le président de l'Autorité des titres israélienne, Shmuel Hauser, troisième à droite, et d'autres participants à une session sur la répression de la fraude des options binaires, le 2 janvier 2017. (Crédit : Luke Tress/Times of Israël)
La députée Karin Elharar, présidente de la commission de Contrôle de l’Etat de la Knesset, à droite, le président de l’Autorité des titres israélienne, Shmuel Hauser, troisième à droite, et d’autres participants à une session sur la répression de la fraude des options binaires, le 2 janvier 2017. (Crédit : Luke Tress/Times of Israël)

Et donc a commencé le processus tortueux de l’élaboration d’une législation suivi d’une approbation initiale aux niveaux ministériel et de la Knesset, d’un effort frénétique de l’industrie dont il s’est avéré – constat terrible – qu’elle bénéficiait de suffisamment de relations et d’influence pour faire modifier le projet de loi, et par l’adoption finale, lundi, de la législation.

En fin de compte, on pourrait être en droit de le penser c’est une histoire qui finit bien. Une victoire pour le journalisme d’investigation. Un honneur pour les législateurs israéliens. La fermeture d’une industrie frauduleuse qui aura détruit l’existence d’un nombre infini d’individus dans le monde. Et peut-être, alors qu’il y a eu des cas de suicide parmi les victimes des options binaires, que cette nouvelle loi pourra aussi sauver des vies.

Vote de la loi interdisant les options binaires à la Knesset, le 23 octobre 2017. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israël)
Vote de la loi interdisant les options binaires à la Knesset, le 23 octobre 2017. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israël)

Et c’est en partie le cas. Mais pas complètement. Il y a de nombreux éléments malheureux dans cette histoire – des éléments qui n’ont pas été pris en compte quand les 53 membres de la Knesset se trouvant dans la salle dans la nuit de lundi ont voté en faveur de cette législation qui était nécessaire depuis si longtemps.

Des éléments qui, en fait, soulèvent des questions extrêmement perturbantes sur le pouvoir acquis par les criminels en Israël, sur l’intégrité de nos législateurs et la qualité des autorités qui, ici, ont pour mission de faire appliquer la loi. Des éléments qui devraient préoccuper ceux qui s’inquiètent de l’Etat d’Israël et de son bien-être moral et démocratique.

Dans cet article, j’ai détaillé ce qu’il s’est passé au cours des 19 derniers mois – depuis le premier article de Simona Weinglass jusqu’à l’adoption de la législation en observant les rôles tenus par la police, les régulateurs, la Knesset, les médias hébreux et les criminels eux-mêmes.

Au bas de l’article se trouve une courte vidéo dans laquelle Simona Weinglass évoque la réticence choquante des autorités à se saisir de l’escroquerie qui avait été révélée par son reportage, le petit « accroc » dans le crime que constitue cette nouvelle loi et les préoccupations de notre journaliste devant tout ce qu’il reste à accomplir.

Non, ce n’est pas une histoire heureuse. Et le pire dans tout cela, c’est que rien n’est terminé.

1. La police: Lorsque nous avons commencé à évoquer les fraudes aux options binaires et que les victimes ont commencé à nous contacter pour nous dire comment elles avaient été escroquées, nous avons tout naturellement suggéré des dépôts de plainte auprès de la police israélienne.

Mais il est apparu très rapidement que la bureaucratie qui entoure ce type de plainte est conçue de telle manière qu’il est presque impossible pour des victimes résidant à l’étranger de ne serait-ce que faire état d’un crime fomenté sur le territoire israélien.

Lorsque nous avons directement approché la police israélienne, via son porte-parole ou autres, nous avons été repoussés avec vigueur. Nous leur avons dit qu’une armée d’Israéliens à Ramat Gan, Herzliya, Caesarea et au-delà dérobaient depuis des années des sommes énormes d’argent à des victimes dans le monde entier, et cela n’a guère eu l’air de les intéresser.

Plus tard, quand la commission de contrôle de l’Etat à la Knesset a réuni sa première session sur le fléau, la police n’a même pas jugé utile de venir – clamant plus tard qu’il y avait eu confusion.

Plus tard encore, lorsqu’un ressortissant canadien père de quatre enfants nommé Fred Turbide s’est donné la mort après qu’une entreprise d’options binaires lui a pris tout son argent et qu’il a été très exactement établi qui l’avait escroqué, la police n’est pas passée à l’action.

Ni contre les individus, ni contre la firme concernée qui a pu continuer ses activités.

Je devrais le souligner : Aucune nouvelle loi n’est nécessaire pour que la police commence une enquête. Le vol est d’ores et déjà un délit sur le territoire, tel qu’il est défini dans le code israélien.

Gabi Biton, responsable de la police israélienne, lors d'une réunion de la commission des Réformes de la Knesset consacrée à un texte proposant l'interdiction de l'industrie des options binaires, le 2 août 2017. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israël)
Gabi Biton, responsable de la police israélienne, lors d’une réunion de la commission des Réformes de la Knesset consacrée à un texte proposant l’interdiction de l’industrie des options binaires, le 2 août 2017. (Crédit : Simona Weinglass/Times of Israël)

Au cours du long processus qui a finalement permis l’adoption, lundi, de la législation, le commissaire divisionnaire Gabi Biton a émergé en tant que personnalité impressionnante, disant aux propriétaires, personnels et lobbyistes variés des entreprises des options binaires lors d’une session organisée au sein de la Commission des réformes de la Knesset que la fraude aux options binaires « est une entreprise criminelle organisée massive » de « proportion monstrueuse ».

Mais Biton n’est qu’un policier, et il nous est clairement apparu que ces unités qui tentent de gérer ces nouveaux visages high-tech, modernes, du crime ancestral – où des escrocs enregistrent des entreprises à l’étranger, créent et referment par intermittence des sociétés, utilisent de fausses identités, manipulent l’internet et plus – ne bénéficient pas de suffisamment de ressources, loin de là, et sont trop facilement déjouées par les criminels. Au moment où j’écris cet article, pas un seul escroc ayant officié dans le secteur des options binaires israélien – dans une industrie qui a absorbé goulûment des milliards de dollars depuis 2007 – n’a jamais été condamné dans ce pays.

2. Les régulateurs : Shmuel Hauser, président de l’Autorité israélienne des Titres, est l’un de ces héros liés à la législation qui a été adoptée lundi soir. C’est Hauser qui l’a esquissée et qui l’a accompagnée à travers le Parlement. Mais l’ISA a permis également à la fraude de se multiplier pendant huit ans avant de décider de passer à l’action sous la pression du Times of Israël.

Les fraudeurs aux options binaires avaient eu l’interdiction de cibler des Israéliens au mois de mars 2016 mais ils avaient été autorisés à continuer de ruiner les étrangers – et c’est encore le cas, en fait, dans la mesure où la loi de lundi ne prendra effet que dans trois mois.

L’ISA a une équipe formidable qui contrôle chaque point, chaque virgule, lorsqu’il s’agit du secteur financier régulé israélien mais qui a ignoré la fraude aux options binaires parce qu’elle était dérégulée – et que par conséquent, avait semblé estimer l’ISA, elle ne relevait pas de sa responsabilité.

Un avocat qui avait tenté désespérément d’agir au nom de plusieurs victimes avait comparé l’approche de l’ISA à celle d’un bureau de la police de la route qui aurait arrêté et donné une amende à un motard détenteur du permis pour un feu arrière cassé, mais qui n’aurait rien fait contre un chauffard ivre et conduisant à grande vitesse parce qu’il n’avait pas le permis.

La députée Karin Elharar, présidente de la commission de Contrôle de l'Etat de la Knesset, pendant une session sur la répression de la fraude des options binaires, le 2 janvier 2017. (Crédit : Luke Tress/Times of Israël)
La députée Karin Elharar, présidente de la commission de Contrôle de l’Etat de la Knesset, pendant une session sur la répression de la fraude des options binaires, le 2 janvier 2017. (Crédit : Luke Tress/Times of Israël)

3. La Knesset: Karine Elharrar (Yesh Atid), présidente de la Commission de contrôle de l’Etat, a répondu à notre reportage en organisant trois sessions au cours desquelles l’ampleur et le caractère pernicieux des options binaires ont commencé à s’inscrire au Parlement pour la toute première fois.

(L’ancien député Einat Wilf avait tenté il y a quelques années de faire fermer l’industrie en vain. Le banquier Ariel Marom avait essayé une nouvelle fois de tirer la sonnette d’alarme en 2013 en donnant des interviews et en rencontrant des députés et l’ISA, leur décrivant la fraude choquante à laquelle il avait assisté au sein de l’industrie, sans davantage de succès).

C’est de ces sessions, au début de l’année, que la législation a commencé à prendre forme.

Mais quelque chose de très perturbant s’est produit entre l’esquisse de la législation initiale et la finalisation du texte, quelques mois après. La loi originale de Hauser ne prévoyait pas seulement de faire fermer les options binaires mais d’interdire également d’autres stratagèmes similaires.

Après des consultations privées, notamment avec des avocats des industries dont Hauser souhaitait la disparition, le texte avait été édulcoré – créant des failles qui auraient permis aux fraudeurs aux options binaires et autres voyous de continuer à prospérer simplement en réorganisant leurs activités.

Les députés de la Knesset Rachel Azaria (Koulanou), Oded Forer (Israel Beytenu), Yigal Guetta (Shas) et Haim Jelin (Yesh Atid) lors d'une rencontre de la Commission des réformes de la Knesset consacrée au projet de loi visant l'interdiction de l'industrie des options binaires en Israël, le 7 août 2017 (Crédit : Times of Israel)
Les députés de la Knesset Rachel Azaria (Koulanou), Oded Forer (Israel Beytenu), Yigal Guetta (Shas) et Haim Jelin (Yesh Atid) lors d’une rencontre de la Commission des réformes de la Knesset consacrée au projet de loi visant l’interdiction de l’industrie des options binaires en Israël, le 7 août 2017 (Crédit : Times of Israël)

Lors des consultations publiques qui ont suivi à la commission des Réformes de la Knesset sous la direction de Rachel Azaria (Koulanou), des propriétaires d’entreprises d’options binaires, des hauts-responsables du personnel comme des lobbyistes ont tenté en vain d’amener les législateurs à affaiblir le projet de loi.

Le fournisseur le plus important de plate-formes de trading d’options binaires en ligne, une société appelée SpotOption, avait insisté durant les sessions de la commission sur le fait que sa plate-forme était entièrement casher et que la fraude relevait uniquement de la responsabilité de ses entreprises-clientes, affirmant qu’elle devait être exemptée de toute interdiction et que la législation constituerait un coup injuste donné à l’industrie israélienne des technologies.

Une attestation du FBI, délivrée avant l’arrestation, le mois dernier, de la directrice générale d’une entreprise israélienne d’options binaires appelé Lee Elbaz, raconte une histoire très différente.

SpotOption — qui se qualifie de « fournisseur mondial d’options binaires » – « a travaillé conjointement » avec les entreprises-clientes pour « améliorer la probabilité que des particuliers perdent leur argent dans des opérations de trading« , disait l’attestation du FBI, et pour s’assurer que les clients qui « enregistrent de fortes réussites dans des opérations gagnantes perdront [leurs biens] dans les opérations à venir ». SpotOption, estime encore l’attestation, s’était engagé dans « l’adaptation des paramètres de risque » et « la manipulation des retours des options ».

Une réunion de la commission des Réformes de la Knesset sur les options binaires, le 31 juillet 2017. (Crédit : Times of Israël)
Une réunion de la commission des Réformes de la Knesset sur les options binaires, le 31 juillet 2017. (Crédit : Times of Israël)

Les représentants des entreprises d’option binaires et leurs lobbyistes, des personnalités familières des couloirs de la Knesset, ont contribué à l’atmosphère intimidante aux abords et même à l’intérieur des salles de réunion. Un ancien employé de l’industrie, un immigrant américain, avait indiqué témoigner sous la forme d’une « repentance » –
un acte particulièrement courageux dans l’environnement profondément inconfortable d’une salle de commission remplie par les propriétaires, les responsables, les lobbyistes et les avocats d’une industrie dont il voulait détailler les pratiques néfastes.

Le site de SpotOption offre une gamme d'outils et de services pour les entreprises d'options binaires, notamment des plateformes de paiement et de gestion de risque (Capture d'écran : Spotoption.com)
Le site de SpotOption offre une gamme d’outils et de services pour les entreprises d’options binaires, notamment des plate-formes de paiement et de gestion de risque (Capture d’écran : Spotoption.com)

Une source impliquée dans la législation a dit au Times of Israël alors que la législation passait devant la commission de la Knesset, au mois d’août, que le projet de loi original – le projet de loi voulu par Hauser – « aurait été idéal », ajoutant : « Je ne pense pas qu’il pourrait être adopté lors du vote final à la Knesset même si la commission a donné son approbation. Vous ne pouvez pas imaginer les pressions exercées sur les membres de l’institution pour affaiblir le texte. L’industrie a beaucoup d’argent et exerce des pressions considérables ».

En effet, David Bitan, le législateur du Likud qui est également chef de la coalition et membre de la commission des Réformes était arrivé dans la salle peu de temps après la finalisation de la législation et son approbation lors d’un dernier vote à la commission, le 7 août, en demandant que des changements soient faits, ce qui aurait permis à SpotOption et aux autres fournisseurs de plate-forme d’options binaires de continuer à opérer depuis Israël. Alors qu’Azaria lui disait qu’il était trop tard, la loi ayant été votée, Bitan avait déclaré qu’il ne convoquerait pas la séance plénière pour voter la loi proposée et qu’il ne voyait dans l’interdiction des options binaires aucune « urgence ».

Le député David Bitan, avec Moshe Avrahami de SpotOption et la directrice de la commission des Réformes de la Knesset, Ariella Malka, lors d'une réunion du comité de la Knesset pour discuter de l'interdiction de l'industrie des options binaires en Israël, le 7 août 2017 (Crédit : Photo du Times of Israel)
Le député David Bitan, avec Moshe Avrahami de SpotOption et la directrice de la commission des Réformes de la Knesset, Ariella Malka, lors d’une réunion du comité de la Knesset pour discuter de l’interdiction de l’industrie des options binaires en Israël, le 7 août 2017 (Crédit : Photo du Times of Israël)

Nous avions alors rapporté à l’époque : « Dans une conversation semi-privée qui a été entendue par beaucoup des personnes encore présentes dans la salle après la réunion de la commission, la députée Azaria a demandé à Bitan de convoquer la plénière tout de suite pour faire passer le projet de loi malgré le fait que la Knesset soit actuellement en vacances parlementaires.

« Cette loi est très importante », a-t-elle insisté. « Les options binaires provoquent de l’antisémitisme à travers le monde ». Peu de temps après qu’Azaria a déclaré cela, un huissier de la Knesset a demandé aux journalistes de quitter la salle. Mais une source qui est restée dans la salle a précisé au Times of Israël que Bitan a expliqué à Azaria et à d’autres responsables gouvernementaux qu’une famille impliquée dans la société SpotOption étaient les leaders de la faction géorgienne du comité central du Likud et qu’il avait besoin de leur soutien pour maintenir sa position au sein du Likud ».

Pas très longtemps après, un membre de la Knesset nous avait dit, à moi et à Simona Weinglass, que les trois-quarts des 120 parlementaires se trouvaient sous l’emprise de groupements d’intérêts particuliers dont les lobbyistes et les équipes de relations publiques arpentent les couloirs de la Knesset, et que les députés subissent des pressions incommensurables de leur part.

4. Les médias en hébreu. Dans un pays où, par exemple, des fraudes immobilières présumées perpétrées par une femme nommée Inbal Or peuvent être considérées si importantes qu’elles généreront des flashs d’actualité nocturnes et une vaste couverture dans la presse écrite et internet, on aurait pu s’attendre à ce que le vol systématique pratiqué auprès de milliards de victimes dans le monde de la part d’une industrie basée en Israël et employant des milliers de personnes fasse l’objet d’une vive attention médiatique avec des policiers, des tribunaux et des ministres de cabinet acculés à l’adoption de mesures de répression. Mis à part quelques exceptions honorables et intermittentes, il y a eu de quoi être surpris.

Les escrocs sont toujours là et leurs biens mal-acquis toujours intacts. Les fraudeurs les plus importants sont encore dans l’ombre, et ils rusent

Le manque d’intérêt de la presse hébraïque s’explique-t-il par le fait que, depuis le printemps 2016, « seuls » des étrangers ont été trompés par des escrocs bien de chez nous ?

Notre presse hébraïque – qui ne rechigne jamais à admonester les politiciens et les chefs militaires et qui s’enorgueillit d’avoir certains journalistes d’investigation particulièrement courageux et entreprenants – a-t-elle été intimidée par les arnaqueurs aux options binaires ? J’avoue ne pas connaître la réponse.

Je trouve incompréhensible que même lorsque les journalistes ont été spécifiquement invités aux sessions de la commission d’Azaria, personne dans les principaux médias en hébreu n’ait jugé utile d’en parler. L’adoption de la loi, dans la nuit de lundi, a été à peine signalée.

Au mois d’octobre dernier, lorsque le bureau du Premier ministre a émis un communiqué demandant l’interdiction dans le monde entier de l’industrie des options binaires entière, il a également été ignoré par les médias de langue hébraïque : Le Premier ministre d’Israël, une personnalité placée sous la surveillance constante d’une armée de journalistes, recommandait que des milliers d’individus parmi ses propres concitoyens se retrouvent au chômage – et presque personne dans les médias en hébreu, alors que l’histoire leur était apportée sur un plateau d’argent, n’a jugé utile de la rendre publique. Allez comprendre.

5. Les criminels. L’industrie largement frauduleuse des options binaires aurait généré, selon les estimations, entre cinq et dix milliards de dollars par an.

A son apogée, elle aurait regroupé bien plus de 100 entreprises et aurait employé entre 5 000 et des dizaines de milliers de personnes.

Ces compagnies trompent leurs victimes en leur faisant croire qu’elles proposent des investissements lucratifs à court terme, mais en réalité, par le biais de plate-formes de trading truquées, de refus de payer ou autres ruses, les clients dans leur écrasante majorité finissent par perdre tout leur argent ou presque. Les commerciaux fraudeurs mentent souvent sur l’endroit où leur siège est situé, se présentent de manière mensongère et utilisent de fausses identités (l’attestation du FBI contre Elbaz offre un nombre considérable de détails expliquant la fraude dans ses manifestations les plus misérables).

Lee Elbaz (Crédit : LinkedIn)
Lee Elbaz (Crédit : LinkedIn)

Lorsque le Times of Israël a commencé sa série de reportages sur ces arnaques à l’occasion d’un article écrit au mois de mars 2016 par Simona Weinglass et intitulé « Les loups de Tel Aviv : la vaste et immorale arnaque du forex dévoilée », nous avons fait l’objet de menaces pénales et de tentatives d’intimidation illégales.

Lorsque vous escroquez des milliards de dollars, vous êtes en mesure à l’évidence de faire appel aux cabinets d’avocats les plus prestigieux et – ce qui représente un discrédit durable – force a été de constater que plusieurs de ces cabinets auraient été heureux de prendre cet argent.

Les escrocs sont toujours là. Certaines société d’options binaires ont fermé leurs portes. D’autres sont parties s’installer à l’étranger, notamment à Chypre et en Ukraine. Certains parmi les plus dynamiques ont d’ores et déjà reporté leur attention sur d’autres secteurs de fraude porteurs – vente de diamants, crypto-devises, activités de crédit prédatrices. Les meilleurs de tous ces arnaqueurs jouissent encore de comptes en banque débordants à l’étranger, de yachts, de voitures de luxe, de vacances exotiques et autres profits réalisés au cours de leurs malversations.

Les fraudeurs les plus importants sont encore dans l’ombre, et ils rusent. Certains d’entre eux, comme cela s’est illustré durant le passage de la législation à travers la Knesset cette année, ont des connexions exceptionnelles.

Les rangs des propriétaires d’entreprises d’options binaires et des investisseurs comptent d’anciens employés de l’Etat, des personnalités publiques bien connues, des proches de hauts-responsables de la police et autres.

Immensément riches, certaines de ces personnalités déterminantes font des dons caritatifs substantiels – ce qui, en retour, leur donne accès aux politiciens de tous les niveaux, jusqu’au sommet de la hiérarchie israélienne. Ils donnent aussi à des causes religieuses juives, par exemple à la Grande synagogue de Tel Aviv et une fois encore avec des amis conséquents en haut lieu.

Des centaines d'invités pour la consécration d'un rouleau de Torah à la Grande synagogue de Tel Aviv au mois d'août 2015 (Crédit : Israel Bardugo)
Des centaines d’invités pour la consécration d’un rouleau de Torah à la Grande synagogue de Tel Aviv au mois d’août 2015 (Crédit : Israël Bardugo)

Plutôt que d’interdire les options binaires du jour au lendemain, la loi qui a été adoptée lundi donne aux entreprises trois mois pour fermer – ce qui peut correspondre à une autorisation transmise, au vu de l’inaction policière jusqu’à présent, de se livrer à une orgie finale de vol effrénée.

La police n’a fait qu’une poignée d’arrestations ces derniers mois de personnalités liées à l’industrie des options binaires mais il n’y a aucune indication semblant montrer que des ressources significatives sont consacrées par la police et par l’Etat à l’arrestation et à l’inculpation des criminels. Tous les responsables avec lesquels nous nous sommes entretenus ces derniers mois ont esquivé la question de leur responsabilité en ce qui concerne l’éventuel remboursement de l’argent dérobé aux victimes.

Certains aspects de la fraude aux options binaires – comme le refus de permettre aux victimes de retirer leurs fonds – sont simplement grossiers. Mais d’autres – la manipulation des plate-formes de trading en ligne, l’usage de méga-données pour cibler précisément les victimes et leurrer les systèmes bancaires et de cartes de crédit pour procéder aux paiements – sont hautement sophistiqués.

Certains parmi ces milliers d’Israéliens qui se sont adonnés à une existence dans le crime par le biais de cette industrie – des escrocs cyniques se faisant passer pour des experts financiers et des conseillers, se moquant de la naïveté de leurs victimes – sont excessivement astucieux.

Et un grand nombre de leurs supérieurs – les codeurs informatiques, les avocats, les commerciaux affiliés, les experts en SEO qui manipulent Google et les réseaux sociaux pour garantir la prévalence d’un contenu séducteur mettant en exergue les apparents potentiels de profits – sont intelligents autant qu’ils sont méprisables. Et ils n’abandonneront pas sans se battre. Les forces chargées d’appliquer la loi en Israël semblent très largement peu enclines à tenter de s’y attaquer, et elles sont d’ailleurs assez peu en mesure de le faire.

Le haut du site internet du FBI, dominé par un avertissement sur la fraude aux options binaires, le 15 mars 2017. (Crédit : capture d'écran FBI)
Le haut du site internet du FBI, dominé par un avertissement sur la fraude aux options binaires, le 15 mars 2017. (Crédit : capture d’écran FBI)

La législation de lundi a été poussée par l’indignation qu’a aidé à susciter nos reportages au sein des agences chargées de l’application de la loi à l’étranger et avec le FBI en première ligne, scandalisée qu’Israël permettre à cette arnaque « monstrueuse » de prospérer année après année.

Comme le souligne l’affaire de Lee Elbaz, s’il doit y avoir une véritable prise en compte des auteurs de cette arnaque, cela ne sera pas du fait des autorités largement désintéressées et impuissantes de l’Etat juif, mais de la part des agences étrangères, bien plus résolues et qui disposent de plus de ressources comme le FBI.

Jusqu’à ce que cela arrive, et à moins que cela arrive, la vérité est que les escrocs trouveront toujours de nouveaux moyens pour voler, que le côté obscur de la nation start-up va prospérer, que la portion grise et noire de l’économie israélienne va continuer à se développer et que le pouvoir et l’influence des forces criminelles dans ce pays – ils sont déjà profondes – s’enracineront encore davantage.

C’est la raison pour laquelle le passage, dans la nuit de lundi, de la loi interdisant les options binaires est une victoire qui, si elle est modeste, est néanmoins importante dans ce qui paraît être – à mes yeux d’Israélien excessivement inquiet – une guerre perdue d’avance en cela que c’est une guerre qu’Israël se soucie à peine de mener et qui l’oppose à un cocktail toxique de corruption.

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