KAZAN, Tatarstan – Pour le Kremlin, la récente table ronde inter-religieuse organisée au Hall de la Culture de Kazan a fourni un moment parfait de propagande.

Avant la réunion, des dizaines de journalistes se sont arrachés les photos de Berel Lazar, le Grand Rabbin de Russie posant aux côtés du mufti et de l’archiprêtre de Tatarstan – un Etat majoritairement musulman avec sa capitale, Kazan, qui se situe à moins de 1 300 km à l’est de Moscou.

Organisé par le gouvernement local et le groupe juif Limmud FSU, l’événement a marqué le début des célébrations fêtant la fin des rénovations d’une synagogue locale, que le gouvernement a rendu à la communauté juive locale en 1996.

Une meilleure opportunité pourrait difficilement être imaginée pour réaffirmer l’engagement du président russe Vladimir Poutine et de son gouvernement à défendre les minorités – la raison invoquée pour envahir l’Ukraine l’an dernier et un élément récurrent dans le plaidoyer pro-russe.

Ainsi, dans ce concert de louanges sur la tolérance des intervenants, je suis déconcerté d’entendre l’archiprêtre, Vladimir Samoilenko, pester contre les homosexuels.

« Nous, nous tous [ici], n’accepterons pas les tentatives de légitimer le mariage homosexuel », s’est époumoné Samoilenko.

« Le mariage entre hommes et femmes assure la continuation de la vie et nous avons le devoir de résister aux laideurs dangereuses comme l’homosexualité et la promiscuité. Je sais que je parle au nom de mes collègues juifs et musulmans aussi ».

Aucun des dizaines de dignitaires présents à la table ronde n’a contesté cette affirmation, qui a été prononcée quelques minutes après que Samoilenko a rassuré ses auditeurs que la persécution des minorités en Russie n’était qu’un souvenir du passé. Mais au moins l’un des rabbins de premier plan, David Rosen, a plus tard pris ses distances avec les commentaires de Samoilenko.

« Je ne les partage pas », a confié Rosen, un ancien Grand Rabbin d’Irlande et le directeur des affaires inter-religieuses de l’American Jewish Committee (AJC), sur la préoccupation de Samoilenko quant à l’homosexualité. « Je ne vois pas les modes de vie alternatifs comme une menace pour ma propre religion ».

Pour Rosen, un bâtisseur de ponts entre les Juifs et d’autres groupes confessionnels, la tirade anti-gay de Samoilenko était un symptôme de la façon dont beaucoup de Chrétiens et de Musulmans craignent les phénomènes qu’ils considèrent comme étant subversifs.

Les Juifs, dit-il, se sentent moins menacés parce que le judaïsme a rarement des structures de pouvoir à préserver. Il a décrit cette ouverture comme un « privilège de l’impuissance ».

Le rabbin David Rosen de l'AJC lors d'une représentation de "La souffrance des innocents", réalisée par l'orchestre et le chœur du Chemin Néocatéchuménal en Galilée pour marquer les 70 ans à la fin de l'Holocauste. (Crédit : Autorisation)

Le rabbin David Rosen de l’AJC lors d’une représentation de « La souffrance des innocents », réalisée par l’orchestre et le chœur du Chemin Néocatéchuménal en Galilée pour marquer les 70 ans à la fin de l’Holocauste. (Crédit : Autorisation)

En tant que rabbin orthodoxe, Rosen ne célébrerait pas, pas plus que Samoilenko, un mariage gay, mais il ne ressent pas le besoin de fulminer à ce sujet-là, a-t-il ajouté.

En Russie, les droits des homosexuels est une question trop importante pour qu’elle puisse être examinée d’un point de vue théologique.

Entre 2006 et 2013, le parti au pouvoir de Poutine a fait passer une législation dans 10 Etats russes interdisant la « propagande de l’homosexualité » à des mineurs. Les lois limitent effectivement la diffusion et la publication de contenus relatifs aux gays, y compris des slogans ou des articles prônant l’égalité des droits dans les espaces publics.

Cette impulsion, et l’indifférence des autorités russes – et parfois en collaboration avec – aux crimes haineux perpétrés contre les gays, la Russie s’est attirée les reproches de l’Occident, y compris ceux de la Maison Blanche.

Lorsque j’étudiais la guerre de propagande de la Russie avec l’Occident, je me demandais souvent pourquoi Moscou était prête à porter atteinte à ses propres efforts pour se présenter comme un havre sûr pour les Juifs et les autres minorités alors qu’elle a mauvaise presse avec l’homophobie encouragée par l’Etat.

Après tout, l’affirmation de Poutine au sujet de la tolérance est difficile à rejeter quand il s’agit des Juifs.

Traitée comme un punching-ball par les dirigeants communistes et considérée comme une nuisance par Boris Eltsine, la communauté juive de Russie a connu un âge d’or sous Poutine.

De la frontière maritime avec le Japon à la frontière terrestre avec la Finlande, des dizaines de synagogues en Russie ont été rendues aux communautés qui, avec l’aide de rabbins Chabad, ont commencé à prospérer et à ouvrir des centaines de jardins d’enfants, des écoles et des centres communautaires juifs.

Kazan est un cas d’espèce.

Avec une population de 10 000 Juifs, Kazan a accueilli, la semaine dernière, sa première conférence Limmud sur l’étude juive, que les bénévoles locaux ont mise en place pour 450 participants, avec l’aide de Limmud FSU.

En 2012, la ville a vu son premier festival de musique juive – un événement annuel au cours duquel les bandes klezmer du monde entier ont joué en plein air avant Rosh Hashana.

Le Kremlin n’a pas hésité à tirer parti de cette renaissance culturelle, comme le Grand Rabbin l’appelle, dans la bataille de l’opinion publique – y compris dans l’Occident.

Et le développement constant de la RT – l’énorme réseau de télévision que le gouvernement russe a mis en place en 2005 – dans d’autres langues et des bouquets de chaînes en dit long sur la volonté de Poutine d’investir dans les relations publiques à l’étranger.

Pourquoi, alors, est-ce que le gouvernement Poutine est-il si désireux de ternir ses accréditations de tolérance aux yeux des Occidentaux avec son programme anti-gay ?

Une partie de la réponse est que, pour Poutine, l’homophobie a le potentiel de servir de consensus autour duquel il peut rallier le sentiment populaire – y compris la ferveur nationaliste et la haine vis-à-vis de l’Occident qui tolère les gays.

Une majorité écrasante de 88 % des interrogés à un sondage de 2013 mené par le All-Russian Public Opinion Center à propos de l’interdiction de la propagande gay ont indiqué qu’ils soutenaient la mesure controversée. Dans une autre enquête de 2013, menée par le Centre Levada, 35 % ont déclaré que l’homosexualité était une maladie et 43 % ont décrit l’homosexualité telle une « mauvaise habitude », fruit d’une mauvaise éducation.

En revanche, les attitudes hostiles aux Juifs sont répandues dans seulement 30 % de la population russe, selon l’indice mondial 2015 de la ligue Anti-Diffamation (ADL) – moins qu’en France (37 %), la Pologne (45 %) et l’Ukraine (38 %). Autrement dit, même s’il est vilipendé en Occident, l’ordre du jour anti-gay du Kremlin bénéficie d’un soutien plus populaire que d’autres formes de xénophobie.

La synagogue de Kazan en Russie (Crédit : Capture d'écran YouTube)

La synagogue de Kazan en Russie (Crédit : Capture d’écran YouTube)

J’ai demandé à un ami gay qui est né en Russie s’il pensait personnellement que Poutine détestait les homosexuels.

« Je ne pense pas que Poutine est un homophobe à un niveau personnel, non », me dit-il. « Rien ne le suggère dans ses déclarations ou actions publiques avant la vague anti-gay qui a soudainement éclaté au cours des dernières années ».

La vague s’est renforcée, a noté mon ami, quand la Russie de Poutine a commencé à positionner la Russie comme une alternative économique et idéologique à l’Occident.

« C’est populaire, il est anti-occidental, c’est quelque chose pour rallier les gens autour de quelque chose, donc Poutine a sorti la carte anti-gay », a expliqué mon ami.

« Maintenant, c’est la Russie contre la Gay-Ropa ».

Je lui ai demandé pourquoi il n’a rien dit pendant la table ronde à Kazan. Il était là en sa qualité de professionnel, m’a-t-il répondu, et la réunion ne portait pas sur les questions gay de toute façon.

« En outre, a-t-il ajouté, je n’étais même pas dans la salle. Juste avant que ce prêtre n’ouvre la bouche, je suis sorti pour fumer une cigarette. Passez assez de temps en Russie et vous aurez à développer un bon instinct pour savoir quand partir ».