SAIR, Cisjordanie – C’est le début de l’après-midi dans le centre de ce village proche de Hébron – un village qui a été le foyer du plus grand nombre de Palestiniens tués dans les violences contre Israël ces cinq derniers mois (en proportion du nombre d’habitants).

Douze jeunes de Sair, un village d’environ 18 000 habitants à huit kilomètres au nord-est de Hébron, sont morts dans la dernière vague de terrorisme et de violence, certains en menant des attaques, d’autres dans des affrontements avec les troupes israéliennes.

De manière surprenante, tout d’abord, nous ne voyons cependant pas de posters de shahids ou « martyrs » sur les murs du village. Dans presque chaque village, ville, et camp de réfugiés, les posters rendent hommage au shahids locaux. Mais pas ici.

Trois jeunes sont les premiers à s’approcher de nous. L’un d’eux se présente comme Muataz Shalada. Il a 20 ans, et connaissant deux des 12 morts. « Leur frère était un de mes amis, » dit-il. Bien qu’il travaille en Israël, Shalada n’hésite pas dire ce que tout le monde à Sair dit quand ils sont interrogés sur les « martyrs » : « Nous sommes fiers d’eux. Ils ont défendu leur patrie. »

Un groupe de 10 à 15 jeunes se tient sur une pente à côté de la route voisine, observant les évènements du centre du village. Ils semblent ennuyés, mais beaucoup d’entre eux refusent d’être interviewés.

Khaled, qui a 32 ans est le plus âgé du groupe, marié et père de quatre enfants, est crispé quand je demande ce qui a fait de Sair une telle source d’attaquants.

« Vous voyez tous ces jeunes autour de nous ?, dit-il. Ils sont tous au chômage. Parfois ils entrent illégalement en Israël [pour chercher du travail], mais ils n’ont pas de permis de travail. Je n’en ai pas non plus. Je n’ai jamais rien fait de mal. Je n’ai jamais été en prison. Personne dans ma famille n’a été en prison ou n’a fait quoi que ce soit, mais ils ne me donneront pas de permis de travail. » De quoi vit-il ? « Je conduis les gens avec cette voiture. » Khaled pointe un véhicule avec des plaques d’immatriculation israéliennes jaunes – une voiture volée qui est devenue un taxi illégal.

Il se lance dans une diatribe contre les soldats israéliens : « je vous le dis, aujourd’hui ils tirent sur les gens sans aucune raison. N’importe qui avec un couteau est tué. N’importe qui conduisant un peu vite près de soldat se fait tirer dessus. Si je pouvais me faire un revenu décent, pourquoi irais-je poignarder quelqu’un ? Pour Netanyahu ? Pour Abu Mazen [Mahmoud Abbas] ? Pourquoi ils m’intéresseraient ? »

Dans son cercle d’amis, beaucoup opinent en signe d’accord.

Pourquoi les attaquants des dernières violences utilisent-ils de couteaux, je demande. Qu’est-il arrivé aux symboles du passé – pierre et fusils ?

« Toutes les maisons ont dés couteaux. C’est tout. Pareil avec les voitures. Elles sont juste ici, c’est pratique. Mais ce n’est pas à cause de l’influence de l’Etat islamique, comme les gens le disent parfois. C’est un non sens. »

Et ces attaquants, sont-ils des héros ? Pourquoi ?

« Pour nous, n’importe qui qui tire sur ou qui poignarde un juif est un héros. Pourquoi ? Parce qu’ils ont résisté à l’occupation. Nous ne voulons pas de violence, au final, nous voulons la paix. Mais ces shahids ont résisté à l’occupation, alors nous les considérons comme des héros. Et je vous le dis encore : si ces personnes avaient travaillé, il n’y aurait pas eu de problème du tout. J’en connaissais certains, et je sais de quoi je parle. »

« Au final ils veulent la paix. » Cela signifie-t-il aux côtés ou à la place d’Israël ? Quand je demande s’ils sont en faveur d’une solution à deux États, ils répètent ce que les jeunes disent à chaque coin des territoires.

« Nous voulons un état, » dit Issam, l’un des jeunes, qui porte une coiffure en pics qui demande encore plus de gel que la norme. « Ce serait mieux. Je n’ai auxun problème à vivre avec les juifs. »

Je demande quels rôles ont joué les médias officiels et non officiels pour inciter les jeunes shahids de Sair [à passer à l’acte].

« C’est vrai que Facebook et les différentes chaînes de télévision jouent un rôle dit Khaled. Mais il y aurait des problèmes même si Facebook n’existait pas. Vous voyez des choses sur la chaîne Al-Aqsa, ou sur Al-Quds [la chaîne de télévision du Hamas], et c’est exaspérant. »

Quelle est la chaîne la plus populaire ?

« La PlayStation, » répond Issam, déclenchant les rires de tout le groupe.

Stopper les attaques terroristes

Le premier résident de Sair à avoir mené une attaque au couteau conte une cible israélienne l’année dernière était Raed Jaradat, 22 ans. Il a été tué par les troupes israéliennes qui l’ont empêché le 26 octobre 2015. Son cousin, Iyad Jaradat, qui aurait essayé d’attaquer des soldats israéliens, a été tué plus tard le même jour. Fadi al-Frugh a été tué plusieurs jours après cela, début novembre. A 27 ans, il était quelque part plus âgé que les autres.

Le père de Raed Jaradat et le père de Daania Arshid s'embrassent après avoir "fiancé" leurs enfants morts l'un à l'autre pour être mariés l'un à l'autre comme "martyrs" au paradis, le 31 octobre 2015. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Le père de Raed Jaradat et le père de Daania Arshid s’embrassent après avoir « fiancé » leurs enfants morts l’un à l’autre pour être mariés l’un à l’autre comme « martyrs » au paradis, le 31 octobre 2015. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Les attaques ont continué. Un autre jeune homme a été tué fin novembre. Après une accalmie qui a duré un peu plus d’un mois, huit autres jeunes du village ont été tués dans une série d’incidents et d’attaques terroristes en l’espace de quelques semaines jusqu’à mi-janvier.

Peut-être la plus connue d’entre elles, qui a eu lieu le 7 janvier, était une tentative d’attaque terroristes par trois adolescents de la même famille : les frères Mohannad et Ala Kawazbe et leur cousin Ahmed Kawazbe, armés de couteaux, ont été vus sur les caméras de sécurité du carrefour du Dush Etzion arrivant depuis la direction du village de Beit Fajjar vers les soldats au carrefour. Ils ont été abattus.

Le même soir, un autre jeune homme de Sair a essayé de poignarder un soldat au carrefour voisin de Beit Einun et a aussi été tué. Pendant l’écriture de cet article, il n’y a pas eu d’incidents ni de morts depuis la mi-janvier.

Scène d'une tentative d'attaque au couteau près du carrefour du Gush Etzion en Cisjordanie, le 7 janvier 2016. (Crédit : conseil régional du Gush Etzion)

Scène d’une tentative d’attaque au couteau près du carrefour du Gush Etzion en Cisjordanie, le 7 janvier 2016. (Crédit : conseil régional du Gush Etzion)

Le maire de Sair se dit lui-même déconcerté par la poussée, mais a des explications pour le déclin.

« Il n’y avait pas de raison visible pour que ces jeunes gens choisissent le chemin qu’ils ont pris, » dit Kaid Jaradat, ancien colonel des agences de sécurité de l’Autorité palestinienne (AP) qui a été élu maire sur la liste du Fatah en 2012.

« Je n’ai aucun doute sur le fait que l’histoire de la mosquée Al-Aqsa [l’affirmation répandue par l’AP sur le fait que le lieu saint serait en danger] ainsi que sur d’autres vidéos qui circulent sur internet ont eu une influence sur beaucoup de jeunes gens ici » dit Jaradat, qui a également été diplomate pour l’AP dans plusieurs pays africains, pendant un entretien dans son bureau du bâtiment de la municipalité.

« Une vidéo montrait une jeune femme qui avait été tuée et son corps dévêtu quand elle avait été recherchée, a-t-il accusé, et cela a rendu les gens très en colère. Le slogan ‘défend ta sœur’ s’est répandu sur Facebook, et cela a révolté les jeunes. »

Jaradat parle lui aussi de l’accusation que les troupes israéliennes tirent immédiatement sur tous les suspects, et dit que les soldats se comportent vulgairement aux barrages routiers, ce qui nourrit les attaques.

Le maire de Sair, Kaid Jaradat (Crédit : capture d'écran YouTube)

Le maire de Sair, Kaid Jaradat (Crédit : capture d’écran YouTube)

Mais pourquoi Sair ? Qu’est-ce qui fait que tous ces jeunes de ce village ont fait ce qu’ils ont fait ?

« Je n’écarte aucune possibilité, dit Jaradat. La plupart d’entre eux étaient au chômage. Par dessus tout ça, ils n’ont pas d’horizon politique. Je vous le dis : je veux la paix, et je vois Israël comme un partenaire. Mais quand je suis incapable d’apporter une réussite à mes constituants, ils me disent : sors de là, laisse moi agir, tu n’as pas réussi à faire une seule chose. »

« L’économie est ruinée. Les fermetures du village ont eu leur effet. Et rappelez-vous : toutes ces personnes qui ont été tuées n’ont pas été à Tel Aviv ou [à Jérusalem] sur la route de Jaffa [pour mener des attaques]. Ils ont fait ça ici, à l’entrée du village. Alors qu’est-ce qui leur a fait faire ça ? Le désespoir. Le manque d’espoir. Vous le voyez dans tout le Moyen Orient. »

« Et si Israël n’utilise que la force, cela nuit à la coexistence et ne fait que rendre le désespoir plus puissant. La pression militaire sur la population ici a rendu la situation encore plus tendue. Les médias sociaux ont eu un effet nuisible aussi. Tout comme le concept de vendetta. Puisque la plupart des [attaquants] étaient membres des mêmes familles, cette possibilité ne peut pas être éliminée. »

‘Un élève qui réussit ses études, qui a une éducation complète, est celui qui montre la vraie fermeté. Il est en fait celui qui protège le droit des Palestiniens à cette terre’

Et pourquoi les attaques se sont-elles arrêtées dernièrement ? Jaradat décrit une mesure inhabituelle prise par l’AP, en coordination avec la municipalité, pour essayer d’empêcher de futures attaques – une mesure qui semble fonctionner.

« J’élève mon fils pour devenir un ingénieur, disons, ou un professeur. Il devrait vivre en paix avec sa famille, pas sortir pour aller tirer sur quelqu’un ou engager une attaque terroriste. C’était notre message à tout le monde ici dans le village après tous ces shahids, dit Jaradat. Nous avons délivré un message au côté israélien aussi : qu’il devait faire tout son possible pour empêcher de tuer des jeunes gens, même s’ils tenaient des couteaux.

« Le gouverneur [de l’AP] de Hébron est venu dans le village, et nous avons organisé une grande rencontre avec tous les dignitaires, les religieux, les enseignants, les directeurs d’écoles, les représentants des agences de sécurité, continue le maire. Notre message pour eux étaient : ‘Nous voulons nos enfants vivants’. Mon message en tant que dirigeant et représentant était : ‘Je ne veux pas que les jeunes commettent des attaques. Je veux qu’ils vivent. Gardons notre sang. Nous n’avons pas besoin ou ne voulons pas qu’ils soient des shahids tous les jours’. »

« Nous avons délivré ce message aux jeunes via les écoles et les mosquées ? Nous avons essayé de calmer les choses. Notre but était que le peuple travaillerait volontairement pour le calme, pour le silence. Et quand l’armée a enlevé un des barrages routiers autour du village, cela a aussi aidé à apaiser les choses. »

Qu’ont fait exactement les autorités dans les écoles ?

« Les enseignants et les directeurs ne se sont pas exprimés contres les shahids. Nous n’avons jamais prévu quelque chose comme ça. Mais ils ont délivré le message qu’un élève qui réussit ses études, qui a une éducation complète, est celui qui montre la vraie sumud [fermeté]. Il est en fait celui qui protège le droit des Palestiniens à cette terre. En d’autres termes, ceux qui restent sont ceux qui réussissent. Pas ceux qui meurent. Ceux qui meurent sont partis, finis. »

« La même chose a été faite dans les mosquées. Nous avons affirmé clairement que nous voulons nos fils vivants et le village à nouveau ‘sous contrôle’. Nous avons délivré les messages en utilisant les médias locaux. Nous avons même dit aux familles des shahids que nous ne voulions pas d’incitation [à la violence]. »

« Donc oui, nous sommes totalement déçus par la situation politique. Mais tout le monde, y compris les Israéliens, doit comprendre que malgré cela, nous voulons nos enfants vivants. Vous parlez beaucoup entre vous d’incitations [à la violence] et accusez le président Abu Mazen [Mahmoud Abbas]. Mais ce n’est pas ça. Il travaille pour le calme, et parle et agit sans équivoque ou messages vagues. Nos agences de sécurité travaillent pour garder les choses calmes et pour un retour à la résistance non violente. »

Et pourtant les shahids sont toujours considérés comme des héros ici, je note. « Regardez : nous sommes une société traditionnelle. Shahada [le martyre] est une valeur suprême. Et oui, l’admiration des gens pour les shahids est très élevée, la plus élevée qui soit. Pour ces jeunes gens qui ont été tués, la façon dont ils le voient est : ‘si je n’ai pas eu le paradis sur Terre quand j’étais vivant, je l’aurais quand je serai enterré’. »

Alors que nous quittons le bâtiment de la municipalité, nous voyons, finalement, un poster portant sur les images des trois shahids de la tentative d’attaque terroriste du 7 janvier au carrefour Etzion. Le poster, qui porte le logo du Fatah, se lit ainsi : « les trois martyrs de l’attaque héroïque d’Etzion ». Et ici, à un endroit à un moment, nous pouvons sentir à quel point le message est équivoque et déroutant aux jeunes de Sair : d’une part, la municipalité prend un rôle dirigeant pour travailler contre les attaques terroristes, tandis que d’autre part, c’est ici, d’entre tous les endroits, que nous voyons une affiche louant les attaquants et leurs actes.

Les enfants

Cette attitude déroutante, en fait contradictoire, est reflétée non seulement dans les déclarations de personnes comme Khaled et le maire Jaradat. Tout le monde ici salue « nos héros » ; tout le monde souligne que la plupart des habitants du village veulent vivre calmement avec les Israéliens et éviter plus de violence.

‘Oui, c’est un honneur d’être un shahid, mais pour quoi ?’

Un groupe d’adolescents se tient sur le côté de la route proche du lycée du village. Mohammed Shalada, 16 ans, parle aussi des jeunes gens qui ont été tués comme « des héros qui ont défendu leur patrie ».

Son ami, Ahmed Shalada, 18 ans, est d’accord. « Ils ont montré que nous n’autoriserons pas de provocations. Chaque Palestinien tire de la fierté d’eux. Ils se sentis désespérés, et ont vu que personne, pas même l’AP, pouvait aider. »

Alors voudriez-vous, vous aussi, faire ce qu’ils ont fait ?

« Non, bien sûr que non, dit Ahmed. Je n’ai aucun désir d’être un shahid. Nous n’avons rien gagné de ces attaques terroristes. Je veux vivre, et vivre aussi bien que possible. Oui, c’est un honneur d’être un shahid, mais pour quoi ? Qui s’inquiète de ça ? Cela a pu faire qu’on les voit comme des héros et que l’on pense à eux comme ‘génial’, mais je veux vivre. C’est tout. »

Alors qu’est ce qui pourrait mettre un stop à ces attaques ?

« Qu’est-ce qui y mettrait un stop ? Seulement la paix. »