Les nazis avaient l’œil sur une belle jeune femme juive, une personnalité arabe de premier plan l’a appris auprès d’officiers allemands lors de confidences soutirées grâce à l’alliance du charme, de la gastronomie et du vin.

On était en décembre 1942 et le mari et d’autres proches de cette femme avaient été envoyés dans un camp de travail forcé, laissant les femmes et les enfants de la famille sans protection.

Après cette conversation glaçante autour d’un dîner, Khaled Abdul Wahab, né d’une famille tunisienne aristocratique, a entrepris de sauver les femmes et les enfants, passant la nuit à les transporter dans une ferme du pays située à 30 kilomètres.

Une des filles rescapées, Eva Weisel, raconte cet acte de bravoure dans un article du New York Times de décembre 2011.

Les officiers allemands ont soudainement fait irruption au refuge d’Abdul Wahab, où les femmes et les enfants juifs étaient cachés dans les écuries.

« Ma grand-mère a crié ‘Cachez les filles !’ Je me souviens avoir été poussée sous le lit, tremblante et en pleurs, alors que j’essayais de me cacher sous une couverture. »

« A ce moment de peur indicible, alors que nos cœurs battaient et nos larmes coulaient sur nos visages, un ange gardien venu à la rescousse. Sorti de nulle part, notre hôte est apparu. Cet homme fort, puissant, autoritaire qui inspirait le respect, a arrêté les Allemands et réussi à les éconduire », écrit Weisel.

La terreur des femmes était réelle. Tout comme la bravoure d’Abdul Wahab, selon Weisel.

Dans l’article du New York Times, elle demande – et répond – pourquoi Abdul Wahab ne fait pas partie des 23 000 Justes parmi les Nations, reconnus par le Mémorial de la Shoah de Yad Vashem à Jérusalem. « Parce que ma ville natale est Mahdia, sur la rive orientale de la Tunisie, et que notre sauveur, Khaled Abdul Wahab, était un Arabe musulman. »

Des dizaines de musulmans européens ont reçu cet hommage de Yad Vashem, mais le premier et le seul Arabo-musulman à ce jour à le recevoir – à titre posthume et contre la volonté de sa famille – était le docteur égyptien Mohamed Helmy, qui a sauvé la famille Gutman à Berlin.

Pourquoi il n’y a pas davantage de musulmans arabes reconnus par Yad Vashem est une question qui fait l’objet de divergence d’opinions. La directrice du Département des Justes parmi les Nations, Irena Steinfeldt, déclare au Times of Israel cette semaine que tout simplement, ils ne répondent pas aux critères.

Abdul Wahab a été candidat deux fois auprès de Yad Vashem, en 2007 et 2010, et il a été refusé à deux reprises.

Selon Robert Satloff, auteur du livre-phare de 2006, « Among the Righteous: Lost Stories from the Holocaust’s Long Reach into Arab Lands» [Parmi les Justes : histoires perdues de l’Holocauste dans les pays arabes], c’est « l’histoire sordide de Yad Vashem qui a exigé des critères à cette affaire qu’il n’a pas appliqués dans les autres cas. Malheureusement, ce n’est pas l’heure de gloire de Yad Vashem. »

Une question de sémantique ?

« Parmi les Justes » débute par la question simple : « Est-ce que des Arabes ont sauvé des Juifs pendant l’Holocauste ? » Le livre et un documentaire de suivi de 2010 reflètent le voyage académique et personnel de Satloff, sur les traces de la participation arabe à l’Holocauste – les Arabes méchants, les héros et ceux entre les deux.

« Au cours de mes recherches pour ce livre, j’en suis arrivé à la triste conclusion qu’il existe deux principales raisons pour lesquelles aucun Arabe n’a été inclus dans la liste des ‘Justes’ – d’abord, beaucoup d’Arabes (ou leurs héritiers) refusaient d’y figurer, et, ensuite, les Juifs n’ont pas trop cherché », écrit Satloff.

Les actions d’Abdul Wahab en temps de guerre sont relatées dans « Parmi les Justes » par l’historien juif du Moyen-Orient après avoir entendu le témoignage de la sœur de Weisel, Anny Boukris, également cachée par Abdul Wahab à l’âge de 11 ans.

Dans un entretien avec le Times of Israel mardi, Satloff raconte être « toujours impressionné par la façon dont beaucoup d’Arabes m’interrogent » au sujet d’Abdul Wahab. Beaucoup ont du mal à comprendre pourquoi il a été honoré par d’autres organisations juives, et non par Israël.

La fille d’Abdul Wahab, Faiza, qui n’a entendu les actions de guerre de son père qu’après la publication du livre de Satloff, a déclaré dans une interview à Ynet en 2010 : « Mon père a ouvert sa maison aux Juifs et Yad Vashem ne nous a pas ouvert sa maison. »

Steinfeldt explique qu’une partie des critères de décision touchent à la question de savoir si le candidat a sauvé un Juif de la déportation ou d’une menace de mort, par des motivations altruistes, en risquant lui-même la mort ou l’emprisonnement. Tout cela doit être confirmé par le biais de témoignages juifs détaillés ou, dans de rares cas, d’autres documents, tels que les dossiers d’arrestations de la police.

La plupart sont nommés par les personnes secourues ou leurs enfants, et le personnel polyglotte de Steinfeldt, fort de 10 personnes, entame le processus de vérification de leur éligibilité. Le dossier est préparé, en une année en moyenne, et remis à la commission de Yad Vashem, dirigée par un juge de la Cour suprême, pour être débattu.

Dans le cas des pays d’Afrique du Nord, dit Steinfeldt, durant la « conquête allemande, l’occupation était si courte que le temps manquait pour mettre en œuvre la Solution finale ».

Par conséquent, explique-t-elle, il existe une probabilité plus petite de trouver des Justes arabes, « non pas parce que les gens étaient différents, mais parce que les circonstances étaient différentes ».

Les familles n’ont pas eu à se cacher, dit Steinfeldt, et si certains Juifs habitaient chez des compatriotes musulmans, les nazis le savaient parfaitement.

« Des familles juives ont été chassées de leurs maisons et hébergées par des Arabes locaux. Elles ne se cachaient pas, mais étaient hébergées », dit-elle. « Les hôtes ne faisaient rien d’illégal. »

Dans le cas d’Abdul Wahab, Steinfeldt réplique : « Autant ses actes étaient admirables » – accueillir des Juifs dans sa ferme – il n’a enfreint aucune loi et les Allemands avaient connaissance de leur présence.

En outre, selon le témoignage que Yad Vashem a reçu de la source de Sotloff, Boukris, « les hommes continuaient leur service de travail forcé sous supervision allemande, et le jeudi, ils se préparaient au Shabbat. La famille rejoignait les autres Juifs de Mahdia qui avaient été expulsés de la ville et se rassemblaient dans une ferme appartenant à des Juifs à Sidi Alouan », près de la propriété d’Abdul Wahab.

Comme l’a expliqué un porte-parole de Yad Vashem, l’élément du risque personnel est un des critères clairs pour devenir un Juste parmi les Nations.

« Si les Allemands avaient connaissance que des Juifs séjournaient chez lui, et les supervisaient, l’élément de risque extraordinaire manque clairement, » dit-elle.

Les musulmans d’Europe sont un cas différent, dit Steinfeldt. Par exemple, Yad Vashem a accordé le titre de Juste parmi les Nations à de nombreux musulmans d’Albanie, le seul pays européen qui a terminé la Seconde Guerre mondiale avec plus de Juifs qu’au début, en raison de sa fameuse protection de plus de 1 800 réfugiés juifs, qui ont rejoint la population juive locale forte de 200 âmes.

Une approche arabe de l’Holocauste en mutation

Dans la quasi-décennie depuis la publication de son livre, déclare Satloff, beaucoup de choses ont évolué au Moyen-Orient. Dont des changements dans la façon dont le monde arabe aborde la Shoah.

« Comme la plupart des événements au Moyen-Orient, il y a une histoire mixte », dit-il.

Les faits positifs « les plus frappants » sont des déclarations du roi Mohammed VI du Maroc, qui en 2009 a qualifié l’extermination nazie des Juifs de « l’un des chapitres les plus tragiques de l’histoire moderne » dans un discours de promotion du Projet Aladin, un programme d’enseignement de la Shoah aux musulmans, basé à Paris. Plusieurs histoires de l’Holocauste ont également été récemment écrites par des chercheurs marocains, précise Satloff.

La déclaration du roi « confirme l’idée que cela fait partie de la mosaïque de l’histoire marocaine et montre un plus grand effort pour maintenir le fil juif dans la culture et la société marocaine », déclare Satloff.

En plus des dollars touristiques évidents qu’une société tolérante peut engranger, selon Satloff, la déclaration du roi met au jour un Maroc éloigné des autres pays du Moyen-Orient et qui s’aligne avec une pensée plus occidentale.

« Le palais au Maroc se considère comme un acteur dans le monde musulman plus large, au contraire d’un roi saoudien, qui ne déploierait jamais son parapluie sur les Juifs », déclare Satloff.

En Tunisie, dit-il, l’enseignement de l’Holocauste « ressort » quelque peu grâce à l’ascension politique de l’éminent historien des Juifs, Habib Kazdaghli, qui « a contribué à légitimer un pan entier du narratif ».

Doyen de la faculté des Lettres, Arts et Sciences humaines à l’Université de la Manouba, Kazdaghli est devenu un héros national suite à la révolution du « Printemps arabe ».

« Il y a une plus grande acceptation de l’ensemble de ce qui s’est passé pendant la Shoah et du rôle – noir, blanc, et gris – joué par les Arabes », déclare Satloff.

Une histoire de l’Holocauste partagée ?

Dans « Parmi les Justes », Satloff écrit qu’il voulait « faire de l’Holocauste une histoire arabe ». Interrogé cette semaine sur son succès, il rit et répond par la négative.

La rareté de l’enseignement de l’Holocauste dans les pays arabes est ressentie au sein de leurs émigrants vers l’Europe, où « cela fait partie de la triste histoire de manque d’assimilation et d’intégration», explique Satloff.

L’histoire commune est déjà un fait, cependant. Les nations musulmanes d’Afrique du Nord ont connu un destin commun avec l’Europe déchirée par la guerre, depuis la chute de la France en juin 1940 jusqu’à l’expulsion des troupes allemandes en 1943. Selon le plan établi lors de la Conférence de Wannsee à Berlin en 1942, le demi-million de Juifs de ces zones étaient condamnés à subir la même Solution finale que leurs frères juifs français de Vichy.

Quelque 4 000 à 5 000 ont péri en conséquence à la domination fasciste, écrit Satloff, même si « la Méditerranée compliquait la logistique de transport ; l’Allemagne et ses partenaires ne pouvaient simplement fourguer les Juifs d’Afrique du Nord dans les trains et les envoyer dans des camps de la mort en Europe centrale et orientale. »

La plupart des spécialistes considèrent que la courte occupation allemande de l’Afrique du Nord est le principal facteur ayant sauvegardé son judaïsme. Mais avec plus de 110 camps de concentration déjà en opération et les déportations qui commençaient, si les Allemands n’avaient pas été expulsés par les Alliés, la communauté juive d’Afrique du Nord aurait probablement subi le même sort que celle d’Europe.

Satloff est « tout à fait convaincu qu’il existe de nombreuses histoires à raconter » : des histoires de l’Holocauste dans les pays arabes, d’Arabes sauvant des Juifs, ou même le contraire.

Il souligne que le temps est compté et implore tous ceux qui ne l’ont pas encore fait de prendre contact avec les institutions de recherche de l’Holocauste.

La vie de Juifs, comme Eva Weisel, qui se trouvaient en Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale aurait clairement pu connaître une autre fin sans l’altruisme des voisins arabes.

« Soixante-neuf ans après m’être épinglé une étoile jaune sur la poitrine dans mon pays natal, je sais que j’ai pu profiter d’une vie longue et pleine parce qu’Abdul Wahab a confronté le mal et m’a sauvée, comme il a sauvé les autres membres chanceux de ma famille. J’espère que Yad Vashem reconsidérera sa cause avant qu’il ne reste personne pour raconter son histoire », écrit Weisel.