ESHKOL CONSEIL RÉGIONAL – L’été 2015 s’infiltre lentement mais sûrement par la frontière de Gaza.

Moins d’un an après que les roquettes et les mortiers ont précipité les résidents dans les abris lors de l’opération Bordure protectrice, un cessez-le-feu fragile entre le Hamas et Israël a apporté un calme provisoire aux communautés les plus durement touchées.

En effet, le bourdonnement tranquille de la vie d’une petite ville et les champs ouverts pastoraux qui jouxtent la frontière pourraient tromper un visiteur non avisé, lui faisant croire que cette zone a été épargnée par le pire des trois derniers volets de combats en cinq ans.

Dans la région d’Eshkol, en bordure de la moitié sud de la bande de Gaza, les piscines du kibboutz sont prises d’assaut par les enfants surveillés de près par leurs mères-poules ; des travailleurs thaïlandais couverts de la tête aux pieds se prélassent sous de soleil brûlant pendant les heures chaudes sous les arbres d’agrumes ; des vaches paissent paresseusement, totalement indifférentes de la politique locale – et le vendredi soir, les soldats de 18-19 ans fréquentent les pubs et les clubs locaux pendant leur week-end de permission pour reluquer les jeunes femmes attirées dans la région par l’atmosphère détendue et l’alcool bon marché.

Il semble que tout soit revenu à la normale.

Mais l’image est trompeuse. Les résidents racontent une histoire différente car ils comptent les mois – voire des jours – avant le prochain tour de ce conflit apparemment insoluble. Tandis qu’ils se réinstallent dans une routine précaire, beaucoup craignent une reprise des hostilités, et pour bientôt.

A Magen, un kibboutz situé à 4 kilomètres de la frontière, des piles de matériaux de construction sont disposées presque devant chaque maison, alors que les entrepreneurs du gouvernement achèvent la construction de milliers d’abris pour permettre aux résidents de trouver refuge pendant les 15 secondes qu’il faut à une roquette de Gaza pour frapper un village.

Alors que beaucoup se félicitent de l’initiative, d’autres disent que les abris sont le reflet d’une politique d’endiguement et laissent entendre subrepticement que les résidents locaux devraient se préparer à un combat de longue haleine – ou quitter leur lieu d’habitation.

Adele Raemer, professeur d’anglais vivant à Nirim – localité qui a vu deux de ses membres tués par un mortier du Hamas dans les dernières heures de la guerre – a déclaré au Times of Israel par courriel que si le kibboutz tente de se reconstruire, les membres ont du mal à se remettre des pertes humaines.

« Nous nous sentons très vulnérables. Nous sommes une communauté en deuil, essayant de rebâtir notre sentiment de sécurité ici, après avoir perdu deux de nos amis. Nous avons travaillé très dur pour renforcer la communauté et en faire un lieu où les familles peuvent se sentir en sécurité, laissant les enfants courir librement de nouveau », raconte Raemer.

« Deux familles qui louaient ici ont quitté. Une famille membre a pris une année sabbatique et a déménagé dans un moshav à proximité. Mis à part cela, 11 familles ont demandé à devenir membres (des jeunes familles) », ajoute-t-elle.

Les Israéliens se mettent à couvert dans un abri de rue  tandis que l'alerte rouge sonne à Sderot, dans le sud d'Israël, le troisième jour de l'opération Bordure protectrice le jeudi 10 juillet 2014 (Crédit : Hadas Parush / Flash90)

Les Israéliens se mettent à couvert dans un abri de rue tandis que l’alerte rouge sonne à Sderot, dans le sud d’Israël, le troisième jour de l’opération Bordure protectrice, le jeudi 10 juillet 2014. (Crédit : Hadas Parush / Flash90)

Raemer, dont la maison a été touchée par des éclats d’obus pendant la guerre, reste prudemment optimiste sur une entente éventuelle avec le Hamas.

« Je crois notre gouvernement capable de parvenir à une solution politique à long terme – s’il décide que c’est ce qu’il veut. Une solution militaire ne pourra jamais nous protéger à 100 %. Des infiltrés passent à travers la frontière quotidiennement (la grande majorité sont simplement à la recherche de travail ou veulent être jetés dans une prison israélienne pour pouvoir avoir 3 repas et un matelas) et la menace des tunnels est toujours imminente », dit Raemer.

« La plupart de mes amis ici comprennent, comme moi, que tant que les Gazaouis n’ont rien à perdre, aucune raison de vivre, ils auront une raison de mourir. Tant qu’ils élèveront leurs enfants dans les décombres, ils élèveront une autre génération de gens haineux vis-à-vis d’Israël. Jusqu’à ce que Gaza soit réhabilitée et reconstruite, nos maisons resteront sous la menace. »

Au chat et à la souris

Quant aux communautés à cheval sur la frontière, leur proximité avec la bande de Gaza les met à la portée de tunnels et des tirs de mortier du Hamas – qui n’offrent pas d’avertissement 15 secondes avant une explosion.

Un vétéran de Magen décrit par une analogie la différence entre vivre dans son kibboutz – au-delà de la portée des mortiers (et donc avec un avertissement de 15 secondes) – et vivre dans une communauté voisine de la clôture, comme Nirim.

« Dans une expérience scientifique, les chercheurs ont déclenché des décharges électriques sur deux groupes de souris. Pour les souris dans le groupe A, ils ont sonné une cloche avant chaque choc électrique. Les souris du groupe B n’avaient pas de préavis. Les chercheurs ont découvert que les souris du groupe A qui ont reçu une alerte avant que leurs chocs sous la forme d’une alarme géraient beaucoup mieux mentalement, avaient des niveaux de stress plus bas et des fréquences cardiaques inférieures à celles du groupe B – devenu extrêmement tendu et anxieux parce ils ne savaient pas quand viendrait le choc suivant. »

« Nous, à Magen, avec notre avertissement de 15 secondes, sommes les souris du groupe A. Nous nous sentons un peu plus en sécurité avec nos sirènes. Ceux qui vivent plus près sont dans le groupe B. Il est beaucoup plus difficile pour eux de surmonter la situation mentalement. »,

Uri Roset, professeur de sciences politiques et résident de Magen depuis toujours, confie que chaque round de guerre démoralise de plus en plus les habitants, mais qu’il ne voit aucune solution au conflit. Le Hamas, à son avis, est le moins pire des mouvements islamistes qui se disputent le pouvoir dans la bande.

« Il y a un sentiment de vulnérabilité parce que les opérations telles que Bordure protectrice ont lieu tous les deux ans et ont un effet cumulatif [sur nous]. La dissuasion est temporaire, donc nous ne savons pas combien de temps ce [calme] va durer », dit Roset.

« Il n’y a aucun moyen de parvenir à la paix avec le Hamas, qui est un mouvement basé sur une idéologie radicale, antisémite. Je parle arabe et j’écoute les émissions du Hamas. »

Une maison à Sderot touchée par une roquette tirée depuis Gaza le 21 juillet 2014 (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90

Une maison de Sderot touchée par une roquette tirée depuis Gaza, le 21 juillet 2014. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90

Compte tenu de leur proximité avec la bande de Gaza, les communautés frontalières peuvent facilement écouter la radio du Hamas et les stations locales qui émettent en boucle des lectures du Coran.

« Il n’y a pas de volonté de reconnaître Israël [de l’autre côté] », déplore Roset, ajoutant que sa plus grande peur est une prise de contrôle de la bande par d’autres organisations djihadistes radicales comme le Jihad islamique ou l’Etat islamique.

« Ces organisations, contrairement au Hamas, ignorent la dissuasion, et le résultat sera des tirs de roquettes incessants qui pourront nous forcer à reprendre le contrôle de la bande de Gaza, ce qui aura des conséquences catastrophiques pour Israël, » dit-il.

De l’avis de Roset, Israël doit lutter pour un cessez-le feu à long terme avec le Hamas et améliorer les conditions de vie dans la bande, de sorte que les habitants de Gaza « aient quelque chose à perdre et fassent pression sur le Hamas pour maintenir le calme ».

Penchant à gauche

Premières victimes des guerres d’Israël avec le Hamas, les habitants des kibboutzim frontaliers ont étrangement tendance à se situer à gauche de l’échiquier politique. Lors des élections de 2015, l’Union sioniste et le Meretz ont recueilli la majorité des voix dans presque chaque localité jouxtant la bande de Gaza.

A Nirim par exemple, 88 % des électeurs ont voté Union sioniste ou Meretz. A Magen les chiffres étaient semblables – 82 % de votes à gauche. A Nahal Oz, la communauté la plus proche de la bande de Gaza, où le petit Daniel Turgeman, 4 ans, a été tué par un mortier pendant la guerre, 65 % ont voté pour l’un des deux partis de gauche.

Dans les grandes villes voisines, cependant, comme Sderot, Netivot et Ofakim, les chiffres étaient inversés, avec les partis de droite – en particulier le Likud – remportant une nette majorité du scrutin.

Cette fracture politique s’explique par l’histoire. Le kibboutz près de la frontière a été établi par des mouvements de jeunesse de gauche, tels que HaShomer HaTzair, dans les années 1940 et 1950. Cependant, des villes comme Sderot ont débuté comme des camps de transit peuplés d’abord par des immigrants juifs d’Afrique du Nord et moyen-orientaux, dont les descendants forment la base traditionnelle des électeurs du Likud.

Mais à la lumière de la situation actuelle, Roset estime que les kibboutzim traditionnellement de gauche commencent à glisser vers la droite.

« Dans les kibboutzim, il y a un mouvement vers le centre, qui découle d’un sentiment qu’il est impossible de parvenir à un accord de paix avec le Hamas, et qu’Abu Mazen est incapable de parvenir à un accord au nom de tous les Palestiniens », note Roset, se référant au président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas.

« Cela ne nous empêche pas de critiquer les politiques de Benjamin Netanyahu. Mais l’hypothèse aujourd’hui – même parmi les kibbutznikim de gauche – est qu’il est nécessaire de gérer le conflit de façon équilibrée (et peut-être d’effectuer des transferts supplémentaires de terres aux Palestiniens en Cisjordanie), mais qu’il est presque impossible de résoudre [le conflit] et de parvenir à un accord permanent », dit-il.

Les habitants de Sderot se sentent pas moins traumatisés que leurs homologues des communautés agricoles voisines et penchent à droite face à l’impasse actuelle qui n’offre pas d’autre alternative politique.

« Dans ce domaine précisément, la peur l’a emporté. La crainte qu’un gouvernement de gauche ne puisse nous protéger comme un gouvernement de droite balaie la pensée qu’un remaniement au sommet puisse mener à un changement positif », dit Bar Pariente de Sderot, qui a grandi et vit dans la ville.

« Quand les gens qui ont subi des traumatismes voient la haine croissante dans le monde et l’émergence de nouveaux groupes terroristes [qui veulent nous éliminer], la peur l’emporte. Je ne pense pas que nous sommes sur la bonne voie, parce que vous ne pouvez pas répéter la même action et espérer un résultat différent – surtout quand je vois le retour des roquettes ces derniers jours », lance Pariente en ajoutant : « j’espère, de toute façon, qu’en dépit des récentes élections, quelque chose changera. »

Les premiers intervenants et les soldats de Tsahal à l'endroit où un mortier a atérri dans le kibboutz Nirim dans la région d'Eshkol. (Crédit : Capture d'écran Deuxième chaîne)

Les premiers intervenants et les soldats de Tsahal à l’endroit où un mortier a atterri, au kibboutz Nirim, dans la région d’Eshkol. (Crédit : Capture d’écran Deuxième chaîne)

Même si Pariente souligne qu’elle n’envisagera « jamais » de quitter Sderot – « ma maison » – elle évoque un sentiment croissant de désespoir dans la ville, alors que les résidents se préparent mentalement à un retour des hostilités.

« Nous nous sentons dépassés parce que, depuis d’une décennie, nous sommes sous une menace continue. Nous sommes une génération d’enfants qui ne savent pas ce que c’est de jouer au football à l’extérieur ou de s’asseoir avec des amis dans le parc, car il y a toujours cette peur qu’à tout moment, une sirène se déclenchera. »

« Quand j’étais petite, mes parents me disaient : ‘Quand tu grandiras, tu n’auras pas à faire l’armée parce qu’il n’y aura plus de guerres.’ »

« J’ai connu des guerres et j’ai servi à l’armée, et, malheureusement, je ne me vois pas répéter cette phrase à mes propres enfants. Ma plus grande crainte, c’est que mes enfants grandissent dans cette même réalité que nous connaissons depuis des décennies et que rien ne changera jamais. »