Lundi 23 octobre s’est ouverte la quatrième semaine d’audiences du procès historique d’Abdlekader Merah, accusé de complicité dans les 7 assassinats commis par son frère Mohammed en mars 2012, ainsi que de Fetah Malki.

Maître Elie Korchia, avocat de Samuel Sandler revient sur ces trois premières semaines de procès, parfois difficiles : la confrontation entre les proches des victimes et la famille Merah, décrite comme la matrice de la radicalisation de Mohammed Merah a donné lieu à son lot de cris de colère et de pleurs.

D’autre part, la bataille fait rage entre le bataillon des avocats des parties civiles et la défense de Me Eric Dupond-Moretti pour établir un lien clair entre Abdelkader Merah, aujourd’hui sur le banc des accusés et son frère devenu « le tueur au scooter ». Une influence évidente du grand frère salafiste adulé Abdelkader suffira-t-elle à prouver sa complicité ?

Times of Israël : Selon Anne Chenevat, ex-compagne d’Abdlelghani Merah, le frère qui a rejeté le radicalisme et l’antisémitisme de sa famille, « Abdelkader a façonné Mohammed. Il est devenu terroriste à travers son exemple ». Ce genre de témoignage peut-il suffire à établir devant la loi la culpabilité d’Abdelkader Merah ?

Maître Elie Korchia : La semaine dernière a été un tournant dans le procès. Trois membres de la famille Merah ont tenu des propos très forts qui ont marqué le procès.

L'avocat Elie Korchia (Crédit: droits réservés)

L’avocat Elie Korchia (Crédit: droits réservés)

Premièrement Abdelghani Merah, qui a déjà dénoncé publiquement et médiatiquement depuis des années le comportement de ses frères (Il déclarait le 17 octobre devant la cour : « Aujourd’hui, je dénonce le radicalisme qui a détruit ma famille. […] Chez les Merah, on a été élevé avec la haine du juif, la haine de tout ce qui n’est pas musulman »).

Ensuite on a entendu Anne Chenavat ex-compagne d’Abledelghnani. Un témoignage extrêmement fort : elle a raconté comment elle avait été attaquée, et a dénoncé le climat fanatique, et djihadiste qui régnait dans cette famille.

A noter d’ailleurs, qu’Anne Chenevat en fait n’est pas juive. Elle a, je crois, un grand-père juif, mais elle ne s’est jamais considérée comme juive. Mais dans cette famille quand il y avait des tensions, ils se servaient de cette filiation pour l’insulter de « sale juive » et aussi de « sale française ».

Me Eric Dupond-Moretti, l'avocat d'Abdelkader Merah, à l'ouverture de son procès, à Paris, le 2 octobre 2017. (Crédit : Martin Bureau/AFP)

Me Eric Dupond-Moretti, l’avocat d’Abdelkader Merah, à l’ouverture de son procès, à Paris, le 2 octobre 2017. (Crédit : Martin Bureau/AFP)

Le troisième témoignage a été le témoignage du fils d’Anne Chenevat et d’Abdleghani, Theodore; cela a été un témoignage extrêmement fort.

Ce garçon a vécu son adolescence, entre 11 et 15 ans, encadré par ses deux oncles Mohammed, et Abdelkader. Mais il a réussi, grâce à sa mère, à être sauvé. Aujourd’hui, c’est un jeune homme de 21 ans, qui est en classe prépa pour intégrer de grandes écoles.

Il aurait pourtant pu tourner autrement après être passé entre les mains de ses oncles qui ont tenté de l’endoctriner : il a raconté par exemple comment ils l’ont obligé à voir des vidéos de décapitations, et d’autres exécutions.

Abdelkader a aussi voulu l’emmener dans une morgue pour voir l’état des cadavres. Et lorsque j’interroge Theodore, pour savoir si selon lui, qui a vécu son adolescence avec ces hommes, il pense que les attaques de Toulouse et Montauban ont été commises par « un monstre à deux têtes » – Abdelkader le djihadiste doctrinaire et Mohammed le bras armé – il répond : « oui maître ».

Cela a été une trilogie de témoignages extrêmement forte.

Tout autant que celle des trois témoins des services de renseignements, « Hassan » l’interlocuteur de la DCRI de Mohammed Merah, Chrstian Balle-Andui, et Bernard Squarcini, ex-chef de la DCRI (lors du procès, celui qui avait été critiqué pour ne pas avoir pris en compte la piste Merah entre les attaques de Montauban et celle de l’école juive, avait également mis en avant la piste d’un loup solitaire, sans réseau. Devant la cour, le 19 octobre, il est revenu sur ses paroles : « Mohamed Merah a été armé par son frère Abdelkader bien sûr, par la fratrie, la famille mais aussi par des réseaux (Artigat, Corel, Clain…) » Ndlr).

Mais ces convictions du rôle prédominant d’Abdelkader, exprimées aussi bien par Abdelghani, Anne Chenevat que Théodore, peuvent-elles faire office de preuves directes pour accuser Abdelkader Merah de complicité d’assassinats ? La défense, critiquée, notamment par l’avocat général, pour son agressivité ne cesse de pointer le manque de lien de complicités avérées.

Ce sont des éléments très importants, mais il y a aussi de très nombreux indices concordants. Ils reposent sur deux notions très précises : d’un côté le rôle direct d’Abdelkader dans l’endoctrinement de Mohammed Merah, son implication dans la mouvance salafiste djihadiste que nous connaissons, « le djihadisme de l’épée ».

Mais le dossier d’instruction recèle en même temps d’un grand nombre d’éléments directs : n’oublions pas que, au cours des deniers jours et des dernières semaines avant que Mohammed Merah ne commette ces crimes, il a été établi dans le dossier que Mohammed et Abdlekader étaient en contact constant dans les derniers jours qui ont précédé les actes, notamment lors du vol du scooter, et il était présent lors de l’achat du blouson que portera ensuite son frère lors des tueries.

Nous avons des éléments précis qui dénoncent la participation d’Abdelkader Merah; et d’un autre côté nous savons que Mohammed vénère son frère Abdelkader, quelqu’un qui se veut un savant propagandiste, un émir, dans la filiation des frères Clain et d’Olivier Correl.

Je reviens sur ce point mais existe-t-il pour autant une preuve directe, un ordre donné, ou la trace d’une approbation qui établirait la complicité d’Abdelkader de manière explicite ? 

On est dans une affaire d’assises, une des plus grandes et des plus importantes en termes de terrorisme. Il faut bien comprendre qu’avec ce dossier on est dans la matrice, à la genèse des actes terroristes qui frapperont la France dans les années qui suivront.

On a des gens qui sont dans la mouvance djihadste et qui sont dans la taqîya – [l’autorisation religieuse de mentir et de dissimuler ses véritables intentions Ndlr] – et la cour d’assises n’est certainement pas dupe. Ces notions mêmes ont été expliquées lors du procès par un membre de la DGSI qui a décrit Mohammed Merah comme quelqu’un de très rusé.

Abdelkader Merah à l'ouverture de son procès à Paris, le 2 octobre 2017. (Crédit : Benoit Peyrucq/AFP)

Abdelkader Merah à l’ouverture de son procès à Paris, le 2 octobre 2017. (Crédit : Benoit Peyrucq/AFP)

On comprend bien qu’ils ont tout fait pour qu’on ne puisse pas remonter aux frères Clain et à Olivier Correl de la filière djihadiste d’Artigat, à partir de Mohammed Merah.

On voit bien que lors des longues heures entre Hassan, négociateur du Raid dans la nuit précédant l’assaut final il n’évoque pas une fois les Clain, Correl, ni son frère Abdelkader alors que l’on connaît les liens évidents et prouvés qui les unissent. Il prend le soin de les cacher, alors qu’il s’est revendiqué d’Al Qaeda.

Cette cour d’assises à la composition spéciale, les jurés étant choisis parmi des juges professionnels et non pas des citoyens lambdas, peut-elle condamner Abdelkader Merah sur l’intime conviction ?

Oui, ils peuvent le condamner sur une intime conviction. il y a quand même 5 semaines de procès qui permettront de se forger une opinion solide.

Ils prendront leur décision sur la base de faits, d’indices concordants, ce ne sont pas des décisions purement subjectives ! On a en plus affaire à un président qui connaît le dossier par cœur. Il a une connaissance encyclopédique de cet immense dossier, un dossier qui pèse 114 tomes !

Il y a eu un énorme travail de la justice. Après avoir entendu tellement de témoignages de policiers, d’agents des services secrets, pour notre part, nous avons l’intime conviction qu’Abdelkader Merah doit être condamné pour complicité dans les 7 assassinats commis par son frère.

A noter que lorsque que l’on fait la perquisition du domicile d’Abdelkader Merah et que l’on retrouve des documents ayant trait au djihad, on a affaire là à des éléments objectifs.

Me Simon Cohen, avocat des victimes de l'école Ozar Hatorah de Toulouse, à l'ouverture du procès des complices présumés de Mohamed Merah, à Paris, le 2 octobre 2017. (Crédit : Martin Bureau/AFP)

Me Simon Cohen, avocat des victimes de l’école Ozar Hatorah de Toulouse, à l’ouverture du procès des complices présumés de Mohamed Merah, à Paris, le 2 octobre 2017. (Crédit : Martin Bureau/AFP)

On sait également que Mohammed Merah se rend au Pakistan, après avoir rendu visite à son frère Abdelkader en Egypte en 2009 et 2011.

Cette période d’un mois et demi en 2010 a eu un rôle essentiel, un rôle déclencheur, dans le cadre du retour de Mohammed Merah en France.

Les services nous expliquent que dès que Mohammed Merah revient, il se projette dans son départ au Pakistan donc dans la poursuite du processus de sa radicalisation, il y a donc un grand nombre d’éléments concordants.

Vu de l’extérieur ce procès semble rude. 5 semaines d’audiences, les plaies des victimes et de leurs proches que l’ont doit rouvrir -si jamais elles s’étaient refermées – l’aperçu de la violence à l’intérieur de la famille Merah, ainsi que la stratégie apparemment assez agressive de la défense. Comment abordez-vous ce procès?

Oui, il faut le reconnaître, la défense est difficile à gérer, et il y a un effectivement un climat très tendu. S’ensuivent les témoignages de la famille Merah difficiles à suivre pour les familles de victimes.

Ou encore quand Zoulikha Aziri répond à la question de savoir si elle antisémite et qui nous dit que tous ses « médecins sont juifs » – une réplique proprement antisémite – et qui soutient que sa famille est « une famille normale ».

Cette réplique-là a fait bondir les bancs des parties civiles ! Je lui ai fait remarqué qu’il s’agissait d’une normalité particulière, avec un fils terroriste, un deuxième sur le banc des accusés pour complicité et une fille enfuie en Algérie…