C’est un vendredi soir à Tel-Aviv, et tandis que les minuscules boutiques qui parsèment les rues Dizengoff et Bograshov ferment, les terrasses de cafés qui se partagent l’espace de ces boulevards principaux sont prises d’assaut.

Au bas du Dizengoff Center, si les magasins sont clos le week-end, la salle de cinéma multiplex, elle, est remplie, tout comme les bars, théâtres et épiceries des rues environnantes ouverts 24 heures sur 24.

Le Shabbat est entré, et les quelques résidents religieux de la ville rejoignent leurs synagogues du coin ou nettoient leur porcelaine pour leurs repas de famille privés. Mais pour la grande majorité des Tel-Aviviens, c’est le début du week-end, et la ville se prépare aux plaisirs de débauche qui la caractérisent et qui n’ont rien de religieux.

Zoom nord vers Kikar Atarim, un square public en bord de mer où les espaces de bureaux abandonnés entrent en concurrence avec un club de strip-tease pour le titre du plus glauque.

Là, se trouve un nid inattendu de spiritualité juive. Ici, tandis que le soleil s’enfonce dans la Méditerranée derrière les bâtiments de pierre délabrés, un petit minyan calme se rassemble sur le toit de l’immeuble Aish Tel-Aviv, surplombant les surfeurs et rollers en bas sur la plage.

Tel-Aviv, le bastion laïc d’Israël, apprend à célébrer le Shabbat. C’est une évolution subtile, mais néanmoins constante. Et pour le rabbin Shlomo Chayen, directeur pédagogique de Aish Tel-Aviv qui dirige le minyan, il est logique que la ville commence à développer son côté spirituel.

Rabbi Shlomo Chayen à un diner commun de la communauté d'Aish à Tel Aviv (Crédit: Aish Tel Aviv Facebook)

Rabbi Shlomo Chayen à un diner commun de la communauté d’Aish à Tel Aviv (Crédit: Aish Tel Aviv Facebook)

« La plus ancienne et meilleure start-up c’est le Shabbat, déclare-t-il. Parce que je peux être sur mon iPhone jusqu’à une minute avant l’entrée du Shabbat, répondant aux questions des gens ou les invitant à un dîner du vendredi soir ou autre, et une fois que le Shabbat est là, je l’éteins pendant 24 heures. Toute dépendance que je pourrais avoir est suspendue pour 24 heures. »

Chayen, 30 ans, ancien parachutiste, a fondé Aish Tel-Aviv – une branche du mouvement Aish international, qui favorise le rayonnement juif égalitaire – il y a six ans. Sa devise, inspirée des écrits de l’influent rabbin du début du 20e siècle Abraham Isaac Kook, est : « aucun Juif n’est un étranger ».

Frustré par le fossé croissant entre les communautés religieuses et laïques d’Israël, dit-il, il a senti que la meilleure façon de combler l’écart était de puiser dans ce que la plupart des Israéliens partagent : un patrimoine juif.

« Pour la majorité des gens, cette déconnexion de leur patrimoine n’est pas liée à ce qu’ils connaissent de ce patrimoine – mais à ce qu’ils en ignorent, observe-t-il. Alors ils construisent une haine et un antagonisme à son encontre. »

La création d’Aish Tel-Aviv a suivi une vague d’autres organisations, qui offrent toutes aux Juifs non ultra-orthodoxes un lieu pour puiser dans leur spiritualité et explorer leur héritage juif sans avoir à quitter la ville. La magnifique Grande Synagogue rue Allenby, qui depuis 30 ans était cadenassée et abandonnée, accueille de nouveau des groupes de prière, grâce à un important effort de financement.

White City Shabbat, un projet anglo-saxon initié par la municipalité, organise des dîners de vendredi soir. Il a battu un record du monde Guinness cet été du plus grand repas de Shabbat de l’histoire.

Et Moishe House, un projet de la Fédération juive de Los Angeles County, imite un modèle qui a fait ses preuves dans les villes de la diaspora à travers le monde, abritant de jeunes Tel-Aviviens – de moins de 30 ans, à la fois religieux et laïcs – tout en servant de hub communautaire pour des dîners et des cours, le tout dans une ambiance juive.

Comme Moishe House, Aish Tel-Aviv parraine des repas de fêtes, des cours et des soirées communautaires où les Juifs laïcs et religieux se réunissent pour discuter de la Torah et de ses implications dans la vie quotidienne.

Le centre Kikar Atarim accueille des programmes communautaires, mais l’organisation a aussi un côté commercial. Grâce à un flux constant des États-Unis, le centre a déménagé dans un siège élégant au 23e étage du centre Azrieli, où les fenêtres de verre offrent une vue panoramique sur la circulation ininterrompue et l’architecture Bauhaus.

Pour le laïc moyen de Tel-Aviv, pour qui vendredi soir signifie plutôt une sortie en discothèque ou dans un bar, un dîner communautaire en compagnie de 25 Juifs en chapeau noir semble toujours improbable. Mais Chayen insiste pour que la moitié environ des membres des événements de Aish Tel-Aviv soient de tendance laïque, et que personne ne soit rejeté ou ne se sente mal à l’aise en raison de son ignorance ou de son style vestimentaire.

« L’idée [de Aish] est de créer quelque chose appelé un centre juif, explique t-il. Il y a un rabbin et les gens n’ont pas peur de nous – nous sommes assez jeunes et pas trop effrayants. Notre centre est mieux qu’un bar parce que nous avons la bière et le whisky, mais sans les gens louches. C’est un endroit qui peut servir de foyer juif, à tout le monde. »

A quelques rues au sud, a lieu un autre rassemblement de jeunes Juifs, encore plus informel mais peut-être tout aussi surprenant.

C’est le rassemblement hebdomadaire de Minyan Shivyoni, un groupe de prière du vendredi soir et parfois à la fortune du pot, qui peut attirer jusqu’à 100 jeunes à la fois.

Organisé dans plusieurs appartements à travers la ville, parfois en collaboration avec la Moishe House, le minyan a été lancé en 2012 par deux immigrants américains comme un lieu égalitaire pour les jeunes juifs ‘non affiliés’ pour célébrer le Shabbat ensemble dans un environnement chaleureux et ouvert.

«Il y avait un besoin d’un minyan depuis longtemps, affirme Teddy Fischer, l’un de ses deux fondateurs. Nous accueillons toujours des jeunes qui sont juifs, mais pas nécessairement orthodoxes, et beaucoup d’entre eux sont anglo-saxons. En Israël, on a l’impression qu’il faut être soit religieux soit laïc, et il est parfois difficile pour les Israéliens de se rendre compte qu’il y a quelque chose au milieu. »

La plupart des semaines, dit Fischer, le minyan attire environ 20 fidèles, ou plutôt 40 quand un dîner est organisé. Les semaines où ils collaborent avec Moishe House, ces chiffres peuvent doubler ou tripler. La communication se fait via un groupe Facebook, avec des invitations ouvertes à tous, et les membres jouent les hôtes à tour de rôle.

Leurs efforts, et la vague d’événements spirituels qui font des incursions dans la ville, est en train de changer l’image de Tel-Aviv aux yeux des étrangers, affirme Maya Liss de Nefesh B’Nefesh, une organisation à but non lucratif qui favorise l’immigration en Israël.

« Pour les olim [immigrants en Israël], il existe une stigmatisation selon laquelle si vous voulez vivre une vie religieuse, vous devez vivre à Jérusalem. Mais je pense que Tel-Aviv est vraiment en train de changer dans cette perspective. Des jeunes qui veulent que la religion fasse partie de leur vie n’envisagent plus seulement de vivre à Jérusalem. »

Pour Chayen, si l’interaction entre Juifs religieux et laïcs est en passe de changer en Israël, ce changement commencera à Tel-Aviv.

« C’est la veine jugulaire d’Israël. Le cœur du monde est Am Yisrael [le peuple d’Israël], et l’artère principale de ce cœur est Tel-Aviv. Il décide de tout. Tout vient de là. Si nous voulons influencer les dirigeants, les dirigeants sont là. »