Alors que les familles juives vont se retrouver à partir de mercredi soir pour deux jours consécutifs – en Israël et dans la diaspora – afin de fêter le Nouvel An et consommer des repas de fête, on entendra dès jeudi matin le son du shofar, cette corne de bélier si spécifique à cette fête.

Cette sonnerie du shofar a d’ailleurs la particularité d’être une obligation pour les hommes comme pour les femmes (à la différence de certains commandements comme la Soucca par exemple) et implique le fait d’écouter le shofar et non pas de souffler dedans…

« Au septième mois, le premier jour du mois, il y aura pour vous une convocation sainte : vous ne ferez aucun travail. Ce sera pour vous le jour de la sonnerie (Yom Teroua) » lit-on dans la Torah (Nombres, 29, 1 à 6).

Un autre passage mentionne le « souvenir de la sonnerie » (Lévitique, 23, 24 à 25). Si la littérature talmudique, en premier lieu la Mishna, nous donne des détails sur le type de shofar que l’on peut utiliser ou non pour Rosh Hashana, peu d’éléments nous sont précisés sur la raison de cette « sonnerie ».

Saadia Gaon, un commentateur médiéval qui est antérieur à Rachi (qui a écrit le commentaire de base de la Torah) et qui a vécu au 10ème siècle, a répertorié dix significations de cette sonnerie du shofar. Il serait trop long dans le cadre de cet article de s’étendre sur les détails de chacun des enseignements. Contentons-nous d’en aborder les principaux.

Le lien entre le shofar et le patriarche Isaac

Le passage de la Torah lu dans toutes les synagogues à Rosh Hashana est celui de la ligature d’Isaac que l’on lit dans le livre de la Genèse. Ligature et pas sacrifice car Isaac n’a pas été sacrifié…

Dieu demande à Abraham, ou semble lui demander d’apporter son fils Isaac en offrande. Il lui a pourtant promis une descendance « aussi nombreuse que les étoiles »… Et Abraham s’exécute. Hineni : me voici, répond-il à l’appel divin. Et le patriarche ligote son fils, lève le couteau… et « Abraham, Abraham » appelle l’ange : « Ne lève pas la main sur le jeune homme ! ».

C’est alors qu’en levant les yeux, Abraham aperçoit un bélier dont les cornes sont enchevêtrées dans un buisson. Le bélier est offert en lieu et place d’Isaac. Et le shofar rappelle les cornes de ce bélier.

Le shofar fait ici appel au mérite des pères, au mérite d’Abraham qui est allé au bout de sa confiance en Dieu et de l’injonction divine. Mais, comme le rappelle le rabbin Jacky Milewski dans une passionnante petite étude : « l’évocation du mérite des pères n’a rien de magique ; elle a pour fonction de rappeler que la progéniture possède en son for intérieur l’héritage spirituel que lui a légué l’ancêtre » (Convocations d’automne : Rosh Hashana et Kippour, PUF, 2011).

C’est justement à Rosh Hashana que la corne de bélier peut maintenant retentir.

Le lien entre le shofar et le jour de jugement

Dans la tradition juive, le premier jour du calendrier est aussi le jour de jugement. Pas seulement pour les Juifs mais pour toute l’humanité. C’est là la dimension proprement universaliste de ce jour.

Le shofar vient ici nous le rappeler. Par ce son primitif que nous avons l’obligation d’écouter, le shofar nous oblige à sortir de notre torpeur : « Réveille-toi ! ».

Interpellation. Prise de conscience de sa petitesse devant Dieu. Invitation à réfléchir et à sortir du carcan quotidien, de sa routine. C’est donc la dimension du jugement (din) que symbolise le shofar et donc l’attente d’un « jugement favorable ». Mais aussi celui de la peur (pakhad) qu’il instille en nous puisque ce jour de Rosh Hashana est aussi celui où nous proclamons la souveraineté divine dans le monde (malkhout).

Les sons du shofar

Le mot utilisé par la Torah est celui de Teroua qui signifie sonnerie. Mais il y a en réalité trois sons qui doivent sortir du shofar. Tekia : un son long (toooooooooooou). Chevarim : un son cassé en trois (toou – toou – toou). Et Teroua : un son haché qui ressemble à des sanglots (tou-tou-tou-tou-tou-tou-tou-tou-tou).

La Teroua, son saccadé et brisé doit éveiller la brisure et l’humiliation dans le cœur de l’homme. Elle doit l’inciter à un casser son penchant au mal et à commencer un repentir sincère. L’homme doit changer et se changer de l’intérieur au cours des dix jours entre Rosh Hashana et Yom Kippour. Rosh Hashana marque à ce titre le début d’un processus.

Mais les sons forment surtout une séquence complète : Tekia-Chevarim-Teroua-Tekia. Citons ici ce commentaire magnifique de l’auteur du Chné Louhot HaBrit (Rabbi Isaïe Horowitz, 1565-1630) qui explique la logique interne de cette séquence de sonneries.

La Tekia avec un son long sans aspérités représente la droiture, soit l’homme avant la faute. Chevarim est un son semi-saccadé qui vient de la racine qui veut dire casser en hébreu.

L’homme a transgressé la loi, il a abîmé le projet divin et se retrouve brisé. Le gémissement se transforme alors en Teroua, en sanglots. C’est le moment où « l’homme touche le fond » pourrait-on dire…

Mais finalement, la séquence se conclut sur une Tekia, on en revient donc à la droiture, à l’homme avant la faute et donc à une vision malgré tout optimiste…

Le shofar et le rassemblement des exilés

« En ce jour résonnera le grand shofar : alors arriveront ceux qui étaient perdus dans le pays d’Achour, relégués dans la terre d’Egypte, et ils se prosterneront devant l’Eternel sur la montagne sainte, à Jérusalem » proclame le prophète Isaïe (le verset se retrouve dans la prière de Rosh Hashana).

Le shofar marque donc l’annonce de ce rassemblement – qui a lieu à la fin des temps – et qui est une des croyances fondamentales du judaïsme.

A la lecture de ce tableau et de ces différents symboles, on pourrait penser que Rosh Hashana est un jour triste. Il n’en est rien puisque, rappelons-le, les repas sont des repas de fête dans lesquels le miel – pour sa douceur – occupe une place de choix (pomme trempée dans le miel, pain trempé dans le miel, etc.) et tous les mets représentent aussi des symboles d’une nouvelle année qui s’ouvre avec ses bénédictions.

Rosh Hashana représente une « joie austère », un rendez-vous de l’année juive qui mêle des sentiments contradictoires comme la crainte et la joie, l’inquiétude et l’optimisme. C’est bien finalement un jour « qui nous dépasse »…

Très bonne année à toutes et à tous !