Bonjour Monsieur le Premier ministre.

Vous essayez d’entretenir un « problème chronique » en ce qui concerne les Palestiniens. Vous avez poursuivi, au cours des dernières années, « la politique de construction dans les colonies la plus agressive que nous ayons vue depuis longtemps. » Viendra le moment où, voyez-vous, « vous ne pourrez plus gérer et vous aurez à faire des choix très difficiles. Allez-vous vous résigner à ce qui équivaut à une occupation permanente de la Cisjordanie ? Allez-vous poursuivre, pendant une ou deux décennies, une politique de plus en plus restrictive à l’encontre des Palestiniens ? Allez-vous imposer des restrictions aux Arabes israéliens qui vont à l’encontre de la tradition d’Israël ? Mais à part cela, Monsieur le Premier ministre, bienvenue à la Maison Blanche. »

Avant qu’il ne lise la stupéfiante interview de dimanche du président Obama avec Jeffrey Goldberg de Bloomberg, Benjamin Netanyahu aurait pu imaginer que la rencontre de lundi serait dominée par des échanges diplomatiques francs et cordiaux avec son allié et bon ami Barack.

Bien sûr, les enjeux sont risqués depuis le début. Le président devait pousser Netanyahu à consentir à la proposition d’accord-cadre du secrétaire d’État John Kerry pour poursuivre les pourparlers de paix.

Et le Premier ministre devait pousser Obama à durcir ses exigences sur l’Iran pour s’assurer que les ayatollahs ne fabriquent pas d’arme nucléaire, qu’ils jurent ne pas vouloir fabriquer, si par miracle ils ne mentent pas.

Mais depuis longtemps, les proches conseillers de Netanyahu ont mentionné que le Premier ministre était prêt à accepter l’accord-cadre comme base non-contraignante à des négociations prolongées.

Nul besoin de confrontation sur ce sujet, donc. Et Netanyahu ne devait avoir que peu d’espoir quant à sa faculté de faire modifier à Obama sa position sur l’Iran, aussi convaincants ses arguments eussent-ils pu être. Pas non plus de point de clivage sur ce sujet.

C’est alors que l’interview-choc à Bloomberg lui a explosé à la figure.

Le timing n’aurait pu être mieux réfléchi : une attaque d’Obama contre la politique de Netanyahu au moment même où le Premier ministre était dans l’avion vers les Etats-Unis, et au premier jour du congrès annuel du lobby pro-israélien AIPAC à Washington.

Au minimum, cela pourrait être considéré comme des mauvaises manières, un non-respect du protocole diplomatique, une gifle préventive retentissante : je viens de dire au monde que vous menez votre pays à la perte et à la destruction, Monsieur le Premier ministre. Et maintenant, de quoi vouliez-vous me parler ?

De manière plus significative, les déclarations du président renforcent un sentiment grandissant depuis plusieurs années au sein du cercle de proches de Netanyahu, voire au-delà.

La sensation qu’Obama ignore les inconsistances et la duplicité de l’Autorité palestinienne et de son président Mahmoud Abbas, tout en blâmant de façon exagérée le gouvernement israélien de l’échec du processus de paix.

En lisant la retranscription de l’interview, Netanyahu et ses conseillers ont sans aucun doute dû déplorer ce qu’ils considèrent comme l’obsession d’Obama sur les implantations, qui exclut presque tous les autres sujets sur lesquels les Israéliens et les Palestiniens piétinent.

Ils ont certainement dû regretter le fait que la marque publique de la désaffection présidentielle risque d’encore moins d’inciter les Palestiniens à adopter des positions plus flexibles sur des sujets-clefs, tels que leur exigence d’un « droit au retour » en Israël pour des millions de Palestiniens.

Et ils ont dû se demander si certaines des munitions d’Obama ont été tirées à ce moment précis, pour exprimer son mécontentement avec l’AIPAC, ce lobby agaçant qui refuse de rester tranquille au sujet des pressions sur l’Iran.

Avant même de devenir président, Obama avait indiqué de manière explicite sa conviction que les implantations israéliennes sont contre-productives à l’État juif.

De nombreux Israéliens partagent cette opinion. Qu’Obama décide de souligner cette inquiétude dans des termes aussi acerbes et menaçants, allant jusqu’à avertir qu’il sera désormais plus compliqué pour les Etats-Unis de protéger Israël des conséquences de constructions malavisées en Cisjordanie, suggère qu’il ne se fait plus aucune illusion sur la volonté de Netanyahu de maîtriser les constructions.

Sinon, il se serait sûrement retenu et aurait consulté le Premier ministre face-à-face.

Ce qui est certain, c’est que les avertissements quasi-apocalyptiques du président sur le désastre que Netanyahu risque de faire subir à Israël sont à peu de choses près la dernière opportunité de renforcer leur alliance et de pousser Netanyahu à s’éloigner de sa base jusqu’au-boutiste, en gelant par exemple les constructions en dehors des blocs d’implantations.

Désormais, il sera particulièrement intéressant d’entendre les lieux communs que les deux hommes évoqueront lundi devant la presse lors de la traditionnelle séance de questions-réponses à la Maison Blanche.

Ils trouveront quelque chose, cela ne fait pas de doute.

Mais le fait qu’Obama se soit exprimé de façon aussi franche, avant même l’arrivée du Premier ministre, porte à croire à un assassinat politique.

Et sinon, Monsieur le Premier ministre, vous plaisez-vous à Washington ?