LONDRES – Quand Israël a célébré le 70e anniversaire de la Déclaration Balfour en 1987, Margaret Thatcher a été invitée à prendre part aux célébrations à la Knesset.

Malgré son fervent soutien à l’État juif, la Dame de Fer avait choisi de décliner l’invitation. La peur d’excéder les pays arabes, qui tenaient le Royaume-Uni pour responsable du soutien au projet sioniste en 1917, et de tout ce qui s’en est suivi, a longtemps contrôlé les Affaires étrangères et entravé les relations entre le Royaume-Uni et Israël.

Trente ans plus tard, le gouvernement de Theresa May a adopté une approche catégoriquement plus positive.

« Le Royaume-Uni a été plus attentif [dans les années 1980] aux sensibilités des Arabes en ce qui concerne la menace des représailles qu’elle ne l’est actuellement », a soutenu docteur Azriel Berman, auteur de Margaret Thatcher and the Middle East.

la semaine dernière, May a rejoint le Premier ministre Benjamin Netanyahu à un prestigieux diner de gala organisé par Lord Rothschild au centre de Londres, où elle a prononcé un discours univoque au sujet des liens étroits qui unissent Israël et le Royaume-Uni, assurant qu’elle était fière du « rôle de pionnier » qu’a joué le Royaume-Uni dans la création de l’État d’Israël. Elle a condamné le mouvement BDS et les « nouvelles et pernicieuses formes d’antisémitisme qui ont recours à la critique des actions du gouvernement israélien pour justifier, de façon détestable, la remise en question du droit d’Israël à exister ».

Comme l’a soutenu James Sorene, directeur exécutif du think-tank British Israel Communications and Research Center, la réussite du séjour de Benjamin Netanyahu peut se mesurer au nombre de mots prononcés par Theresa May au dîner à l’occasion du centenaire de la Déclaration Balfour.

« Ce discours était empli de fierté et de soutien envers Israël et de son intention d’intensifier les relations bilatérales à tous les niveaux, avec une tolérance zéro pour le boycott », a-t-il dit. « Même si la visite venait commémorer l’histoire de la promesse de Balfour, le gouvernement britannique cherche clairement à regarder vers une relation plus forte et plus profonde à l’avenir. »

Le secrétaire aux Affaire étrangères de May, Boris Johnson, a employé des termes encore plus significatifs que sa supérieure lors de son discours durant une réception parlementaire au début de la semaine dernière, organisée par le Board of Deputies of British Jews.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu rencontre le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères Boris Johnson à Londres, le 2 novembre 2017 (Crédit : Kobi Gideon/GPO)

Il a suggéré que la Déclaration Balfour « a ouvert la voie à l’un des plus grands triomphes politiques du XXe siècle, la création de l’État d’Israël ».

Saluant la démocratie israélienne et sa société libérale comme « la lueur d’espoir qui partage les valeurs auxquelles je crois passionnément », Johnson a qualifié la création de l’État d’Israël d’ « incroyable réussite de l’humanité ».

Les mots de Johnson auraient pu obtenir l’accord des députés de Tory. 100 députés conservateurs ont signé une lettre adressée au Daily Telegraph, le jour de l’anniversaire organisé par les Conservative Friends of Israel, mais ils ont fait soulever plus d’un sourcil au bureau des Affaires étrangères.

Comme l’a suggéré Patrick Wintour, correspondant diplomatique de Guardian, le bureau des Affaires étrangères ont longtemps considéré ce centenaire comme un « terrain miné diplomatique ». Sir Simon McDonald, ancien ambassadeur britannique en Israël, qui est actuellement à la tête du bureau des Affaires étrangères, a déclaré cette semaine que les relations entre le Royaume-Uni et Israël étaient à la fois « excellentes » et « complexes ».

Bien que le lobby anti-Israël au Royaume-Uni soit plus fort et plus virulent qu’il y a 30 ans, quand Netanyahu était venu à Londres en 2015, plus de 100 000 britanniques avaient signé une pétition demandant à ce qu’il soit arrêté pour « crimes de guerre » supposément commis pendant l’opération Bordure Protectrice, des changements dans le paysage politique, diplomatique et économique ces dernières années ont transformé les relations entre le Royaume-Uni et Israël. Vendredi matin, le Premier ministre était au Royal Institute of International Affairs, où il a fait part de son optimisme quant à l’impulsion de paix menée par le président américain Donald Trump.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, et le président américain Donald Trump au Palace Hotel de New York, le 18 septembre 2017. (Crédit : Brendan Smialowski/AFP)

« Il débarque avec un esprit volontariste rafraichissant… ils essayent de penser différemment », a expliqué Netanyahu au sujet de l’initiative américaine.

Cette confiance n’est pas partagée par le Royaume-Uni, mais l’Europe et le Royaume-Uni sont, au mieux, des figurants dans l’initiative de paix des États-Unis.

En effet, May n’a pas le poids qu’avait Thatcher à l’international, dont les relations avec Ronald Reagan, Shimon Peres, le roi Hussein et les Saoudiens, lui octroyaient un certain pouvoir dans la région.

Si le pouvoir diplomatique du Royaume-Uni a décliné, son importance économique pour Israël a considérable augmenté. La visite de Netanyahu à la bourse de Londres vendredi, où il a ouvert les ventes du jour, a souligné le fait que le Royaume-Uni est désormais l’un des plus grands marchés d’exportation israélienne en Europe. L’échange entre les deux pays dépasse les 8 milliards d’euros par an.

Alors que May se démène pour obtenir des accords post-Brexit, elle sera tentée de doper les liens économiques anglo-israéliens, et d’attirer les investissements étrangers au Royaume-Uni. Elle fait cependant face à un défi de taille cependant. En effet, les sociétés israéliennes qui opèrent au Royaume-Uni craignent qu’elle ne puisse pas conclure d’accord avec l’Union européenne qui pourrait garantir un accès à l’unique marché européen.

Évidemment, Londres et Jérusalem ont leurs divergences. La rencontre entre May et Netanyahu à Downing Street s’est focalisée sur ces divergences : l’accord sur le nucléaire iranien, et le processus de paix en pleine stagnation.

May a répété les « graves inquiétudes » nourries par le gouvernement du Royaume-Uni concernant ce qu’il considère comme des constructions « illégales » en Cisjordanie. Contrairement à un grand nombre de détracteurs internationaux de Netanyahu, toutefois, le Royaume-Uni reconnaît que les incitations et le terrorisme entravent les perspectives d’une avancée dans les négociations de paix entre Israël et l’Autorité palestinienne.

Le Premier ministre britannique Theresa May, à gauche, pose avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu aux abords du 10, Downing Street, à Londres, le 2 novembre 2017 (Crédit : AFP PHOTO / Tolga AKMEN)

May et ses ministres ont pris soin cette semaine de tempérer leurs éloges rhétoriques de l’Etat juif, faisant des déclarations qui soulignent que le Royaume-Uni estime « qu’il y a encore du travail » pour réaliser pleinement les termes de la déclaration Balfour. May a vivement recommandé une « résolution renouvelée » à négocier un accord de paix durable « sur la base de la solution à deux états, avec Israël, prospère et en sécurité, aux côtés d’un état palestinien viable et souverain ».

En même temps, le Royaume-Uni a fermement refusé les demandes répétées d’excuses de l’Autorité palestinienne pour la déclaration Balfour (« Absolument pas », s’est exclamé sans ménagement May) et la reconnaissance immédiate d’un état palestinien. Il y a trois ans, le Parlement britannique avait voté en faveur d’une reconnaissance unilatérale de la Palestine mais les gouvernements successifs de Cameron et de May n’ont cessé d’insister sur le fait qu’une telle initiative ne serait accomplie que « lorsque le moment sera le bon ».

Au cours de sa rencontre avec Netanyahu, May a une fois encore défendu l’accord sur le nucléaire iranien. Elle pourrait avoir écouté avec plus d’attention le Premier ministre israélien, qui a maintenant glissé d’une opposition acharnée à la convention à la suggestion de solutions permettant de rectifier les failles présentes dans l’accord passé entre les six puissances mondiales.

Londres n’est pas sourd aux inquiétudes portant sur les dangers posés par l’expansionnisme de Téhéran et son soutien au Hezbollah. May aurait exprimé la volonté du Royaume-Uni de soutenir Israël dans sa tentative de juguler la menace iranienne même si, et les deux parties le savent, l’effet pratique d’une telle promesse reste limité. Netanyahu s’intéresse également davantage au développement des liens avec les acteurs régionaux qui partagent ses préoccupations qu’au fait de s’attirer les faveurs des Britanniques.

Et même ainsi, le lent dégel dans la relation entre Israël et certains états arabes signifie que le Royaume-Uni est moins inquiet que jamais qu’un rapprochement potentiel avec l’Etat juif puisse irriter ses alliés traditionnels au Moyen-Orient, comme l’Arabie saoudite.

Michael Fallon, ministre britannique de la Défense, en conférence de presse à Bagdad, en Irak, le 18 septembre 2017. (Crédit : Sabah Arar/AFP)

De plus, indépendamment de ses propres difficultés nationales, Netanyahu sait que la position de May au Royaume-Uni a été considérablement affaiblie lors des élections générales du mois de juin qui ont volé aux conservateurs leur majorité parlementaire. Ces derniers jours, son gouvernement a été encore secoué par une série d’accusations de harcèlement sexuel au parlement britannique. A la veille de la visite de Netanyahu, le proche allié de May, le secrétaire à la Défense Michael Fallon, a été contraint de démissionner. La secrétaire au Développement international, Priti Patel, a démissionné mercredi après avoir rencontré cet été de hauts responsables israéliens sans autorisation préalable de son gouvernement.

L’ambassadeur israélien au Royaume-Uni, Mark Regev, a suggéré le mois dernier qu’il n’a « aucun ami meilleur en Europe » que le Royaume-Uni. Mais les relations pourraient se dégrader rapidement si le travailliste Jeremy Corbyn arrivait au pouvoir. Alors que c’était impensable, le scrutin général peu concluant du mois de juin a rendu possible la perspective d’un mandat de Premier ministre pour Corbyn.

Malgré les affirmations peu plausibles faites par la secrétaire aux Affaires étrangères de son cabinet fantôme Emily Thornberry – qui a déclaré que le chef de la formation travailliste était sioniste – le parti a peu fait, cette semaine, pour apaiser les craintes des Israéliens et des Juifs britanniques.

Corbyn a boycotté le repas de gala pour fêter la déclaration Balfour, envoyant Thornberry à sa place.

« M. Corbyn avait l’opportunité de démentir les accusations de la présence d’un antisémitisme d’extrême-gauche dans les rangs de la formation travailliste et de reconnaître publiquement le droit à l’existence d’Israël », a suggéré le Times dans un éditorial. « Il ne l’a pas fait ».

La propre participation de Thornberry a été quelque peu assombrie par des propos qu’elle avait tenus trois jours avant. Elle avait indiqué qu’elle ne pensait pas que le centenaire de Balfour soit un anniversaire à célébrer.

Jeremy Corbyn après sa réélection à la tête du Labour britannique, pendant la conférence du parti à Liverpool, le 24 septembre 2016. (Crédit : Oli Scarff/AFP)

Corbyn lui-même a choisi la nuit précédant l’arrivée en avion de Netanyahu à Londres pour apparaître lors d’une réunion organisée par un groupe musulman controversé qui est accusé d’avoir régulièrement accueilli des « intervenants islamistes autoritaires, intolérants et extrémistes à l’occasion d’événements publics » et avec lequel le Board of Deputies britannique a refusé de travailler.

D’où l’ironie de la décision prise par Corbyn de snober le dîner de Balfour – en raison, sans aucun doute, de la présence de Netanyahu.

Il y a deux ans, il avait défendu sa décision de rencontrer des représentants du Hamas et du Hezbollah et de les saluer en tant « qu’amis » en disant : « Je pense provoquer un processus de paix, on doit pouvoir parler avec des gens avec lesquels on est en profond désaccord ».

Dans l’esprit de Corbyn, ce principe s’applique aux terroristes mais pas au Premier ministre d’Israël.