Il est très rare qu’un poème change la manière dont une nation se souvient de son histoire. C’est cependant le cas du poème « Babi Yar », écrit par le dissident russe Yevgeny Yevtushenko.

Ecrit en 1961, « Babi Yar » parle du ravin à Kiev, en Ukraine, où plus de 33 000 Juifs ont été assassinés par les nazis et leurs collaborateurs pendant deux jours de meurtres sans précédent pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le poème de Yevtushenko dénonçait le fait que les autorités soviétiques aient couvert l’Holocauste et alimenté de nouvelles formes d’antisémitisme. Le génocide a été quasiment totalement réprimé dans la région où il a commencé.

Yevtushenko est mort le 1er avril à l’âge de 84 ans à Tulsa, dans l’Oklahoma, où il était professeur. Il a partagé son temps entre les États-Unis et Moscou. Connu pour avoir critiqué le système soviétique dans des centaines de poèmes, il a écrit « Babi Yar » après avoir visité l’infâme tristement célèbre lieu il y a plus d’un demi-siècle. Sur le site où s’est déroulé le plus grand massacre de l’Holocauste, le poète a remarqué qu’aucun mémorial n’avait été érigé.

De retour à son hôtel, Yevtushenko a écrit « Babi Yar » en seulement quelques heures.

« Point de stèle funéraire en mémorial de Baby Yar, débute le poème [traduction de Benjamin Okopnik]. Rien qu’une falaise abrupte, la plus fruste des sépultures. Et m’y voici, épouvanté. Je me découvre aussi vieux, aujourd’hui, que la race entière du peuple juif. »

Après le massacre de plus de 33 000 juifs en septembre 1941 à Babi Yar, près de Kiev, les assassins allemands et des Ukrainiens "nettoient" le ravin et rassemblent les biens des victimes. (Crédit : domaine public)

Après le massacre de plus de 33 000 juifs en septembre 1941 à Babi Yar, près de Kiev, les assassins allemands et des Ukrainiens « nettoient » le ravin et rassemblent les biens des victimes. (Crédit : domaine public)

Sans fioriture littéraire, Yevtushenko raconte des épisodes de la persécution tout au long de l’histoire juive, des Philistins en maraude de la Bible aux pogroms russes. Plus provocateur, le poète a accusé les autorités soviétiques de nier qu’un génocide des Juifs avait eu lieu. Il les a aussi accusées de continuer à harceler les Juifs vivant sous le régime communiste.

« Ô, Russie de mon cœur, je sais que, par essence, tu es internationale. Mais souvent, des hommes aux mains sales ont fait de ton nom pur le bouclier du crime », a écrit Yevtushenko. Il comparaît sa colère quant à l’absence d’un mémorial à Babi Yar à « un long hurlement silencieux au-dessus de ces mille milliers de morts. »

Yevgeny Yevtushenko en couverture du Time Magazine, en 1962. (Crédit : domaine public)

Yevgeny Yevtushenko en couverture du Time Magazine, en 1962. (Crédit : domaine public)

Pour se conformer aux objections prévisibles des autorités, Yevtushenko a modifié les critiques les plus sévères de son poème. L’auteur, aussi célèbre qu’une star du rock, a lu « Babi Yar » et d’autres écrits devant d’importants publics pendant des manifestations publiques. Ce n’est cependant qu’après les années 1980 qu’il a eu l’autorisation de lire « Babi Yar » en Ukraine, où ont eu lieu beaucoup des massacres de masse les plus connus de la Shoah.

Le poème a permis d’ouvrir la porte de la conscience de l’Holocauste, un génocide qui ne correspondait pas au récit de la « grande guerre patriotique » des autorités soviétiques. Certains des pairs de l’élite culturelle de Yevtushenko ont repris les thèmes de « Babi Yar », notamment quand le compositeur Dmitri Shostakovitch a écrit des portions de sa Treizième Symphonie en se basant sur le poème.

« Le poème était une critique de l’antisémitisme dans le monde, y compris de l’antisémitisme soviétique, et s’opposait à toutes sortes de racisme », a déclaré Yevtushenko lors d’un entretien accordé en 2011 à la BBC.

« Je n’avais pas peur parce que j’avais déjà été expulsé de l’Institut littéraire. J’avais été expulsé de toutes sortes d’organisations, disait Yevtushenko. Et je pensais qu’il y avait un avenir de changement pour la Russie, c’était aussi important. Le poème était l’un de ces changements. C’était une première brèche dans le Rideau de Fer. »

« Je sens ma chevelure qui blanchit »

A la fin du mois de septembre 1941, le massacre de Babi Yar a été un tournant de l’Holocauste. Pour la première fois, une « action » à grande échelle contre les Juifs a été commise au cœur d’une capitale européenne. De nombreux témoins oculaires ont été oubliés, y compris les Ukrainiens qui ont participé aux meurtres et les enfants qui ont observé les événements depuis les fenêtres des greniers.

Après le massacre de plus de 33 000 juifs en septembre 1941 à Babi Yar, près de Kiev, les assassins allemands et des Ukrainiens "nettoient" le ravin et rassemblent les biens des victimes. (Crédit : domaine public)

Après le massacre de plus de 33 000 juifs en septembre 1941 à Babi Yar, près de Kiev, les assassins allemands et des Ukrainiens « nettoient » le ravin et rassemblent les biens des victimes. (Crédit : domaine public)

Cette normalisation du génocide a mené Yevgeny Yevtushenko à écrire « Babi Yar ». Le poète a non seulement été horrifié par le meurtre en masse de 1941, mais aussi par son effacement officiel de la mémoire publique.

« De folles herbes frémissent sur Baby Yar, écrit Yevtushenko. Les arbres observent, solennels, comme siégeant en jugement.
Tout ici hurle, dans le silence, et, chapeau bas, je sens ma chevelure qui blanchit. »

Au grand soulagement des nazis, le massacre de Babi Yar n’a pas entraîné de réaction internationale contre l’Allemagne, mais à une résistance moindre à leurs escadrons de tueries mobiles, les Einsatzgruppen, chargés d’éliminer les partisans et les Juifs. Pendant la première phase de l’Holocauste, ces escouades ont assassiné 1 500 000 Juifs dans des pays qui étaient contrôlés par Moscou.

A Babi Yar et sur d’autres sites de massacres, les photographies prises par les soldats allemands ont parfois été envoyés avec des descriptions voilées des carnages. Chaque élimination d’une communauté juive signifiait que de nombreux habitants de la région devenaient des témoins de la « solution finale ».

Les voisins se sont divisé les biens des victimes, et certains ont fouillé les fosses communes pour trouver « l’or juif ». Rien de tout cela n’a été ordonné, ni fait dans la discrétion, et cela n’entrait pas dans le cadre de la volonté politique de garder le génocide secret en Allemagne.

Les biens des victimes juives après le massacre de Babi Yar à Kiev, en Ukraine, fin septembre 1941. (Crédit : domaine public)

Les biens des victimes juives après le massacre de Babi Yar à Kiev, en Ukraine, fin septembre 1941. (Crédit : domaine public)

En plus de l’absence de discrétion, la nature directe du travail des escouades mobiles de la mort entraînait une hausse de la consommation d’alcool pour calmer les nerfs des tueurs. Cela a entraîné d’autres problèmes, comme le viol des femmes juives par des membres de la « race des seigneurs ».

Pour accroître la discrétion et réduire le nombre d’Allemands impliqués dans les opérations, les camps de la mort ont été mis en place à la fin de l’année 1941. Désormais, des Juifs de toute l’Europe seraient transportés en trains dans des « camps de travail » ou de « relocalisation ». Dans ces installations sur mesure, moins de badauds seraient témoins des tueries, et moins d’Allemands seraient nécessaires pour mener à bien ces opérations.

Dans son poème emblématique « Babi Yar », Yevtushenko s’est imaginé comme une victime de ce génocide, et d’autres épisodes de la persécution juive. Le poète a écrit qu’il « se voit » comme un petit garçon lors du pogrom de Bialystok, et comme le capitaine d’artillerie Alfred Dreyfus, victime d’un procès antisémite en France.

Dans la partie la plus tendre du poème, Yevtushenko s’identifie à Anne Frank, victime de la Shoah dont le journal est devenu célèbre dans le monde entier, quand « Babi Yar » captivait le public russe en 1961.

« Il me semble que je suis moi-même devenu Anne Frank, écrit Yevtushenko. Tout aussi transparent, tel le plus fin rameau d’avril. En moi revit l’amour, toute autre phrase resterait vaine, échangeons seulement nos regards, les yeux dans les yeux. Il y a si peu à voir, et si peu même à sentir ! Interdits nous sont les feuillages, défendus de regarder le ciel, seul nous est-il permis, dans notre cache obscure, très tendrement, d’échanger nos baisers. »