WASHINGTON (JTA) – Presque au terme de sa première année d’enseignement d’études américaines au campus de l’Université de Georgetown au Qatar, Gary Wasserman a introduit une douzaine d’Israéliens auprès d’une douzaine d’étudiants de tout le Moyen-Orient.

Il a quitté la salle ensuite, afin que les élèves puissent échanger librement.

La réunion qui a duré une heure faisait partie de ce que Wasserman appelle sa « quête libérale » afin de surmonter les préjugés – fondés, a-t-il expliqué, en partie par son éducation juive.

Mais la rencontre ne s’est pas vraiment révélée être un succès. Peu de temps après, un étudiant libanais est venu dans sa chambre, les larmes aux yeux. Un Israélien lui avait en effet demandé pendant la rencontre : « Tu nous déteste, n’est-ce pas ? »

Dans son prochain livre, « The Doha Experiment », sur son expérience à la direction du programme d’études américaines de Georgetown au Qatar de 2006 à 2014, Wasserman utilise l’incident pour identifier une dualité typique de son temps sur le campus : la quête de connexions en dehors de sa « Zone de confort », d’une part, combinée à des peurs intenses de personnes issues de cultures radicalement différentes.

« Nous faisions partie d’une université qui permettait de penser et d’échanger », a déclaré M. Wasserman à l’étudiant libanais qui avait été piégé chez sa tante pendant la guerre du Liban en 2006. « Et alors que cela ne semble pas grand chose maintenant, c’était vraiment tout ce que nous avions à offrir à l’époque. Je me suis senti mal à l’aise et triste. »

La mission initiale de Wasserman – partagée par Georgetown et le gouvernement qatarien – était d’apporter au sein de l’établissement une liberté d’expression à l’américaine, dans un Etat du Golfe profondément traditionaliste.

Mais cette ambition s’est rapidement atténuée, faisant place à une autre : que les jeunes obtiennent déjà une éducation décente et puissent s’entendre avec d’autres personnes de cultures politiques très différentes.

« Il y a cette impulsion libérale et missionnaire qui vous pousse à apporter des notions de pluralisme, de mondialisation et de tolérance dans une partie du monde qui en a besoin », a rapporté Wasserman, maintenant à la retraite, au JTA.

En quelques mois, Wasserman écrit que son propre idéalisme s’est atténué – laissant la place libre à ses propres peurs d’être juif au Qatar.

« J’ai commencé mon voyage avec un mélange d’appréhension et d’idéalisme », raconte-t-il. « J’ai fini par être moins craintif et moins idéaliste ».

Wasserman, qui est l’auteur d’un manuel de science politique remarqué et qui a enseigné à Columbia et à Georgetown, a effrayé ses amis et sa famille quand il a décidé d’aller au Qatar. Face au souvenir tenace des attentats terroristes du 11 septembre, beaucoup de ses proches remettaient en question la rationalité d’une décision qui poussait un Juif à se jeter, à l’époque, dans ce qui semblait être la gueule du loup…

Leurs plaidoyers ont fait leur effet, poussant l’universitaire à consulter un psychologue qui était un Juif européen, pour savoir comment faire face à ses angoisses. Des sessions qui ont eu un dénouement surprenant.

« Vous n’êtes pas fou d’avoir peur », aurait dit le psychologue à Wasserman lors de la dernière session. « Vous êtes fou d’y aller. N’avez-vous pas regardé les nouvelles ? Ces gens détestent les Juifs. Ils sont antisémites. J’ai eu affaire avec ces types de nazis toute ma vie. Restez loin d’eux. Ils ne changeront jamais. »

« Cela a duré un moment », a écrit Wasserman. « (Il était payé à l’heure.) »

Et pourtant, au Qatar, Wasserman constate à peine une légère animosité envers sa propre personne, en raison de son judaïsme. Dans un passage poignant, il décrit ses préoccupations après que son identité est devenue connue sur le campus – un membre du personnel avait laissé filtrer l’information.

« Il était trop facile d’imaginer leurs réactions non exprimées : » ‘Tu sais, il est juif’ « . « Ouais, je pourrais le dire. » Ou, « Donc voici ce que sont ses cornes ». Wasserman écrit : « J’aurais peut-être réfléchi à cela. Une étudiante m’a parlé plus tard, après avoir obtenue son diplôme, et m’a rapporté que la seule discussion étudiante dont elle se souvienne sur ma religion avait pour sujet l’inquiétude que je pourrais ressentir en me sentant isolé et pas à ma place ».

L’hostilité envers les Juifs – et Israël – s’est plutôt exprimée dans des contextes plus généralisés, en particulier les théories du complot qui prolifèrent dans les pays arabes.

Wasserman a déclaré que son anecdote préférée rapportée dans le livre concernait l’étudiant qui lui avait dit qu’un autre enseignant affirmait que « le Mossad était derrière le 11 septembre, et que le 11 septembre n’était pas une mauvaise idée ».

Il a demandé à l’élève comment les deux idées pouvaient coexister dans la tête d’une personne. L’étudiant « m’a regardé un moment, résigné sur le fait qu’un étranger naïf ne puisse percevoir que la perception de deux opinions contradictoires était en même temps compatible avec les opinions politiques qui imprègnent la région », rapporte Wasserman.

Une autre élève, Ella, est arrivée en tête du classement des diplômés. Peu de temps après, Wasserman a lu une interview de la jeune femme dans un journal local, dans lequel on lui demandait ses impressions sur les élections américaines de 2012. Sa réponse s’est révélée « déprimante », comme il l’a dit : « Ce n’était vraiment pas grave, parce que les sionistes contrôlaient les banques, les médias et les deux partis politiques, et qu’ils ne laissaient rien changer en Amérique ».

Peut-être que la quête la plus imprudente de Wasserman fut d’enseigner aux élèves comment le lobby pro-israélien fonctionnait avec la description trop étendue de son influence. Avec pour outil le livre paru en 2007 de John Mearsheimer et Stephen Walt, « The Israël Lobby ». (Le journaliste et Wasserman avaient collaboré pendant un moment à la fin des années 2000 sur un livre sur le lobby pro-israélien. Il n’avait trouvé aucun acheteur.)

« Durant ma conférence, j’ai essayé de donner à la classe cet enseignement simple : le pouvoir du lobby pro-israélien avait été gonflé par des partisans et des adversaires pour leurs propres raisons », a-t-il écrit. « Bien qu’étant clairement un acteur puissant de la politique étrangère, l’AIPAC n’a que peu d’influence et est contraint par d’autres intérêts publics et politiques ».

Les élèves ont-ils reçu le message ? Pas assez, semble-t-il. Plus tard dans le livre, Wasserman a raconté qu’il a souvent constaté que les étudiants adhéraient aux mythes de l’influence juive – mais avec admiration, sans mépris.

Wasserman, de même que des enseignants d’autres facultés sur le campus, s’est rendu compte qu’ils n’étaient pas l’avant-garde des valeurs progressistes au Qatar. Au lieu de cela, ils sont revenus à des ambitions plus modestes, telles que saisir les opportunités individuelles de tendre leur main à ceux qui cherchent une issue à une société étouffante, en particulier pour les femmes.

Il écrit ainsi à propos d’une étudiante portant une abaya – la robe type portée par les femmes dans certaines parties du monde musulman – entrant dans son bureau et lui demandant d’écrire une lettre de recommandation pour des études supérieures en Angleterre qu’il était heureux de faire – car elle avait de bonnes notes – elle ne pouvait pas expliquer ce qu’elle souhaitait exactement étudier, ce qui constituait un défi pour rédiger la lettre avec des détails qui l’aideraient.

« Je ne veux vraiment pas aller à l’école supérieure », lui avait-elle dit, « mais si je reste à Doha, ma famille va me marier. Aller à Londres pour les études supérieures est acceptable pour eux. Pour moi, cela signifie que je peux mettre cela de côté et ne pas avoir à affronter mes parents.

Des rencontres comme celles-ci ont permis à Wasserman d’espérer atténuer les divisions, selon le JTA.

« Le problème est que vous ne voulez pas de rencontres menées sur la base de face à face entre Juifs et Musulmans, Chrétiens et Bouddhistes, parce qu’elles isolent une identité et créent une polarité », a-t-il déclaré.

« Côtoyez les Israéliens pendant un semestre, et pas seulement un après-midi », a-t-il recommandé. « Ils auraient le temps de trouver d’autres points communs avec leurs homologues arabes et musulmans. »

« Ils partageraient des choses ordinaires, comme évoquer un père sévère ou des objectifs de carrière », a-t-il conclu.