Ce mois a été très rempli pour Aryeh Deri, le président de Shas. À Petah Tikva, Ramat Gan, Bnei Brak, Jérusalem et ailleurs, Deri est monté sur scène, aux côtés de rabbins et de députés du parti, devant des milliers de partisans.

Il y a un an, le 7 octobre 2013, le fondateur du parti, son guide spirituel, le Rav Ovadia Yossef décédait. Ses funérailles, qui ont attiré entre 300 000 et 800 000 participants – l’écart dans les estimations signale une ampleur sans précédent – ont été les plus importantes dans toute l’histoire d’Israël.

Aujourd’hui, alors que nous sommes à la fin de l’année juive traditionnelle de deuil, le parti est déchiré entre deux dirigeants et deux autorités rabbiniques : Aryeh Deri et le Conseil des Sages de la Torah d’une part, et l’ancien chef du parti Eli Yishai et son mentor, l’ancien Grand Rabbin d’Israël Shlomo Amar, de l’autre.

Les événements que Deri a organisés pour commémorer la mort du Rav Ovadia Yossef sont conçus comme une démonstration de force, un effort pour rallier les fidèles du parti et consolider son propre contrôle.

Au cours de la plus grande manifestation, qui a eu lieu à Jérusalem la semaine dernière et qui a attiré plus de 10 000 participants de sexe masculin dans le stade Arena flambant neuf et des milliers de femmes au cours d’un événement parallèle, Yishai n’a pas été autorisé à parler sur scène et le Grand Rabbin Shlomo Amar n’a même pas été invité.

Deri a raison de s’inquiéter. Les sondages montrent que son parti fait face à un déclin électoral.

Depuis la disparition du mentor du Shas, le parti semble plonger. Les 11 sièges à la Knesset à peu près stables de la dernière décennie vont sans doute diminuer : les sondages de ces derniers mois donnent 7 à 9 sièges au parti séfarade – mais la chute pourrait s’avérer plus forte encore.

Les sondages reflètent une question à l’esprit de nombreux Israéliens : qu’est-ce que le Shas sans celui que l’on appelle « Maran » (« Notre maître ») ?

Le maître

En 1970, l’année où Rav Ovadia Yossef a remporté la plus haute distinction civile israélienne, le Prix Israël, pour sa contribution à « la littérature religieuse », c’était un homme en guerre.

Rabbi Ovadia Yossef à Jerusalem, septembre 2012 (photo credit: Flash90)

Rav Ovadia Yossef à Jerusalem, septembre 2012 (Cédit : Flash90)

Il avait été nommé Grand Rabbin séfarade de Tel Aviv l’année précédente, aux côtés de son homologue ashkénaze Shlomo Goren (tous deux sont également devenus Grands Rabbins d’Israël en 1973).

Le Rav Ovadia Yossef a passé une grande partie de son mandat nourrie d’un ressentiment contre la domination de la pratique religieuse ashkénaze dans l’État d’Israël et la volonté farouche d’y résister.

Vingt ans plus tôt, en 1951, à l’âge de 30 ans, il avait écrit une décision en tant que juge rabbinique à Petah Tikva qui avait permis le « yiboum », la loi biblique du « lévirat », selon laquelle le frère du mari décédé sans enfants peut être obligé de se marier avec la femme de son frère [à la condition que celle-ci l’accepte] afin de lui permettre d’avoir des enfants. La décision de Yossef allait à l’encontre de l’édit explicite du rabbinat contrôlé par les Ashkénazes qui avait limité cette pratique.

Ce thème, la restauration de la gloire d’antan d’un judaïsme séfarade – longtemps méprisé – par l’élévation de son niveau religieux et politique, a constitué toute l’œuvre et même toute la vie du Rav Ovadia Yossef.

Ses décisions sont souvent remarquables par leur clémence, une caractéristique de la tradition juridique juive séfarade, et se caractérisent par un souci du shalom [de la concorde].

« Maran » a autorisé le mariage entre Juifs et Karaïtes, une ancienne secte juive qui n’avait pas accepté l’autorité du Talmud [mais uniquement la Torah écrite] ; il a prononcé une décision historique acceptant la judéité de la communauté venant d’Ethiopie ; et, dans un de ses responsa [réponses des rabbanim aux questions qui leur étaient posées. Ils servent de base à l’élaboration de codes halakhiques] qui ne serait probablement pas possible aujourd’hui, il a libéré les agounot des soldats portés disparus lors de la guerre du Kippour de 1973 [Les agounot sont les épouses des maris disparus pendant la guerre dont le sort est inconnu ; dans ce cas-là, les femmes ne peuvent normalement pas se remarier].

Un état d’esprit combatif soutenu par un génie rare. Dès 1937, à l’âge de 18 ans, il s’est attiré des reproches très durs d’éminents rabbins des communautés séfarades de Jérusalem pour enseigner la loi juive et trouver des koulot [allègements] et des interprétations plus souples qui contredisaient les décisions de certaines sommités.

Mais ces dernières années, sa rhétorique politique avait aussi pu le conduire à être raillé par les médias et même, dans les cas où il souhaitait la mort de certaines personnalités politiques avec qui il se trouvait en désaccord, accusé d’incitation avec enquêtes policières préliminaires.

À travers tout cela, l’éclat du Rav Ovadia Yossef et son esprit provocateur ont représenté la force motrice d’une nouvelle identité chez les Juifs orientaux d’Israël [et d’une partie de ceux d’Afrique du Nord], qui ont estimé, à juste titre, qu’ils avaient été totalement marginalisés par l’Etat hébreu.

En 1953, le Rav Ovadia Yossef a fondé sa première yeshiva, la première d’une longue série, axée sur le droit religieux séfarade et explicitement engagée à la production d’une nouvelle religiosité bâtie sur l’identité séfarade. [Il faut ici rappeler que le monde des yeshivot et de l’étude de la Torah en général est historiquement dominé par les yeshivot de tendance lituanienne].

Trois décennies plus tard, peu de temps après avoir quitté le rabbinat, Rav Ovadia Yossef, déjà connu par ses disciples par le titre honorifique de « Maran », a commencé à récolter les fruits de ses longs efforts, en fondant le parti séfarade ultra-orthodoxe Shas.

En continuité avec les années passées à lutter contre l’élite religieuse ashkénaze, le Shas a pu représenter une rébellion contre le parti ultra-orthodoxe Agoudat Israël dans lequel les séfarades avaient bien du mal à accéder à des postes d’influence.

Mais il est vite devenu quelque chose de beaucoup plus important. D’une base dévouée des disciples de Yossef, avec 4 sièges à la Knesset lors des élections de 1984, à une formidable machine de guerre aux 17 sièges en 1999, le Shas a su attirer des centaines de milliers d’électeurs séfarades mécontents avec un message de dignité retrouvée fortement teinté de social.

Toucher le fond

Les têtes pensantes du parti haredi ne doutent pas que leur pouvoir électoral a bénéficié en premier lieu de l’influence, de l’immense respect voire de l’amour ressenti par de larges pans de la population séfarade israélienne pour le Rav Ovadia Yossef.

Contrairement au parti haredi ashkénaze Judaïsme unifié de la Torah, qui a attiré 5 sièges en 1999, et qui en dispose de 7 actuellement – et qui ne tire ses représentants que de son étroite communauté religieuse – le Rav Ovadia Yossef a, lui, réussi à être un phare pour les Séfarades de l’ensemble du spectre en termes de pratique religieuse.

Shas à son zénith de 17 sièges en 1999 a montré toute l’admiration que le « Maran » a su attirer dans le corps politique israélien.

Au cours de cette élection, les électeurs avaient été autorisés à choisir un Premier ministre séparément de leur choix d’un représentant à la Knesset.

Les électeurs qui dans le passé votaient Likud ou travailliste en fonction de leurs points de vue sur le processus de paix pouvaient dès à présent utiliser ce scrutin pour le Premier ministre et utiliser le second vote pour exprimer d’autres identités sociales ou politiques. Beaucoup ont utilisé la possibilité de donner une expression électorale à leur identité séfarade, en votant pour le « Maran ».

Le scrutin à deux tours a été institué après les élections de 1992, alors que le Shas n’avait que six sièges. En 1996, il était passé à 10 et en 1999, à 17. Lorsque le scrutin à deux tours a été aboli après l’élection de 2001, le parti est retombé à 11 sièges en 2003 puis est resté depuis à ce même niveau, remportant 12 sièges en 2006, et 11 en 2009 et en 2013.

Le Shas semble aujourd’hui confronté à un certain déclin. Le « Maran » n’est plus là et les masses séfarades semblent avoir fondu.

D’où la question : le Shas a-t-il un avenir post-Yossef ? La réponse, de façon surprenante, pourrait être un oui retentissant.

Un sondage fin septembre paru dans Globes a montré que Shas aurait neuf sièges, avec le politicien séfarade israélien le plus populaire [mais qui n’a pas encore déclaré son parti], l’ancien ministre du Likud Moshe Kahlon, qui en remporterait 6. Cette même semaine, un sondage d’Israël Hayom a également donné Shas à 9, avec Kahlon arrivant à 10.

Moshe Kahlon (photo credit: Gili Yaari/Flash 90)

Moshe Kahlon (Crédit : Gili Yaari/Flash 90)

Mais deux autres sondages dans les derniers mois se sont révélés instructifs, car ils montrent les perspectives de Shas, sans offrir aux répondants la possibilité d’un vote Kahlon.

Ces sondages donnaient les mêmes chiffres pour le Shas. Les deux sondages, les deux réalisés pour la chaîne de la Knesset le 11 septembre et le 2 octobre, ont donné 7 sièges au Shas, sans qu’un concurrent de premier plan pour le vote séfarade ne rentre en ligne de compte.

Ce résultat surprenant – que le Shas ne gagne ni ne perde des votes pour une alternative populaire séfarade – a deux conséquences.

La première est de mauvais augure pour le parti : les Séfarades ne sont pas plus susceptibles que par le passé à voter pour les séfarades simplement parce qu’ils sont séfarades.

La seconde, par contre, apparaît comme un bon signe : le Shas qui avait 4 sièges à sa fondation, a grandi en attirant les votes des électeurs non-ultra-orthodoxes. Sans « Maran », le parti semble perdre les Séfarades non-haredi, et fait face à sa plus forte baisse dans les sondages depuis que le scrutin à deux tours a été aboli.

Pourtant, même cette perte lui laisse au moins 7 sièges à la Knesset – 7 sièges grâce aux haredim qui lui sont dévoués et qui constituent son véritable socle électoral.

Et les dirigeants du Shas, contrairement à leurs homologues ashkénazes, comprennent les avantages potentiels d’attirer des cercles d’électeurs plus larges.

Ainsi, pour la première fois de son histoire, tel que Haaretz l’a rapporté le mois dernier, le parti a engagé une société de relations publiques pour faire des « focus groups » parmi ses partisans, à la fois ultra-orthodoxes et autres.

Les questions abordées doivent permettre de fixer la ligne du parti : doit-il se centrer sur les questions religieuses, ou davantage sur des questions économiques ? Faut-il tendre à droite sur les questions de sécurité et de paix, comme il l’a fait sous Yishai, ou conserver une espèce de centrisme qui mêle des faucons à des personnalités qui ont soutenu les accords d’Oslo (comme Aryeh Deri) ? Quels sont les messages qui intéressent le plus les électeurs qu’il pourrait réussir à attirer ?

Dans les années qui ont précédé la mort du Rav Ovadia Yossef, alors qu’il avait déjà plus de 80 ans, le parti a investi dans son infrastructure municipale et a commencé à réfléchir sérieusement à la collecte de fonds parmi les Juifs vivant hors d’Israël, un processus qui a mené à son adhésion à l’Organisation sioniste mondiale en 2010 et l’établissement des « American Friends of Shas » à New York en 2011.

En politique intérieure, la question « le Shas est-il perdu ? » a constitué un thème récurrent le mois dernier.

La réponse, le Shas en est persuadé, est un « non » retentissant. Le parti est là pour rester. La vraie question est de savoir si une fois que la page « Maran » a été tournée, et au vu de sa place dans la vie publique israélienne, le parti séfarade peut aller bien au-delà d’un secteur étroit et limité de l’électorat.