De nombreux Juifs en Amérique et en Israël ne sont pas parvenus à comprendre pourquoi le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’est récemment donné autant de mal pour défendre Donald Trump contre les accusations selon lesquelles il aurait rigoureusement refusé de s’exprimer contre l’antisémitisme croissant aux Etats Unis.

Lors de leur conférence de presse conjointe du 15 février à la Maison Blanche, le président américain aurait évité une question à ce sujet, évoquant à la place « tant d’amis » et de membres de sa famille qui sont Juifs, et promettant « beaucoup d’amour ».

Netanyahu, spontanément, a offert un Trump une estampille casher.

« Il n’y a pas plus grand partisan du peuple juif et de l’état juif que le président Trump », a-t-il déclaré. « Je pense que nous pouvons démentir cette idée ».

De même, de nombreuses personnes de la communauté juive se sont offensées de la manière dont la Maison Blanche a défendu le communiqué émis lors de la Journée Internationale de l’Holocauste qui ne mentionnait pas les Juifs.

Un grand nombre d’entre eux ont été décontenancés lorsque Netanyahu, durant un point presse avec les journalistes israéliens à Washington, n’a pas seulement pris fait et cause pour Trump mais a qualifié leurs critiques de « déplacées ».

Pourquoi – se sont demandés beaucoup de Juifs en Israël et aux Etats Unis – Netanyahu critiquerait-il la plus grande communauté juive du monde hors d’Israël face à une déclaration considérée presque à l’unanimité comme inexacte, trompeuse et préjudiciable – une communauté qui, généralement, l’a toujours soutenu avec ferveur ?

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu dépose une couronne lors d'une cérémonie du souvenir lors du 65ème anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz et en l'honneur des victimes de l'Holocauste à Auschwitz Birkenau, en Pologne, à l'occasdion de la Journée Internationale de l'Holocauste, le 27 janvier 2010 (Crédit : : Avi Ohayon/Service de communication du gouvernement /Flash90)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu dépose une couronne lors d’une cérémonie du souvenir lors du 65ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz et en l’honneur des victimes de l’Holocauste à Auschwitz Birkenau, en Pologne, à l’occasdion de la Journée Internationale de l’Holocauste, le 27 janvier 2010 (Crédit : : Avi Ohayon/Service de communication du gouvernement /Flash90)

Il est étrange en effet pour un fils d’historien – qui en 2009 a brandi les plans du camp de concentration d’Auschwitz alors qu’il faisait un discours devant l’ONU et qui cite en permanence l’Holocauste comme une mise en garde rappelant aux Juifs la nécessité d’affronter leurs bourreaux avant qu’il ne soit trop tard – de défendre un communiqué dont des spécialistes respectés établissaient qu’il frisait le négationnisme.

Une explication possible au comportement de Netanyahu, c’est la prudence. Une prudence extrême. Ses partisans pourraient qualifier cette attitude de prudente prévoyance consistant à éviter de défier un homme connu pour poursuivre impitoyablement ses opposants et qui vient tout juste de devenir le président de l’allié le plus important de votre pays.

Des esprits plus cyniques évoqueront pour leur part une obéissance anticipée.

Après huit années tendues durant lesquelles le Premier ministre a connu de nombreux désaccords amers publics avec l’administration américaine, Netanyahu est clairement déterminé à s’assurer que la relation avec Donald Trump démarre sur le bon pied.

Après deux mandats traumatisants avec Barack Obama, Netanyahu va à l’évidence faire de grands efforts – apparemment en risquant de s’aliéner une partie de la communauté juive organisée aux Etats Unis et les millions d’Américains désireux de « résister » à la présidence de Trump – pour s’assurer que, cette fois, ce sera différent.

Le potentiel de combustion est simple. Avant de se rendre en Amérique, Netanyahu aurait indiqué à son cabinet que, en évoquant les implantations, il fallait « prendre en compte » la personnalité de Trump. Ce commentaire a fuité, Trump en a pris connaissance, et aurait ordonné dans la foulée à son staff de préparer un dossier sur les différentes enquêtes de corruption menées contre Netanyahu.

Selon un article paru dans la presse israélienne, non-sourcé, la Maison Blanche aurait eu le sentiment que les propos tenus par Netanyahu sur le caractère du président avaient dépassé la limite. Tout ce qui est considéré comme mettant en doute la pertinence de la présidence de Trump est appréhendé sous l’angle de l’affront personnel, affirmait cet article.

Avec de tels enjeux, le lien entre les Etats Unis et Israël, tellement important pour le bien-être d’Israël, et un président potentiellement imprévisible, il est facile de comprendre pourquoi Netanyahu a la volonté, quitte à contrarier les groupes qui le soutiennent, de tenter de gagner les bonnes grâces de Trump.

Après un long retard, Trump a enfin dénoncé mardi l’antisémitisme immonde qui a relevé sa tête alors que sa campagne électorale « America First » touchait à son apogée.

Et après que Trump lui-même a reconnu et évoqué le problème, Netanyahu s’est finalement lui aussi préparé à commenter le sujet au cours d’un discours prononcé mercredi à la Grande Synagogue de Sydney. Plutôt que de condamner les actions et la rhétorique anti-juives et d’appeler les Etats Unis à faire davantage pour combattre ce fléau renaissant, Netanyahu a salué le président pour avoir adopté « une position forte contre l’antisémitisme ».

Remise en place des pierres tombales renversées au cimetière juif Chesed Shel Emeth de University City, près de St. Louis, dans le Missouri, le 21 février 2017. (Crédit : James Griesedieck via JTA)

Remise en place des pierres tombales renversées au cimetière juif Chesed Shel Emeth de University City, près de St. Louis, dans le Missouri, le 21 février 2017. (Crédit : James Griesedieck via JTA)

Netanyahu, semble-t-il, a pris la décision stratégique d’éviter de contredire ou même de remettre en question le président. Plus que cela, il semble prêt à laisser entendre qu’il veut se faire aimer par Trump, comme lorsqu’il s’est porté volontaire pour défendre le président lors de la conférence de presse de la Maison Blanche ou lorsqu’il a fait l’éloge du plan de construction d’un mur frontalier avec le Mexique sur Twitter (qui a suscité la colère des Juifs mexicains et obligé le président Reuven Rivlin à présenter des excuses à son homologue).

Toutefois, il est incertain que l’approbation jusqu’à présent inconditionnelle et souvent préventive de tout ce que peut dire ou faire Trump puisse entrer dans le cadre d’une contrepartie ayant pour objectif de garantir que les intérêts d’Israël seront protégés par la nouvelle Maison Blanche.

Peut-être les deux leaders ont passé un accord secret selon les termes : « Vous soutenez le mur et je ne condamnerai pas les implantations », ou « Je ne vous dirai pas quoi faire avec les Palestiniens et vous me défendrez des accusations selon lesquelles mon approche ‘America First’ serait utilisée pour attiser l’antisémitisme ».

Certes, cela semblerait tiré par les cheveux : Mais quel autre élément, en plus de sa détermination à ne rien laisser dérailler dans sa relation avec son premier président républicain, pourrait expliquer le comportement flagorneur de Netanyahu ?

Il pourrait se passer des années avant que nous ne sachions si cette politique a été motivée par la prudence ou par une vision à long terme ou si elle a entraîné Israël dans une problématique uniquement bipartisane, applaudie par les supporters de Trump mais rejetée par tous les autres.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et Donald Trump, alors candidat républicain à la présidentielle américaine, se rencontrent à la Trump Tower de New York, le 25 septembre 2016. (Crédit : Kobi Gideon/GPO)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et Donald Trump, alors candidat républicain à la présidentielle américaine, se rencontrent à la Trump Tower de New York, le 25 septembre 2016. (Crédit : Kobi Gideon/GPO)

L’extrême vigilance affichée par Netanyahu à ne rien faire qui puisse potentiellement offenser ‘The Donald’ n’a pas commencé le jour de l’investiture. Netanyahu avait de manière avisée refusé de contrarier Trump lorsque peu de personnes croyaient encore que la star de la télé-réalité et magnat de l’immobilier à Manhattan pourrait un jour devenir le premier chef du monde libre.

Au mois de décembre 2015, au sommet de la controverse sur le plan de Trump d’interdire l’entrée de tous les Musulmans sur le territoire des Etats Unis, le candidat présidentiel avait annoncé avoir l‘intention de se rendre en Israël.

Une grande partie du monde, dont la communauté juive américaine dans sa totalité et plusieurs politiciens israéliens, avaient dénoncé la proposition raciste de Trump et Netanyahu avait même condamné cette initiative dans une déclaration.

Toutefois, Netanyahu n’avait pas annulé l’invitation de Trump, citant une « politique uniforme consistant à rencontrer tous les candidats présidentiels visitant Israël et demandant une rencontre ». Ce n’était pas une reconnaissance du candidat ou de ses points de vue, mais plutôt « une expression de l’importance attribuée par le Premier ministre Netanyahu à l’alliance forte entre Israël et les Etats Unis ».

Trump avait indiqué que la condamnation « modeste » de Netanyahu de son interdiction des Musulmans sur le territoire Américain était « quelque peu inappropriée ».

Il avait finalement renoncé au voyage programmé en Israël mais avait insisté sur le fait qu’il était lui-même à l’origine du report de cette visite. « Ils ne prennent pas leurs distances [face à moi] », avait dit Trump du gouvernement israélien.

Qu’il n’ait pas été déclaré persona non grata en Israël a beaucoup aidé à conserver Netanyahu dans les bonnes grâces du futur président.

« Et si Netanyahu snobait Trump et que l’impensable arrivait, que Trump accédait à la présidence ? » avait écrit un journaliste à ce moment-là. « Après huit années orageuses au cours desquelles les relations entre Jérusalem et Washington ont connu crise après crise, Israël peut difficilement se permettre d’avoir un nouveau président furieux contre un Premier ministre qui l’aurait humilié par l’annulation d’une invitation ».

Eh bien, l’impensable est arrivé, Donald Trump est président et le Premier ministre israélien ne pourrait pas être plus content. Pour l’instant, les deux hommes s’entendent bien et saluent une nouvelle ère dans les relations bilatérales.

La décision prise par Netanyahu il y a un an de ne jamais prendre Trump à rebrousse-poil a certainement payé à court-terme. Cela va sans dire que la bienveillance du président est vitale pour les intérêts d’Israël.

Mais au vu de la nature clivante de son administration, et avec l’impulsivité et l’imprévisibilité du nouveau président, il reste à voir si l’alignement total de Netanyahu avec Trump, même s’il l’écarte d’une grande partie du monde juif – et du monde dans son sens large – servira Israël dans les années à venir.